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Léa Gosset

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Qualifié

X ouvrit les yeux.
Dehors les machines s’activaient, le ciel gris et obscur formait une brume épaisse qui glaçait l’atmosphère.
X entendit le déclic. Il avait à présent exactement trente secondes pour sortir de sa paillasse métallique et mettre ses habits d’ouvrier. Il était debout à présent et regardait autour de lui. La salle était immense avec des murs bétonnés et un sol lisse sans aucune saleté. Des milliers de robots exécutaient successivement les mêmes gestes, à la même cadence. Un homme arriva et tous les robots se mirent au milieu de la pièce en file indienne et marchèrent d’un pas militaire vers les portes qui menaient aux usines.
Assis sur sa couche, X voyait défiler les ombres de ces automates qui se reflétaient sur le mur. Il ne voulait pas les regarder, il ne voulait pas voir ces visages unifiés par la perfection, ses frères, robotisés, contraints de servir les hommes.
Le bruit des pas cadencés de ses frères s’éloigna, X se rassit. L’homme s’approcha de lui.
— X1049, c’est ton jour.
X baissa la tête. L’homme continua :
— Depuis combien de temps ?
— Trois ans, répondit X. Trois ans qu’il n’avait pas vu la lumière du jour, trois ans qu’il rêvait de s’échapper de l’enfer qu’il vivait depuis sa robotisation.
— X1049 tourne-toi.
X se retourna docilement dévoilant son dos à l’homme. Celui-ci prit son bras gauche et saisit une seringue, la puce électronique s’inséra dans son bras, l’homme le relâcha.
— Inutile de te rappeler ce qui se passera si tu ne reviens pas.
— Oui Monsieur, répondit X.
L’homme rangea ses instruments et se dirigea vers le fond du dortoir. X le suivit. Ils déambulèrent ainsi dans l’immensité des bâtiments blancs pendant une dizaine de minutes puis l’homme s’arrêta et lui désigna une porte blanche.
— Tu as 24 heures, dit–il en s’éloignant.
24h, 24h pour se souvenir de ce qu’était être un homme libre.
X s’avança doucement, respira longuement et prit la poignée.
La porte s’ouvrit, il était libre.
Une lumière blanche l’aveugla, derrière lui l’usine s’éloignait. Il pouvait encore sentir l’odeur perfide du métal et du charbon qui rongeait l’air. X se mit à courir, plus vite, de plus en plus vite. Autour de lui la forêt luxuriante lui offrait toutes ses merveilles. X regardait le ciel, il était d’un bleu pur, somptueux, sans aucun nuage. Il dévala la colline, ses jambes d’acier le transportaient, X pouvait sentir le vent contre son visage, il était doux et dégageait ce parfum si familier des sapins. X parvint près d’une rivière. Il ralentit, effleurant les troncs d’arbres. X tressaillit ; il ne pouvait plus sentir l’écorce des arbres au bout de ses doigts, palper leur peau rugueuse qui était le reflet de leur passé... Mais il avait été humain lui aussi !
X ferma les yeux et essaya de se concentrer, il fallait qu’il retrouve un souvenir. Il chercha intensément dans sa mémoire, il plissait les yeux, secouait la tête mais en vain, aucune image ne lui revenait.
X se releva, il ne voulait pas perdre espoir. Il jeta un dernier regard à la rivière et reprit sa course.
Arpentant les bois, X déboucha sur une clairière, il fronça les sourcils mais ne parvint pas à voir ce qu’il y avait au milieu, il décida alors d’aller voir de plus près. Des fils barbelés encerclaient la « chose », X la contourna et finit par découvrir un panneau, « Village 123569 ».
« 123569... » les chiffres résonnèrent dans la tête de X. En se concentrant, il revoyait petit à petit son village, sa maison puis... Rien. X enjamba les barbelés et s’introduisit dans son village. Il se sentait comme un appât prit au piège. Il ne devait pas être là, il n’avait pas le droit mais quelque chose le retenait, quelque chose de fort, de puissant. X fit demi-tour, il prit un autre chemin et en arpentant les rues, il s’arrêta net. Devant lui une vieille bâtisse lui faisait face. Ses murs étaient décrépis et son toit n’était plus qu’un squelette de bois. Pourtant elle dégageait quelque chose de magique, de merveilleux. En voyant les décombres de sa maison tout lui revint.
« J’étais debout, à cet endroit précis. On venait de sonner à la porte et j’étais venu ouvrir, il y avait des hommes, beaucoup d’hommes. Ils m’avaient demandé de décliner mon identité, ce que j’avais fait.
C’est en voyant les menottes que j’avais compris. Ils voulaient m’emmener. C’était mon tour.
Marie me retenait par les épaules et je l’embrassai pour la dernière fois. Je pris ma fille dans mes bras, ma douce Katalyna, elle sanglotait « Papa ! Papa ne part pas je t’en supplie, je t’en supplie ! »
Devant la soudaine irruption de son passé, X tomba à genoux. Ils avaient failli lui faire oublier son passé, son enfance, son identité. X se releva et se retourna vers la forêt.
— Jamais, hurlait-il. Je n’oublierai jamais !
X entra dans sa bâtisse. De l’eau s’était infiltrée entre les murs et des plantes multicolores s’entortillaient dans les colonnades qui soutenaient la maison. X admirait ce havre de paix. Des gouttelettes tombaient tout doucement dans un poêle abandonné. X s’approcha et tendit le cou vers le son familier du clapotis de l’eau. Il découvrit pour la première fois son reflet depuis la date fatidique. La robotisation l’avait complètement transformé, seuls ses yeux d’un bleu pur, son nez et sa bouche n’étaient pas recouverts de métal, X haïssait ce métal. A cause de lui son humanité était remise en question.
S’éloignant du pôle X rentra dans sa chambre, il ouvrit une des armoires et découvrit un petit coffret, isolé au fond du meuble.
X prit la boîte dans ses mains, elle était d’un vert particulier comme celui des arbres au début de l’automne. Pour l’ouvrir, X ôta le couvercle à l’aide de l’anse en raphia.
La boîte renfermait des trésors de la littérature sur un même thème : la nostalgie. Des poèmes qu’il avait préparés pour ne pas oublier son identité, son vécu, pour toujours se souvenir d’où il venait et qui il était. X sourit, il prit les deux premiers poèmes, Te regardant assise de Pierre Ronsard et La chevelure de Baudelaire. Une image lui vint à l’esprit : son amour de toujours, Marie.
Te regardant assise lui évoqua le mal qu’il avait eu pour séduire Marie. Ce sonnet était pour X le début de l’amour naissant qu’il portait à Marie, même si celle-ci l’avait au début de leur histoire repoussé. La chevelure lui remémora le physique de Marie avec ses beaux cheveux soyeux et voluptueux.
Puis X laissa son esprit vagabonder et grâce au poème imagina des voyages, des parfums exotiques.
Le poème qui suivit fut un poème de Blaise Cendrars, le début de La Prose du Transsibérienet de la petite Jehanne de France. X redécouvrit les plaisirs qu’il avait eus durant son adolescence. Il voulait parcourir le monde. Avec ce poème il avait pu imaginer la ville de ses rêves : Moscou avec ses milles trois clochers, son Kremlin, son temple d’Ephèse ou encore sa Place Rouge. A travers le poème de Blaise Cendrars X connaissait bien la Russie, il voyageait à bord de son transsibérien à la conquête du monde.
Mais X était attaché à ses racines, les trois poèmes qui suivirent lui rappelèrent des souvenirs qu’il croyait à jamais oubliés. Heureux qui comme Ulysse de Joachim du Bellay lui rappela son village. Son beau village aux maisons joliment bâties, faites de bois et de pierres avec des habitants qu’il connaissait depuis toujours. Un extrait de Souvenirs d’Alfred Musset et la chanson de Franck Thomas Loin de Paname ravivèrent en lui des souvenirs plus tumultueux : la rupture avec son passé. X repensa à ses crises de larmes, de colère et d’amertume face à l’oubli. Un sentiment de peine qui était toujours présent dans son esprit mais qu’il parvenait peu à peu à dompter.
En repensant à son ancien village X ne put s’empêcher de méditer sur ce qu’il avait dû abandonner à cause de sa robotisation. La liberté de René Char réveilla chez X un sentiment de douleur. Il était un esclave de la société, un pion que l’état contrôlait selon son envie, X avait renoncé au seul combat de l’homme. Le Paresseux de Marc-Antoine Girard de Saint-Amant, invoqua à X les plaisirs de la paresse, l’auteur mettait en avant le côté glorieux et noble d’un des péchés capitaux. X n’avait jamais plus été paresseux, il ne connaissait plus cet aspect de la vie.
X regrettait l’humanité, pourquoi avait-t-elle disparue ? Silence de Robert Ivanovitch Rojdestvenski reflétait sa pensée. Il ne supportait plus le silence éternel, métallique, de toute cette automatisation, cette planification qui remplissait ses journées. La vivacité de l’homme, son plaisir, la façon qu'il avait de goûter aux plaisirs de la vie, de la sentir. X se languissait de cet art de savourer l’existence si propre aux humains.
Dans le nouveau monde que ces génies avaient créé il n’avait plus de place pour l’évasion, la créativité, la diversité. Tout était contrôlé, calculé.
X regardait sur son ventre défiler les secondes.
0.010.
0.009.
X releva la tête, un rayon de lumière s’infiltrait par la fenêtre. Un rayon chaud, lumineux qui réchauffa son visage. X s’allongea par terre, ferma les yeux et sourit.
Un autre voyage allait commencer, un voyage paisible sans aucune douleur.
0.001.
X entendit le déclic. Sa carapace métallique se fendit, le métal coula doucement. Quelques instants plus tard,
le métal froid et rigide dévoila un corps chaud, bouillant, façonné de chair légèrement rosée.
Marc revivait.

PRIX

Image de Printemps 2014
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