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Le temps d'un arrêt

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Sandra Malarme

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11 h 50.

11 h 11, c'est l'heure à laquelle mon bus arrive. Comme tous les jours, je monte dans cet autocar bondé. Ces personnes que j’observe chaque jour sans les connaître, sans même en avoir envie d'ailleurs. Ces individus ne savent plus prendre leur temps, et à vrai dire, je suis comme eux. Je suis quelqu'un de solitaire qui vit dans un monde où tout s'enchaîne trop vite. Je cours après le temps.


11 h 12, je suis assis, j'enfonce mes écouteurs dans mes oreilles. J'écoute ma musique. Tout en observant le paysage et les mouvements de ceux qui m'entourent. Je pense à ce qui m'attend au bout de ce trajet. Un bureau, un ordinateur, des tonnes de papiers et de dossiers à traiter, cette vie, je ne l'aime pas. Pourtant, je continue quotidiennement à monter dans ce bus pour rejoindre ce bureau.


11 h 13, je me perds peu à peu dans mes pensées. Je pense aux choses que je rêvais de faire, à toutes ces fois, où j'étais persuadé de pouvoir réaliser mes rêves, à toutes ces fois où mes ambitions folles dépassées mes capacités. Je continue, je me rapproche des nuages toujours perdus entre mes réflexions et la musique. Je m'évade totalement de cet espace confiné. Cet lieu plein de monde.


11 h 50, je suis ramené d'un coup au présent. Mes yeux s'ouvrent. Je n'entends plus aucun bruit. Nous sommes loin d'être arrivés. Pourtant, nous n'avançons plus. Je ne sens plus les sursauts du bus sur la route. Je ne comprends pas très bien ce qu'il se passe. Je retire mes écouteurs, regarde autour de moi. Que... ?


11 h 50, je ne comprends rien. J'ai beau regarder encore et encore ce qui m’entoure. Rien. Je dis bien rien ne semble bouger. Les gens, les véhicules, les oiseaux, les passants... Plus rien n'est en mouvement. Tout est arrêté comme si le temps avait cessé d'avancer. Est-ce un rêve ? Je me pince. Visiblement non, j'ai bien senti la douleur.


11 h 50, la panique m’envahit. Je la ressens dans chacune de mes veines. Les pulsations de mon cœur se sont accélérées. Je suffoque, ne comprenant rien à la situation. Comment est-ce possible ? Pourquoi puis-je encore bouger alors que le reste du monde semble figé ? Prisonnier d'un temps, d'un monde dont je ne fais pas parti. Mon regard va d'un endroit à un autre sans que je ne le contrôle. Je suis le seul. Oui.


11 h 50, je viens de me souvenir de la présence d'une montre à mon poignet. Jusque-là, je n'y ai pas jeté un œil. Bien entendu, c'était une mauvaise idée. Tout comme le reste, aucune des aiguilles ne s'animent. Je reste bloqué un moment sur cet objet, sur ces aiguilles immobiles. Ma panique n'est que plus terrible. Comment ? Pourquoi ? Ces deux questions tournent en boucle dans ma tête.


Toujours, 11 h 50


11 h 50, la peur m'a envahi. Elle m'a statufié sur ce siège. Ce fauteuil de bus que je n'ai pas quitté depuis le début de cet arrêt dans le temps. Je suis paralysé. Mais j'ai pris conscience d'une chose, le temps n'est pas décidé à reprendre son cours.


11 h 50, je me décide enfin à sortir de mon bus. L'ambiance y régnant me donne de plus en plus froid dans le dos. Je me sens observé tout en sachant que personne n'est conscient, ou du moins, c'est ce qui semble. Par miracle, et sans que je sache pourquoi, le mécanisme des portes de l’autocar fonctionne. Celles-ci s'ouvrent lors de la pression du bouton de commande. Voilà, je fais mes premiers pas hors de mon habitacle de sécurité, hors de mon bus.


11 h 50, je marche sur des jambes tremblantes. J'avance d'un pas incertain dans les rues. De toutes parts, des statues humaines les envahissent. Mais toujours aucun mouvement et surtout aucun bruit. J'ai encore un infime espoir de trouver quelqu'un comme moi. Une âme qui erre et qui cherche un semblable.


11 h 50, je suis à la recherche d'un espoir. Sauf que, je vais devoir me faire à l'idée, je suis le seul encore en mouvement. Combien de temps s'est-il écoulé depuis le début de cette pause ? Je ne sais pas. J'ai juste l'impression d'être perdu entre deux instants. J’erre dans ma ville et ses rues, telle une âme en peine, dans cette ville où le silence est roi.


11 h 50, je n'en peux plus de marcher. Je m'assieds. J’encercle ma tête de mes bras. D'accord, j'ai bien dit être un solitaire mais, je ne souhaite pas pour autant être hanté par la solitude. Or, c'est bien ce qu'il se déroule. Peu à peu, plus j'avance, plus je me sens seul, et ce mot, je ne l'aime pas.


11 h 50, toujours assis sur ce bout de trottoir, je me demande pourquoi je suis l'unique homme à être conscient de cette pause, de ce silence étouffant. Ce silence bien trop perturbant pour une ville en effervescence. Enfin... Qui est d’habitude en effervescence. Les seuls bruits que j'entends sont ceux que je fais, ma respiration, et mes pas hésitants.


11 h 50, j'ai essayé d'en réveiller certains. Sans aucuns effets. Grimaces, cris dans les oreilles, tirages de cheveux, pincements. Rien n'y fait. Ils restent tous inertes. J'ai même tenté d'arracher une sucette à un bébé... Cela n'a pas eu plus d'effets que le reste. Alors, je lui ai remise... Je sombre un peu plus dans la solitude et la folie.


11 h 50, seul, seul, seul. Ce mot agresse mes pensées. Partout où je me dirige, je ne vois que des choses, des véhicules, des personnes à l'arrêt. Tout est statufié. Moi, j’erre sans but. Puis, je me rassois, cette fois à la terrasse d'un café. J'ai soif. J'hésite un peu, puis me relève. Je rentre et me sers une boisson. C'est peut-être un geste bête, mais, je laisse de l'argent près de la caisse avec un mot. Le temps a beau être arrêté, je reste honnête.


11 h 50, je continue mon voyage à travers la ville. Le silence est toujours présent, même omniprésent. La peur, elle aussi, est encore là. Elle est devenue mon amie depuis l'arrêt du temps. Je parcours inlassablement les rues à la recherche d'un petit signe de vie, d'un mouvement. Mais rien. Aucun indice de mouvement, rien ne montre le retour du cours normal du temps.


11 h 50, Bip ! Un son, un bruit vient de briser ce monde de silence. Un seul petit bip qui vient perturber le calme ambiant. Des frissons m'envahissent. Un sursaut me prend à ce son qui parvient à mes oreilles. D'où vient-il ? J'arrête ma route. Cherche mais plus rien ne sort. Plus aucun bruit. Le silence reprend sa place de roi.


11 h 50, je ne sais pas comment mesurer le temps. Je ressens juste la fatigue qui m'englobe peu à peu. J'ai décidé de rentrer chez moi. Je file dans mon lit en espérant me réveiller avec les mouvements du temps. Reprendre le fil de ma vie.


Encore, 11 h 50


11 h 50, je me réveille. Je croise les doigts lorsque j'attrape ma montre. Il est encore onze heures cinquante. Je suis bel et bien enfermé dans ce cauchemar. Ce rêve où chaque vie est en suspens sauf la mienne. Je me lève et me décide à partir à la recherche de ce son, de son origine.


11 h 50, j'erre dans les rues de ma ville. La tristesse prend le dessus sur la panique et la peur. Je suis triste d'avoir toujours été un solitaire. Jamais, je ne me suis intéressé aux autres. Je m'enfermais dans ma bulle. Je restais en observateur face au spectacle qui s'offrait à moi. Aujourd'hui, je le regrette. Parce que je suis véritablement seul, triste et sans espoir.


11 h 50, je ne parviens pas à réentendre le bruit survenu plus tôt. Alors, je repense à ma vie, ce que j'en ai fait. Me demandant, si j'ai fait les bons choix. Si, j'ai pu réaliser les rêves que j'avais, et la réponse qui me saute aux yeux est « non ». Ce simple non, me terrifie encore plus que ce temps d'arrêt dans lequel je suis prisonnier.


11 h 50, la déprime et le désespoir s'infiltrent sous ma peau. Mes pas, mes recherches de mouvements, de bruits, tout est au ralenti. Je n'avance plus, j'ai cette impression de reculer. De faire du sur-place. Pourquoi moi ? Pourquoi suis-je le seul à pouvoir me déplacer ? Des questions sans réponses. Une fois de plus.


11 h 50, Bip, Bip ! Ce bruit à nouveau. Je redresse la tête, me précipite vers ce qui me semble en être son origine. Bip. Encore. Cette fois, il recommence, il est plus proche. Je sens mon empressement de la trouver plus intense que jamais. Bip. Mon cœur s'affole de plus en plus, au fur et à mesure que ce bruit s'intensifie, tant en volume qu'en fréquence. Bip, Bip, Bip. Je cours dans tous les sens. J'ai besoin de rejoindre ce son.


11 h 50, d'un coup, plus rien. Encore le silence. Non ! J'y étais presque. Il était si près. Pourquoi s'arrêter maintenant ? Est-ce que je deviens fou ? Mon cerveau pour combler le silence environnant aurait-il créé ce bip ? Je ne sais pas, je ne sais plus. D'ailleurs, où je me trouve à présent ?


11 h 50, je tourne sur moi-même. Je suis devant mon arrêt de bus. Sûrement, l'habitude qui m'y a conduit. Je m'y assieds. En fait, il n'y a pas grand-chose que je puisse faire. Le temps est figé et ne se décide pas à reprendre. Je suis bloqué. Totalement, perdu. Ne comprenant rien à toute cette histoire.


11 h 50, un mouvement. Oui, je ne rêve pas. Mais qui est-ce ? Ou, qu'est-ce que c'est ? Je ne sais pas. Je vois une silhouette. Elle est loin mais je la vois. Elle se déplace. Quand j'en prends vraiment conscience, je me relève et cours. Je cours comme un dératé. Il faut que je la rattrape.


11 h 50, le bip a repris en même temps que l’apparition de cette silhouette. Il sonne de manière inlassable et répétée. Je n'arrive plus à reprendre mon souffle correctement. Mais je ne peux pas me permettre d'arrêter de courir. Il faut que je rattrape cette personne. Elle est comme moi. Je prends une grande inspiration et dans un dernier mouvement, je parviens à attraper son bras.


Invariablement, 11 h 50


11 h 50, une légère décharge électrique traverse mes doigts. Elle s'arrête. C'est bien une "elle". Une jeune femme, brune, grande et fine. Elle vient de se stopper. Un instant, j'ai peur qu'elle se soit figée dans le temps tout comme le reste. Cependant, quand elle se retourne enfin pour poser ses yeux dans les miens, c'est moi qui me fige.


11 h 50, ses yeux sont d'un bleu pénétrant. J'en suis hypnotisé. Ma bouche s'ouvre sans que je la contrôle. Je reste comme un idiot face à cette vision. Aucun son ne sort de ma bouche. Elle fronce les sourcils. Je vois ses lèvres bouger mais je n'entends rien.


11 h 50. « Que fais-tu ici ? Tu ne devrais pas pouvoir bouger ? À moins que... » Voilà, la phrase qu'elle me sort. C'est tout. Je ne comprends pas. Si moi, je ne devrais pas bouger alors le temps devait aussi s'arrêter pour moi. En ce moment, je devrais être sur mon siège de bus. Et elle ?


11 h 50.
— Ce que je fais ici ? Je n'en sais rien. Mais vous ? Vous avez l'air de le savoir.
— En effet, je le sais.
— Alors expliquez-moi.
— Je ne peux pas. La seule chose que vous pouvez savoir, c'est l'heure qu'il est. Onze heures cinquante.
— Toujours, encore et invariablement onze heures cinquante. Je l'avais bien remarqué.


11 h 50, elle hausse les épaules. Soupir, se tourne prête à partir en me laissant une nouvelle fois seul. Non, maintenant que je l'ai trouvé, je ne la lâche pas. Je vais la suivre. Elle fait un pas, j'en fais un. Elle s'arrête se retourne vers moi, croise les bras. Ça sent mauvais pour moi. Je ne comprends rien. Elle a des réponses mais ne souhaite pas les donner. Alors c'est simple, je la suis.


11 h 50.
— Vous ne devez pas me suivre.
— Pourquoi ?
— Vous ne le pouvez pas. Vous ne devriez même pas être ici. Vous devriez être sur votre point d'origine.
— Mon point d'origine ?
— Oui. Le point de votre réveil.


11 h 50, mon réveil ? Je ne pige rien. Je la regarde l'air hagard, dans le vide total. Elle reste plantée devant moi. Attends que je réagisse, mais je ne fais rien. Je ne bouge pas. Elle hoche la tête, souffle. Bon, j'ai compris. Je suis bête. Je suis censé savoir quoi faire. Sauf que, c'est loin d'en être le cas.


11 h 50.
— Vous attendez quoi ?
— Euh... Mon point de réveil, c'est-à-dire ?
— Pourquoi ça tombe encore sur moi... ? Un pantin totalement perdu hors du temps.
— Quoi ?


De nouveau, 11 h 50


11 h 50, elle me fait signe de l'approcher. Quoi ? Je suis un pantin ? Oui. Sûrement. Elle a l'air à sa place dans cet espace sans temps. Elle se balade naturellement entre ces statues humaines. Elle me sourit. Me prend la main. Cette décharge électrique reprend. Le bip aussi. « Vous êtes une marionnette au service du temps. »


11 h 50, une marionnette. Je suis au service du temps. Elle a perdu la tête ? Non, ce doit être moi. Je me suis enfermé dans ma solitude. Pourtant, je le vois à présent. Il y a un monde entre le temps. Un monde dans l'arrêt du temps, mais je n'en comprends pas très bien le sens. Bip...


11 h 50, ce bip, encore. Tout comme la pause du temps, il est présent comme invariant. Elle a encore sa main dans la mienne, me tire dans son sillage. « Il faut que vous rentriez dans votre temps, marionnette. » Encore ce surnom. Où est-ce ce que je suis ? Le bip à nouveau.


11 h 50.
— Dépêchez-vous.
— Pourquoi ?
— Vous n'êtes pas à votre place. Il faut que les choses rentrent dans l'ordre. Je suis là pour ça.
— Comment ?
— En reprenant votre place.


11 h 50, à chacune de ces paroles je ne suis pas plus avancé. Je sais seulement que je dois reprendre ma place dans le bus. Dans quel but ? Sûrement, pour reprendre le cours du temps en route. Mais, ce n'est pas moi, le fautif de son arrêt. Je me suis réveillé en constatant cette pause, je n'en suis pas le maître.

11 h 50.
— Avancez ! Nous devons arriver avant la fin.
— La fin ?
— Votre fin.


11 h 50, ma fin ? Je... Le bip accélère. Elle aussi. Je ne comprends pas. Le bus est enfin à portée de vue. Elle tire sur mon bras comme s'il était question de survie. Elle serre ma main à m'en faire mal. Le bip accélère encore. Le silence n'est plus, seul ce son occupe mon esprit. Bip. Bip. Bip. Puis un dernier bip... Un son constant. Comme un signal de fin.


11 h 50.
— Montez ! Vous allez perdre le temps qu'il vous reste.
— Quel temps ?
— Montez !


11 h 50, je l'écoute. Monte dans le bus, m'assois. Elle me lâche. Me sourit. Mais rien ne se passe. Le temps est toujours arrêté. Je tente alors de me relever. Je ne le peux plus. Un poids dans ma poitrine me cloue sur place. « Respirez. » C'est le dernier mot que je l'entends prononcer. Avant de la voir disparaître. Elle n'est plus là.


11 h 50, bip, bip, bip... À nouveau ce bruit. Je sursaute. Ouvre les yeux. Que font tous ces gens autour de moi. Quelle est cette main dans la mienne ? Que se passe-t-il ? Pourquoi me regardent-ils tous de cette manière ? Je m'en fiche. Tous ces bruits environnants...


11 h 50, je retiens mon souffle. Je n'arrive pas à croire ce que je vois, ce que j'entends. Le temps vient-il de reprendre son cours ? Je ne peux m'empêcher de fixer ma montre. Cette montre qui n'a pas quitté mon poignet depuis le début de cette pause. Je regarde ses trois petites aiguilles. Rien. Mais l'instant suivant, je le vois.


11 h 51, je vois ce changement. Elles viennent de bouger. Je soupire. Mon dernier souffle avant de la voir parmi tous ces gens. Le bip se fait entendre une dernière fois, avant de me faire à nouveau basculer dans le noir. Plus rien. C'est le vide qui m'englobe. Le temps ne s'arrête pas cette fois. Je suis englouti. Littéralement.


12 h 45.
Flash info.
Un incident à la centrale nucléaire ce matin a plongé la moitié du pays dans le noir le plus total. La ville la plus touchée fait état d'un trop grand nombre de victimes pour les compter. Un homme a pourtant pu être sauvé. Son récit est encore incohérent. En effet, celui-ci parle d'un arrêt dans le temps. Or, ce matin à 11 h 50 le reste de la population de cette ville et des occupants du bus dont il était passager sont décédés.


12 h 50, je suis dans une chambre d'hôpital. Personne ne me croit et moi, je ne crois pas ce que j'entends. Je voudrais retourner dans cette pause. Je me sens plus seul que jamais. Le bip se répétant sans cesse était celui de l'alerte. L'alarme annonçant un incident à la centrale nucléaire. Celle où je travaille. Où je travaillais...


12 h 51, de ce que j'ai compris des hommes de l'armée m'ont retrouvé dans le bus. J'étais endormi mais vivant. Et j'étais le seul. Apparemment, mon discours n'est pas normal pour eux. Mais c'est bien ce que j'ai vécu. Je crois. Cette femme, dans la pause du temps, elle m'a sauvé et je ne connais pas son nom...


12 h 52.
— Je suis Rose, la gardienne du temps, petit Pantin.
Je me sens observé mais je ne distingue rien, ni personne. Pourtant, je sens qu’elle est là, dans cet entre-deux. Elle patiente dans l’attente d’une nouvelle pause, d’une autre catastrophe. Une attente afin de guider le témoin, celui qu’on nomme le rescapé nucléaire.
A chaque jour, 11 h 50

11 h 50, l’heure du frisson. Comme chaque jour depuis cet incident, depuis ce jour-là je ne peux pas m’empêcher de fixer ma montre. J’arrête toute activité et j’attends que cette aiguille des minutes dépasse le nombre dix du cadran. Qu’elle trotte un peu plus loin. Déjà plus de cent jours que l’accident a eu lieu mais je reste hanté par ce moment, et ses yeux.

11 h 50, et deux cent soixante-cinq jours se sont écoulés. Tout me semble fade, les passants que je croise dans cette nouvelle ville dans ces rues étroites me regardent comme le rescapé nucléaire mais ils ne savent pas. Ils sont tous persuadés que mon histoire est le récit de divagations causées par les radiations. Sauf que je ne peux pas oublier ce que j’ai vécu.

11 h 50, cette heure devient mon obsession. J’aimerais comprendre. La revoir aussi. Qui est-elle ? Pourquoi son visage et ses yeux bleus me poursuivent-ils encore ? Cinq cent douze jours, et je reste bloqué sur ces instants entre deux dimensions, ces moments que tous pensent issues de mon imagination.

11 h 50, me voici arrivé au cinq cent trentième jour. Je compte les jours à la recherche d’un indice, un élément qui me replongerait là-bas, loin de ce quotidien. Ces journées banales durant lesquelles je laisse peu à peu la solitude reprendre sa place dans ma vie. C’est étrange mais le silence me manque. Cet épisode que je pensais traumatisant, et devenu mon nouvel espoir.

11 h 50, et six cent quatre-vingt-sept jours. Je n’arrive pas à oublier. Oublier que l’incident venait d’une panne des réacteurs, oublier que je suis le seul survivant de cette journée, le seul passager du bus à en être descendu, oublier que cette fille existe. En vérité, est-elle réelle ? Oui, elle l’est. La marque de ses doigts sur mon poignet est restée visible deux semaines.

11 h 50, sept cent quarante journées à essayer de reprendre une vie normale, tout en me demandant comment retourner de l’autre côté. Une tragédie, un incident, une catastrophe ? Si, je suis une marionnette du temps aurais-je l’occasion de revoir ce lieu ? De la revoir, elle ? Elle était si sûre d’elle. Si, froide aussi.

11 h 50, je revois sans cesse ces statues sans vie. Huit cent soixante-quinze nuits que je fais ce même rêve. Celui d’être encore bloqué dans ma ville à errer, telle une âme en peine. Jusqu’à la trouver, jusqu’à apercevoir cette lueur, ces longs cheveux d’or. C’est elle qui me fait émerger et sortir de cet enfer.

11 h 50, et je coche les jours encore et encore. Aujourd’hui, j’arrive au neuf cent quarantième jour. Je dois arrêter de penser à ce jour, je dois avancer. Cette fille, je ne la reverrais pas. C’est certain. Mon quotidien a repris son cours. Les entreprises, elles m’ont couru après. Un rescapé travaillant pour eux est une sacrée publicité.

11 h 50, je me demande encore pourquoi je reste fixé devant ce calendrier. Je note les jours, comme si cela pouvait changer quelque chose. Mille vingt et un jours que je tourne en rond, à vivre et répéter des mouvements auxquels je n’apporte plus aucun intérêt.


11 h 50 et 3 ans


11 h 10, je sors de chez moi. Je suis en retard pour le boulot. Mon bus est déjà passé, je n’ai plus qu’à prendre le second. Je dois appeler mon travail pour les prévenir de mon retard, sauf que je me rends compte que j’ai oublié mon téléphone. Je n’ai plus le temps de revenir en arrière.


11 h 15, j’arrive juste à temps pour grimper dans le bus. Je m’assieds sur une des banquettes au centre de l’habitacle. L’autocar est plein. C’est étrange pour un jeudi. D’habitude, tout le monde est au boulot à cette heure-là. Cette situation, ce monde m’intrigue mais je reprends vite mes bonnes vieilles habitudes. Je sors mais écouteurs et les enfonce dans mes oreilles.


11 h 20, la musique que j’écoute rythme mon trajet. J’observe les interactions des passagers en silence. Les plus petits se disputent tandis que les plus grands discutent, chacun se dirigeant vers sa routine quotidienne. J’examine ensuite les paysages qui défilent. Les rues s’enchaînent toutes semblables les unes aux autres.


11 h 25, le nombre de passagers diminuent petit à petit. Je me dirige vers le dernier arrêt, celui dont personne ou presque ne veut s’approcher. La nouvelle centrale nucléaire, celle sur laquelle je travaille, celle qui remplace la dernière. Les gens en ont peur depuis le dernier accident.


11 h 30, je me replonge dans la contemplation du paysage. Nous nous éloignions de la ville. Les champs et les arbres bordent la route. La centrale est hors de la ville, loin des gens qui fourmillent. Pourtant, si un nouvel accident se produit cela ne changera rien à la situation précédente.


11 h 35, plus on se rapproche de ce lieu, plus je repense à elle. Cette femme aux yeux bleus, elle a su me guider et me ramener à mon temps. Cependant elle, je ne l’ai jamais revu. Je ne sais ni son nom, ni si elle existe dans le monde réel. Ne serait-elle pas le simple fruit de mon imagination ?


11 h 40, trop de questions hantent mes pensées. Le bus est bientôt arrivé à sa destination finale. J’ai cette impression que le temps ralenti, alors que comme chaque fois ce n’est que moi. J’appréhende ce dernier tronçon de route car nous entrons dans la ville fantôme. Nous devons la traverser pour trouver la porte de cette nouvelle centrale. Nous devons parcourir les mêmes rues, celles qui menaient à l’ancienne.


11 h 45, ces avenues sont sinistres aujourd’hui. Le calme ambiant me rappelle celui présent dans l’arrêt du temps. Dans un signe de respect pour ses personnes, ses âmes disparues, je retire mes écouteurs, éteint la musique. J’examine avec tristesse cette ville qui autrefois était pleine de vie. J’observe ma montre, les minutes s’écoulent, l’heure que je redoute approche.


11 h 50, 1 095 jours. Trois ans. J’ai fermé les yeux deux minutes, je suis ramenée à la réalité par une voix, sa voix.
— Bonjour, petit Pantin.


Un pantin à 11 h 50


11 h 50.
— Quoi ? Vous ici ? Mais le temps n’est-il pas en mouvement ?
— En es-tu sûr petit Pantin ?
— Oui.


11 h 50, je hoche la tête comme pour me conforter dans mon idée. Oui, le temps est en mouvement. Non, les aiguilles de ma montre ne sont pas arrêtées une fois de plus. Sauf que, lorsque je baisse les yeux vers mon poignet, mes yeux s’écarquillent de plus belle. Le temps, l’heure, le jour.


11 h 50.
— 11 h 50.
— Oui, Pantin. L’heure précise est bien 11 h 50.
— 1 095 jours après.
— Oui, Pantin. Cela fait trois ans que le temps s’est arrêté à cette même heure, ce même jour.
— Trois ans et pourtant, toujours la même heure.
— Oui, Pantin.


11 h 50, Pourquoi ? Pourquoi cette heure ? Que fait-elle là ? Pourquoi moi, suis-je encore dans un arrêt du temps ? Elle m’observe, debout face à moi. Je reste scotché sur mon siège. Je ne veux pas le quitter, sinon je retomberais dans cet enfer, cette boucle infernale ou je suis seul. Enfin, presque.

11 h 50, elle est là. Depuis trois ans qu’elle hante mes jours et mes nuits, la voilà devant moi, face à moi, prête à me parler. Mais je ne sais pas quoi faire, quoi dire. Je me sens impuissant devant son allure sur et fière. Elle sait quel rôle elle doit jouer dans cet entre-deux. Elle m’observe attendant que je réagisse.

11 h 50.
— Viens avec moi, Marionnette.
— Pourquoi ? Je ne connais même pas votre nom.
— Je te l’ai déjà donné petit Pantin.
— Non, c’est faux.
— Tu n’as pas dû m’entendre, c’est tout.
— Alors quel est-il ?
— Rose.

11 h 50, Rose. Un nom si délicat pour une femme si stricte. Elle suit les ordres. Les mains sur les hanches, elle m’examine d’un regard dur. Je dois la suivre mais je ne sais pas encore pour quelle raison. Elle finit par me tendre la main. Cette même main qui m’avait guidé vers ma place dans le dernier arrêt.

11 h 50.
— Je suis la gardienne du temps, Pantin.
— D’accord, mais quel rapport avec moi ?
— Toi ? Je ne sais pas. Mais tes pensées, et ton désir de me voir à provoquer un nouvel arrêt, une pause non prévue dans la trame du temps. Une halte me propulsant vers toi, petite Marionnette.

11 h 50, j’ai provoqué cet arrêt. C’est ce que Rose m’explique. Elle me dit ça d’un air sérieux et sûr d’elle. J’attrape sa main, elle m’entraîne avec elle dans son sillage. Je la suis, cette fois les rues sont vides, le silence et le calme sont pesants mais le fait de ne pas voir ces statues humaines m’apaise un minimum. Elle nous dirige vers la centrale nucléaire, ce lieu qui, il y a trois ans a engendré une catastrophe.


11 h 50.


11 h 50.
— Pourquoi allons-nous vers la centrale ?
— Pour que je puisse terminer mon travail.
— Votre travail ?
— Oui.

11 h 50, je ne comprends pas. Cette centrale est synonyme de désastre. D’un travail non terminé, d’un élément qui a mal tourné. Elle me guide dans ce lieu, vers ce portail que je pensais ne jamais franchir à nouveau. Ces couloirs que je ne pensais retraverser un jour. Mais je me laisse embarquer dans cette promenade forcée.

11 h 50, elle semble hésiter. Elle s’est arrêtée, s’est retournée, me fixe. En attente, en pause, elle m’observe comme si j’avais les réponses à une question silencieuse. Puis, avec des pas plus petits et plus lents, elle reprend notre parcours. Elle avance droit vers le cœur du réacteur. Les radiations devraient me terrifier mais dans cette heure-ci, je sens que rien ne peut m’atteindre.


11 h 50.
— Nous sommes arrivés.
— Arrivés ? Où ?
— Au cœur du temps. Petit pantin, n’as-tu pas compris la raison de tes mouvements dans cette heure si particulière ?
— La raison ?


11 h 50, une raison à ma présence ici. Je suis loin de comprendre. Comment pouvons-nous être au centre du temps alors que je me trouve dans une centrale nucléaire ? Cependant, elle me dit la vérité. Elle est la gardienne du temps alors pour quelle autre raison m’aurait-elle amené dans ce lieu ? Elle me pousse au centre de cette pièce. Puis me donne l’explication, la solution à ce qui me hante depuis près de trois ans. Elle me donne la réponse à la question que tout le monde se pose. Pourquoi suis-je le rescapé nucléaire.

11 h 50.
— Bienvenue dans ton heure, maître du temps. Tu es la moitié, l’étincelle que je cherchais pour guider les rescapés vers leur heure, celui qui est le guide des gardiennes. Va vers le cœur du temps, son essence ravivera ta mémoire.

11 h 50.
— Je suis Chronos, le maître du temps.
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