Le temps d’un choix

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"L'homme est une mine riche en gemmes d'une valeur inestimable et seule l'éducation peut permettre à l'humanité d'en profiter" Jeune passionné par l'art, l'éducation et tout ce qui peut profite  [+]

Image de Été 2018
« Besoin de temps ? Ce ne sera plus jamais le cas ! »
Les immenses affiches aux couleurs vives intriguaient depuis l’autre bout de la rue. À l’intérieur, leur taille diminuait, les projets qu’elles portaient prenaient une taille humaine. De jeunes hommes exhibant un diplôme, ou au volant d’une voiture hors de prix. Des sportifs sur le point d’accomplir un exploit. L’espace de la boutique était parsemé de plusieurs cercles de fauteuils, occupés par des vendeurs et des clients.
— De nombreuses personnalités utilisent nos produits, affirma un vendeur avec un grand sourire.

Le soleil couchant glissait sur le verre et la table sur laquelle il était posé. Cynthia, épuisée, en avait choisi une loin des enceintes pulsantes. Son corps refusait de lui obéir, mais son esprit dansait toujours dans la musique et les éclats de voix environnants. Avec une grimace, elle songeait à moitié à la journée de cours du lendemain. Le retour à la réalité et le mal de tête qui l’accompagnerait s’annonçait difficile mais c’était un prix qu’elle payerait avec joie.
Danser dans la lumière de la nuit, portée par les coups dans l’air et par la foule. Sans fin, sans fatigue, laissant la tristesse se faire dévorer par la musique. Le corps sinue et se tord au milieu de dizaines d’autres. S’asseoir, épuisé, rire, boire un cocktail avec ses amies et repartir aussitôt.
Les membres du bureau des étudiants circulaient pour réveiller les corps inertes assis ou allongés un peu partout. Cynthia poussa sur ses avants-bras. Ce week-end avait été l’occasion de découvrir la véritable personnalité des étudiants, et certains valaient le détour ! Le sol était couvert de confettis, de verres en plastique et de fils projetés par des bombes. Plus personne n’avait l’énergie de danser après les multiples jeux et épreuves que le BDE avait imaginé.
La chevelure dorée de Cynthia courut sur ses épaules lorsqu’elle quitta à regret sa chaise longue. Ses pas mal assurés par la boisson et les détritus qui encombraient le sol la conduisirent vers le bungalow. Une fois qu’elle fut à peu près sûre d’avoir reconnu son lit, elle tâcha de récupérer ses vêtements éparpillés. Elle les força à rentrer dans sa valise. D’autres filles, hilares, apparurent dans l’encadrement de la porte. L’une d’elle se laissa tomber sur un lit et interpella Cynthia avec un grand sourire.
Cette dernière ne sourit qu’à moitié à la remarque. Le mec qui lui plaisait l’avait ignorée, mais elle ne le laisserait pas gâcher son week-end. Elle finit de ranger ses affaires et aida les filles qui en étaient incapables. Après une heure interminable à ranger les valises et à s’orienter dans le centre, la charmante bande était devant le bus. La troupe de zombies monta silencieusement à l’intérieur. Une étudiante paniquée avait perdu son téléphone. Au bout de 10 minutes d’attente sans qu’on le retrouve, le bus démarra. La plupart des étudiants étaient effondrés sur leur siège, incapable de rester éveillés. Le voyage fut donc particulièrement silencieux. Quand les silhouettes familières des immeubles de la ville apparurent à l’horizon, Cynthia poussa un nouveau soupir. De retour chez elle dans la soirée, elle eut juste la force de fermer la porte avant de s’écrouler sur son lit.
Le réveil, qu’elle n’avait pas branché, ne put faire son office. Quand Cynthia passa le pas de la porte qui donnait sur l’amphithéâtre, et qu’elle croisa le regard désapprobateur de son prof de droit pénal, un frisson désagréable remonta dans son dos.
— Comme je le disais avant que Mademoiselle Thomas ne nous fasse honneur de sa présence, nous allons aborder aujourd’hui les différentes infractions pénales existantes, expliqua-t-il avec un regard lourds de sous-entendus en direction de la nouvelle arrivée.
Ignorant les rires, Cynthia chercha la place la plus loin possible du professeur. Cette première phrase fut tout ce qu’elle put retenir du cours. Quand elle releva la tête de son rêve, il n’y avait plus qu’un amphithéâtre vide, et un prof au regard pincé. Anaïs, à quelques places d’elle, rangeait ses affaires. Elle avait toujours apprécié cette nana. C’était une grosse bosseuse. Et on la voyait quand même à certaines soirées.
— Ça va ? l’entendit-elle lui demander.
— Oui, merci.
Elle la regarda enfiler son blouson et ajuster son sac à dos. Elle était l’une des seules filles sans sac à main. Sans s’en rendre compte vraiment, Cynthia se leva et l’interpella :
— Eh, Anaïs !
L’autre se retourna de trois quarts et la laissa la rattraper sur le seuil de la porte. Les deux filles n’avaient jamais vraiment discuté, mais elles se connaissaient de vue depuis l’année dernière.
— Qu’est-ce que tu voulais ?
— Dis-moi, je me demandais un truc.
— Vas-y ! Je t’écoute.
Cynthia chercha la formulation adéquate, pendant qu’elles se dirigeaient vers les emplois du temps :
— Tu te débrouilles bien en cours.
— De temps en temps, répondit l’autre avec un sourire.
Cynthia partagea son sourire.
— Tu étais là au week-end, pourtant ! Mais c’est drôle, tu n’as pas l’air fatiguée !
Son regard soudain l’intrigua :
— C’est vrai ? Tu trouves ? Tiens je suis en 203 ! Tu es où, toi ?
— C’est même bizarre, tu n’as pas un cerne, alors que je t’ai vue danser autant que les autres, samedi soir ! C’est comme si tu avais eu une nuit supplémentaire pour te reposer !
Elle ne rigolait plus. Cynthia, au comble de l’excitation, se rapprocha, et enchaîna à voix basse :
— Sérieusement, qu’est-ce que c’est ? Tu as peur de quelque chose ?
Mais quand l’autre partit d’un rire faux, Cynthia continua :
— C’est quoi, alors ?
Anaïs fixa son épaule :
— Tu as entendu parler de cette boutique qui a ouvert, rue des chandeliers ?
— A côté de la préfecture ?
— C’est ça. La législation n’est pas trop au clair là-dessus en ce moment, c’est encore assez nouveau.
Cynthia hocha la tête de surprise :
— Attends ! De quoi tu parles ? Je n’en ai jamais entendu parler !
— Vas y faire un saut. Mais réfléchis bien avant. Bon, je file, j’ai cours dans l’autre bâtiment !

La curiosité avait été plus rapide que la raison. En passant la porte de la boutique, un vendeur s’était immédiatement adressé à elle. Ils avaient pris place autour d’une table basse couverte de classeurs de photos de voyage.
— Les pilules que nous vendons n’ont pas d’effet sur le monde, elles ont uniquement une influence sur votre esprit. La terre ne cesse pas de tourner, mais votre âme, qui n’est plus prisonnière du temps, devient alors capable de se glisser dans les interstices entre les périodes de temps, qui sont eux, infinis, en nombre, comme en durée. Vous pouvez alors faire ce que bon vous semble sans tenir compte du temps.
— Et pour revenir ?
— Il vous suffit alors de prendre la pilule du retour pour vous reconnecter à la réalité, à l’heure où vous l’avez quittée. Les deux sortes de pilule sont vendues en nombre égal, donc vous ne resterez jamais bloquée. A vous de vous fixer le temps dont vous avez besoin.
— Mais concrètement, comment cela fonctionne ?
— Lorsque vous prenez une pilule, c’est comme si une seconde durait des semaines pour vous. Mais les autres ne pourront pas interagir avec vous. C’est comme si vous étiez invisible pour eux.
— C’est vrai ? demanda Cynthia. Elle sentait monter en elle un mélange de déception et de curiosité. En quoi vont-elles m’être utiles alors ? Je voulais m’en servir pour sortir.
— Si vous êtes étudiante, vous pouvez toujours l’utiliser pour réviser, et vous sortirez ensuite.
Les yeux grands ouverts de la jeune fille tirèrent un sourire au vendeur.
— Par contre, je vous conseille de ne pas rester très longtemps, vous allez perdre la notion du temps. Je vous donne un sac ?
De retour chez elle, Cynthia regarda la boîte de pilules ouverte sur la table. Les mots d’Anaïs lui revinrent en mémoire : « la législation n’est pas trop au clair là-dessus en ce moment ». La jeune femme n’était pas du genre à vouloir enfreindre la loi par excitation, mais dans de nombreux milieux, on prenait de la drogue sans que cela ne tue personne. Elle fit quelques pas dans la pièce, une main au menton.
— Oh, et puis allez !
Elle se pencha brusquement sur la pilule détachée de son emballage et la fit passer avec un verre d’eau. Elle attendit un moment, jeta un coup d’œil au paquet puis, au bout de 10 minutes sans changements, se promit d’aller faire un scandale à la boutique. Elle jeta négligemment la boîte sur son canapé et se dirigea vers la cuisine. Quand elle voulut ouvrir le robinet de la douche, celui-ci ne fonctionna pas. Elle jura et se saisit de ses habits près de la douche. Elle voulut appeler le plombier mais son portable ne répondait pas à ses sollicitations. Elle se figea aussi fermement que la petite aiguille dans son cadre devenu inutile. Aucun bruit. Elle en chercha un mentalement, mais n’en trouva aucun. Ce n’était pas aussi agréable qu’elle se l’était imaginé. Le monde était mort, noyé dans un silence d’hôpital. Où était l’habituel océan de bruit ?
Elle s’assit sur le canapé. Un moment impatiente, elle laissa son regard se promener dans toute la pièce. Cette expérience inédite du silence total la troublait. Était-elle devenue sourde ?
— C’est bizarre !
Sa voix roucoulante se répercuta en un écho étrange dans la pièce. Elle se sentit soudain encore plus seule que d’habitude, mais cela lui apporta aussi de la tranquillité. Elle se mit à hurler, mais elle avait à peine assez d’énergie pour faire vibrer correctement les atomes de l’air. Elle pouvait rester là autant qu’elle le voulait. La seule chose qu’elle entendait était son cœur dont les battements débordaient en-dehors de son corps. Le temps lui semblait insupportablement long. Elle n’avait aucune indication de durée, ça devenait frustrant. Ses pensées se mirent à errer vers le vendeur. Il lui avait conseillé de ne pas dépasser une heure. Depuis combien de temps avait-elle pris la pilule ? Elle ne parvenait pas à s’en souvenir. Impossible de savoir, l’horloge ne marchait plus. Elle commença à paniquer, les yeux braqués sur le paquet. L’inquiétude lui fit prendre une pilule du retour. Au bout de la minute la plus longue de sa vie, elle entendit à nouveau la trotteuse, le ronronnement habituel du chauffe-eau, et derrière les vitres, le bruit de la rue.
Le lendemain soir, avec une autre pilule, l’expérience fut différente. Les bruits s’éteignirent comme si quelqu’un avait subitement appuyé sur la commande d’arrêt. L’air était immobile, comme si tout était au repos. Certains des bruits qu’elle entendait d’habitude dans les étages n’étaient pas perceptibles. Son esprit allait plus vite que tout ce qui se trouvait autour d’elle.
Jusqu’à là, elle avait couru après un train qui allait toujours trop vite pour elle. Il lui semblait que le train avait ralenti et que maintenant qu’elle se trouvait à bord, rien n’était trop dur pour elle. En buvant un thé, elle contemplait les quelques taches nuageuses immobiles dans le ciel. Qui avait décrété qu’il fallait toujours se dépêcher ? Une envie soudaine lui traversa l’esprit. Elle se dirigea vers la porte et sortit. La commande de l’ascenseur ne répondit pas, elle descendit donc par l’escalier. Elle eut un électrochoc quand elle aperçut une silhouette en contrebas. Elle s’arrêta brusquement. La silhouette ne bougeait pas. Elle ignorait Cynthia. Un père de famille, accompagné de ses deux enfants, regardait tout droit avec un demi sourire. Il ne baissait pas le regard. Cynthia détourna le sien. Les statues ne bougeaient pas et continuaient de la regarder fixement. Elle poursuivit son chemin dans les escaliers en passant entre eux, évitant au maximum de les toucher. Elle y croisa plusieurs autres personnes de l’immeuble figées dans des pauses parfois drôles, parfois ennuyantes. Une femme d’affaire, le portable entre la tête et l’épaule, des enfants qui se passaient un ballon resté dans les airs. Ces silhouettes immobiles étaient effrayantes, pourtant Cynthia sentait la vie au fond d’elles.
Quand elle ouvrit la porte, le grand sourire affectueux d’une petite grand-mère affublée d’une choucroute la fit sursauter. Un moment surprise, Cynthia se reprit et la contourna sur le perron pour observer le tableau de la rue. Les arbres étaient immobiles dans leur jardinet. Aucune branche ne frémissait dans l’air. Pas de vent. La course des nuages et le défilé des véhicules avaient cessé. Sous les oiseaux figés dans les airs, les passants baignés de soleil étaient stoppés dans leur élan et regardaient au loin. Cynthia ressentit un froid le long de son échine. Était-elle la seule personne pensante dans cette réalité apocalyptique ? Cette galerie de musée grotesque la fascinait autant qu’elle l’effrayait. Après un moment, elle préféra remonter. Elle passa devant la vieille dame souriante et fut bientôt dans l’étroitesse rassurante de son logement. Au moins, elle pourrait rester ici pour travailler, sans descendre. Elle se mit au travail jusqu’à ce qu’elle soit fatiguée. Ce fut avec soulagement qu’elle retrouva l’habituel son de l’horloge murale. Une minute après avoir pris la pilule du retour, elle s’avança vers la fenêtre pour constater, rassurée, que le trafic avait repris. Elle se glissa entre ses draps de bonne heure.
Quand son réveil sonna et que son écran indiqua 6h, elle se sentit en meilleure forme que jamais auparavant. Pendant toute la matinée, écouter et retenir le cours devint facile. M Fenz, le professeur de droit pénal, la félicita pour sa participation.
— Mademoiselle, c’est la première fois que vous êtes aussi attentive en cours.
— J’ai trouvé le sujet intéressant, mentit-elle.
A la pause de midi, elle avait rendez-vous avec les filles pour leur montrer sa découverte. Elles s’étaient installées à la terrasse d’un des cafés les plus connus de la ville. Quand Cynthia sortit la grille encore pleine de pilules, et leur expliqua rapidement en quoi cela consistait, les deux autres se regardèrent avec effroi.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Tu ne lis pas le journal ?
Emma était généralement la plus véhémente du trio, et quand elle sortit un journal de son sac à main, Cynthia ne jeta à la Une qu’un œil négligent :
« Un produit pseudo-miraculeux : le ministère de la santé s’est saisi du dossier »
Lorsque ses yeux se levèrent après la lecture, elle remarqua que ses deux amies étaient penchées vers elle avec inquiétude :
— On ne sait pas encore ce que ça fait sur la santé, il y a peut-être des effets secondaires...
— N’empêche que ça fait un bien fou ! C’est comme si j’avais droit à plusieurs vies, plusieurs essais !
Elle détourna le regard quand ses deux amis lui adressèrent des yeux chargés de reproches. Pauline lui fit la lecture :
« Les pouvoirs publics peuvent d’ors et déjà affirmer le danger évident d’une telle substance qui selon les spécialistes pousserait à la procrastination et à la fainéantise, à l’isolement social et qui accroirrait l’irresponsabilité des sujets. Plusieurs personnes ont en déjà fait les frais en restant coincés dans le temps. Il est toujours impossible à cette heure de leur porter secours. »
— Ça dépend de la manière dont on le consomme ! C’est comme un bon vin, si tu en bois une fois par semaine, ça ne peut pas te faire de mal.
— Et ils ne parlent pas des effets concrets du produit sur la santé ! enchaîna Emma.
— Ils ne l’ont pas interdit, pour l’instant, je me trompe ?
— Oui, mais tu ne sais pas ce qui pourrait arriver ! Comme vieillir prématurément.
Cynthia haussa les sourcils :
— Tout ce que je vois, c’est que ça a un effet sur ma montre, et sur mes notes.
— Et si tu n’avais pas eu ce pouvoir, n’aurait-il pas été possible d’avoir quand même des bonnes notes ? C’est une question de temps ou de volonté ?
— On nous en demande trop. Ceux qui y arrivent ont déjà pris de l’avance pendant les vacances.
Pauline réfléchit un instant puis rétorqua :
— Tu sais ce que je pense ? Je te trouve irresponsable ! Tu trouves un produit miracle, sans en discuter avec nous ou avec tes parents, tu l’essaies, et maintenant que tu voies que c’est formidable, tu n’es pas prête d’arrêter.
Voyant que leur amie se renfrognait, Emma se tourna vers elle :
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— J’en ai marre ! Si vous étiez mes amies, vous essayerez de comprendre ma position ! Vous ne m’avez même pas demandé comme c’était. Tout ce que vous faites, c’est de me traiter comme une accro !
Elle balança une pièce contre la tasse, se leva en saisissant son manteau et ne leur jeta pas un regard quand elle partit. L’après-midi fut un calvaire. Dans son esprit, l’inquiétude de ses amis affrontait son besoin de solitude. Elle était tellement dans ses pensées qu’il lui fut impossible d’écouter le cours. Le lendemain matin, elle reprit une pilule et se glissa avec soulagement dans le silence.
Il en fut de même les jours suivants. Ses notes progressaient beaucoup. Emma et Pauline désormais, détournaient la tête quand elles la croisaient dans le couloir de l’université. Anaïs l’évitait aussi, comme si elles partageaient un secret insoutenable et dangereux. Cynthia se mit à utiliser la pilule pour dormir puis lorsqu’elle revenait dans le temps présent, elle sortait en boîte. Puis elle se lassait de cette agitation sur laquelle elle n’avait pas le contrôle et pensait constamment à ses pilules, à son refuge qui l’attendait quand elle le souhaitait. Les périodes qu’elle passait hors du temps furent de plus en plus fréquentes et de plus en plus longues. Elle avait compris que lorsque le temps s’arrêtait, il n’y avait que son énergie qui pouvait faire bouger les choses, autrement, ces dernières resteraient inertes.


Recroquevillée contre la vitre, elle regardait le ciel immobile et la ville en contrebas. Elle avait stoppé le « film » à cet instant précis pour savourer la luminosité du petit matin. Mais elle savait qu’à un moment donné, elle devrait retourner travailler. Cela lui faisait penser au futur. Faire des études, trouver un travail, fonder une famille, et arrêter de contempler le soleil se levant à l’horizon. A quoi cela lui servirait-il ? Et avec des amis qui ne la comprenaient pas ? Un soleil qui se levait résumait tout, elle n’avait pas besoin d’autre chose. Ses placards étaient pleins de nourriture qui ne nécessitait pas d’être chauffée. Elle avait tout ce qu’il fallait pour tenir.
Un matin à six heures, identique à tous les autres moments de la journée, Cynthia se réveilla. Elle se leva, et au moment d’aller prendre la douche, elle s’arrêta, toute nue dans la baignoire. Le robinet ne marchait pas. Est-ce qu’elle s’était endormie sans prendre la pilule du retour la veille ? Mais la nuit ne s’était pas couchée depuis, pouvait-on vraiment parler de lendemain ? Depuis combien de temps avait-elle arrêté le temps ? Impossible de le mesurer, mais elle s’en fichait, elle avait tout son temps. Elle n’avait pas envie de retourner dans le temps. Elle ne prit donc pas de douche, inutile car personne ne saurait qu’elle sentait mauvais.
Elle avait besoin de faire un tour. Elle s’habilla, et descendit. Elle ne prêta pas attention aux silhouettes immobiles dans l’escalier, ni à celles qui encombraient les trottoirs, entre lesquelles elle devait slalomer. La rue était devenue son terrain de jeu. Mais elle faisait si peu attention à son environnement qu’un objet la fit chuter. Elle se réceptionna douloureusement sur ses poignets et ses genoux. Après un instant de grimace, elle regarda derrière elle. Ce n’était qu’un SDF qui était allongé sur le trottoir. Elle détestait toucher les « immobiles » comme elle les appelait. Cela lui donnait la sensation de taper dans une figurine en terre molle qui se rétractait sous ses gestes. Elle commença à se retourner quand un son lui parvint aux oreilles. Il ne provenait pas d’elle, mais du corps. Il bougeait. Il se mit à gémir. Elle s’arrêta brusquement et regarda le paysage. Le monde ne bougeait toujours pas, mais cet individu semblait ne pas s’en soucier. Il tendit un bras faiblement vers elle.
— Eh ! Toi aussi tu as pris une pilule !
Son visage était sale, et ses vêtements arboraient plusieurs déchirures. Cynthia n’osait pas faire un geste.
— Tu sais quelle heure il est ? Ah je suis bête, 6h du matin, j’imagine !
Il était hilare. Des effluves insoutenables d’alcool remontaient jusqu’à Cynthia. Elle demanda avec crainte :
— Pourquoi tu es dans cet état ?
— J’ai voulu aller me promener, et puis je me suis perdu, fit-il avec un sourire rêveur en direction de Cynthia. Je ne sais plus depuis combien de temps je suis là. A ton odeur, je peux sentir que ça fait un petit moment que tu as arrêté le temps, toi aussi.
— Pourquoi tu n’es pas revenu dans la réalité ?
— Je te pose la même question. Hein ? Pourquoi perdre son temps quand on a tout ce qu’il faut ici ? Pourquoi se mettre des priorités dans la vie quand on peut tout faire ?
— Tu n’as pas de pilule du retour ?
Il plaqua sa main contre sa poitrine, fouilla dans ses poches et fini par porter sa main à la tête avec une grimace.
— Hmm ! Je les ai perdues.
Il se mit à rigoler nerveusement. Ses avant-bras ne le portaient plus. Il s’effondra une nouvelle fois. Cynthia s’agenouilla auprès de lui mais n’osa pas le toucher. Une plainte monta de sous les habits sales :
— Je suis fatigué, je n’ai pas mangé depuis un bon moment.
Il ricana en toussant et continua :
— Ce n’est pas parce que le monde ne bouge plus que notre corps n’a plus de besoins.
Cynthia sourit faiblement, elle comprenait.
— Tu veux que j’aille te chercher quelque chose à manger ? Ou peut-être que tu préfères revenir dans la réalité ?
Il se cramponna soudainement à elle.
— Non ! Je ne veux plus y retourner ! C’est trop douloureux. Ils ne comprennent pas ce que je vis, tu comprends ? Ils ne comprennent pas que je ne veux plus être prisonnier de mes choix.
Cynthia fixait son dos tendu dans sa direction. Le temps donnait de l’expérience, sans lui, rien n’avait de sens. L’écume gagnait le bord des lèvres de l’homme. Il tremblait, ses gestes étaient hagards. Une idée fugace traversa son esprit :
— Je vais te chercher quelque chose, je reviens !
Il n’eut pas la force de lui crier de revenir, elle était déjà partie. En courant, elle slaloma à nouveau entre les figurines en terre molle sur le trottoir, enjamba un chien en travers de la route et atteignit le perron de son immeuble. Les mêmes éternelles silhouettes hantaient toujours la cage d’escalier. Elle monta à toute vitesse jusqu’à son appartement, ouvrit la porte et se précipita dans la cuisine. Il n’y avait pas de paquet de pilules. Elle se mit à paniquer. Depuis combien de temps n’en avait-elle pas acheté ? Normalement, une pilule « aller » était toujours vendue avec une pilule « retour », mais où avait-elle mis la dernière ? Elle fouilla dans les tiroirs, dans la poubelle, mais ne la trouva pas. Son cœur lui fit sentir son existence de manière douloureuse au fond de sa poitrine. Entre deux coussins du sofa, elle trouva un emballage qui contenait une seule pilule retour. Elle devait être restée dans l’instant depuis un long moment parce qu’elle avait eu la flemme d’aller en chercher en boutique. Elle ne pourrait pas aider cet homme dans la rue, elle devait elle-même revenir un jour dans la réalité. Elle prit quand même la dernière boîte de conserve de maïs qui restait dans le placard et descendit les escaliers en la tenant comme un trésor. Quand elle revint devant lui, sa longue silhouette allongée ornait encore le trottoir.
— Eh ! J’ai plus de pilules, mais tu vas avaler ça et on va t’en trouver une autre ! Eh, tu m’entends ?
Elle posa sa main sur son épaule mais il ne bougeait plus. Elle eut beau le secouer, il ne répondait pas. Le sang de la jeune femme se figea. Elle recula immédiatement, comme si la foudre l’avait frappée. Elle laissa tomber la boîte de maïs et se pencha sur lui pour vérifier son pouls. Cela conforta ses doutes. Il était redevenu aussi immobile que le reste. Il s’était démené contre la vie, contre ses choix, et l’un d’eux avait fini par le tuer.
Elle resta un moment là, sans savoir quoi faire. Quelqu’un allait trouver le corps d’ici quelques secondes dans cette rue très fréquentée. Mais elle avait le temps avant que cela n’arrive. Le temps. Tellement de temps. Trop. A quoi bon avoir du temps si on est mort ? A quoi bon pouvoir tout faire si on est seul pour en profiter ? Elle s’éloigna du corps. D’abord de quelques pas puis elle se mit à courir. Elle renversa plusieurs personnes sur son passage dont les corps inertes s’écroulèrent lentement au sol. Cette seconde qu’elle vivait éternellement était devenu son enfer.
Puis tout à coup, le voile dans son esprit se déchira. Après quoi courrait-elle ? Cette seconde n’était pas éternelle comme elle l’espérait, et débouchait sur la mort. Celle de son corps. Et celle de son courage. De sa persévérance, et de son humilité.
Sa course la mena vers un banc, dans le parc le plus proche. Elle regarda en pleurant la jeune femme faisant du jogging stoppée dans son élan, le monsieur promenant son chien, l’employé responsable de la propreté, qui tenait sa pince à ramasser les déchets de manière hésitante vers le sol. Elle regarda ses mains qui ne donnaient aucun fruits. Il y avait bien longtemps que son cœur ne s’était plus entraîné à choisir. Elle n’avait pas choisi une nouvelle route, mais s’était arrêtée sur le bas côté. Avec difficulté, elle ouvrit le paquet, détacha une pilule et l’avala aussitôt. Elle accueillit alors avec bonheur la brise froide sur son visage, les bruits de moteur et de klaxon, et les bruits des oiseaux qui lui avaient manqué. À peine commencée, la journée avait déjà été chargée. Avant qu’elle ne s’évanouisse, elle eut le temps d’apercevoir le monsieur au chien qui s’avançait vers elle, inquiet :
— Mademoiselle, tout va bien ?
« Hier soir, le ministère de la santé a publié un communiqué de presse sur le danger que représentent les pilules miraculeuses récemment commercialisées. Selon les dernières informations, elles feraient perdre à l’individu qui les consomme une part de sa vivacité d’esprit. Cela correspondrait à vieillir de plusieurs années de vie pour chaque utilisation. »

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Un petit mot pour l'auteur ? 18 commentaires

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Bruninho · il y a
L'idée est sympa et l'histoire bien menée. Ça nous fait aussi réfléchir à nos modes de vie.
Toute promesse du mieux à son lot de sacrifices

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Jennyfer Miara · il y a
Cette expérience hors du temps est assez similaire à celle décrite par les morphinomanes, ils en perdent le sens des réalités, c'est vraiment une addiction !! Votre nouvelle était captivante !!
Dans un autre style, mon TTC "Le crime parfait" est en finale, n'hésitez pas à venir y jeter un œil :-)

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Virgo34 · il y a
Une histoire intéressante qui tient en haleine jusqu'à la fin. +5
Je vous invite "A l'horizon rouge" en finale du Prix lunaire.

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FlyingFeather · il y a
Merci pour vos encouragements!
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Moniroje · il y a
J'ai lu avec beaucoup d'attention!!! Impressionnant !!
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FlyingFeather · il y a
Je vous remercie. C'est très stimulant.
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Nadine Gazonneau · il y a
Extrêmement envoûtant. Il vaut mieux se méfier des petites pilules blanches. +5. Mes
Permettez moi de vous proposer * en route exilés* en finale du prix lunaire.

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FlyingFeather · il y a
Un grand merci
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Zouzou · il y a
...la pilule déclinée dans tous les temps , pourrait on dire ! mes voix
si vous aimez, ' À la ravigote ' Poésie Eté et ' C'est la fête au ciel ' Tanka lunaire

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FlyingFeather · il y a
Merci pour ton soutien!
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Keith Simmonds · il y a
Une œuvre bien écrite et fascinante ! Mes votes ! Une invitation
à découvrir “Vêtu de son châle” qui est en Finale pour le Prix
Tankas Printemps 2018 ! Merci d’avance et bonne journée !

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FlyingFeather · il y a
Merci Keith!
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Laura Tavres · il y a
Une nouvelle particulièrement bien écrite, avec une excellente chute ! On est pris par l'histoire ...
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FlyingFeather · il y a
Salut toi! :) merci!
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Gaëlle Arno-Fntrier · il y a
Impossible de m'arrêter de lire alors que j'ai plein de choses à faire... intéressant parallèle avec l'histoire!
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FlyingFeather · il y a
merci pour ton soutien Gaëlle!
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Daniel Nallade · il y a
Un texte prenant.
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FlyingFeather · il y a
Ravi que cela vous ai plu :)

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