Le témoignage de Gabriel

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Mes thèmes de prédilection, les sujets de société, le fantastique, le "détournement de réalité", les histoires locales et abracadabrantesques, même si pourtant ... Nota Bene : « Les  [+]

Un accident est le résultat improbable d’un faisceau de centaines voire parfois de milliers d’évènements interdépendants. Chaque année en France, des milliers de personnes décèdent des suites d’un accident, phénomène démultiplié par le nombre de vies détruites par le sentiment de culpabilité qui s’ensuit. Le leitmotiv des acteurs directs, premiers témoins de ces incidents est « je n’ai rien pu faire, je suis le seul responsable de sa mort ». C’est pour lutter contre cette fausse idée que moi Gabriel, oui l’ange Gabriel, j’ai décidé de m’inviter dans une nouvelle de Pensées Légitimes qui je sais, a la réputation d’écrire des histoires si complexes qu’on n’y comprend presque jamais rien. Cela me donne bonne conscience à trahir celui qui aujourd’hui me fait confiance pour accompagner au Ciel ceux qui décèdent de mort violente par accident. Mon témoignage de l’au- delà passera peut-être ainsi inaperçu.

Ce jour-là quand Clara rentra à son appartement, elle ne s’attendait pas à cette terrible dispute. Tout a commencé avec cette odeur de parfum qu’elle a tout de suite détesté sur la veste de son mari. Le regard pointé sur ses pieds, Paul tout penaud se mit rapidement à table. Cette aventure avec sa stagiaire était un malheureux accident qui n’avait rien à voir avec de l’amour. Ils s’étaient abandonnés à une pulsion après plusieurs semaines de stress sur un dossier qui avait abouti par un échec retentissant. Plutôt que de se morfondre, ils ont confondu leurs corps dans des ébats pour expier leur rage et leur frustration. Au bout de leurs orgasmes, ils retrouvèrent leurs esprits et Paul prit conscience de la gravité de la situation. Clara était fragile depuis la naissance de leur petit garçon Antoine. Ce dernier accaparait toute l’attention de sa mère qui négligeait Paul. Elle lui reprocha de ne pas être suffisamment présent, son travail demeurant prioritaire. Bref une histoire presque banale.

Elle lui envoya son verre dans la figure, puis lui frappa le torse sans que celui-ci ne ressente le moindre choc. Toute force l’avait abandonnée, cela en était pathétique. Paul l’observait avec pitié, submergé d’un remords qui l’assaillait jusque dans sa chair. Il s’en voulait au point de mourir sur le champ si son épouse acceptait de lui pardonner. Ce qui après réflexion, ne lui aurait pas servi à grand-chose mort. Ces deux âmes en dérive entrèrent dans une scène de vie où tout leur échappait. Elle était inconsolable et lui impardonnable. Les évènements prirent une tournure dramatique où deux fantômes se faisaient face et la seule issue possible fut la fuite. Clara appela un taxi et se rua devant le porche au pied de l’immeuble en oubliant son fils qu’elle viendrait rechercher quand elle aura pu retrouver un semblant de calme. Elle était perdue. La douleur de la trahison était telle qu’elle aurait voulu disparaître pour s’en débarrasser. Où aller, elle ne savait pas. La seule destination qui lui vint à l’esprit fut n’importe où mais ailleurs. Moi Gabriel, je m’en souviens, car c’est moi-même qui lui aie soufflé.

Ce jour-là quand Max rentra à sa boîte de ventes de pizzas à domicile après huit heures de boulot correspondant à presque vingt courses et trois cent cinquante kilomètres, il était guilleret à l’idée de rejoindre sa nouvelle petite copine pour une soirée qui s’annonçait torride. Oublié la fatigue, oublié la mobylette pétaradante, oublié les clients condescendants ravis d’annoncer le retard de 3 minutes leur permettant de manger à l’œil et synonyme d’engueulade et de restriction de primes à la fin du mois. C’était sans savoir que Jacques était en retard et qu’une commande était sur le feu. Bernard, le patron du restaurant alpagua Max qui devint rouge comme une pivoine. Il en était hors de question, cette vie de dingue il en avait marre. Ce n’était pas une machine, il avait le droit lui aussi à avoir des engagements dans sa vie privée. Bernard comprenait tout ça mais Bernard avait un client à livrer. Max s’en foutait du client mais Max avait un loyer à payer. Bref une histoire banale d’un salarié mécontent subissant l’autorité du marché dans sa plus simple expression. Il partit avec un sentiment de colère noire pour sa dernière course allant jusqu’à oublier d’allumer ses feux de croisement et avec la ferme intention de prévenir sa copine du changement de programme impromptu en espérant qu’elle ne lui en tiendra pas rigueur. Ce soir, il avait décidé de sortir le grand jeu, une folle nuit d’amour l’attendait. Moi Gabriel, je savais que cette nuit, les passions se déchaînaient. Des portes du temps inspirées par les passions éternelles constituaient la quintessence des desseins que je manipulais.

Ce jour-là quand Vincent quitta l’appartement de Gisèle, il savait qu’il avait trop bu et qu’il était déraisonnable de prendre le volant. Ces moments d’extase dans les bras de sa muse lui firent oublier l’heure. Il prit conscience qu’il risquait de rater la sortie du cours de théâtre de sa fille Louise issue de son premier mariage. Il était trop tard pour un plan B. Appeler son ex-femme pour le dépatouiller signerait son arrêt de mort quant à la garde alternée qu’il obtint au forceps après de nombreux mois de combat judiciaire. Il se devait d’être exemplaire et irréprochable. Il ne comptabilisait aucune tâche au tableau depuis de nombreuses semaines. Son ex-épouse revancharde avait fait de la déclaration des retards et écarts constatés de son ex-mari sur une main courante au commissariat de son quartier un sport national. Cette après-midi charnelle arrosée de champagne, péché mignon de sa nouvelle conquête était une exception, une gourmandise rare à laquelle il n’avait pu résister. Au point de lui faire oublier sa fille tant chérie. Vincent s’était lâché et roulait à une vitesse excessive pour rattraper son retard. Ses gestes lents sur le volant rappelaient à son insu que son sang était très lourd. Bref une histoire banale de père divorcé refaisant sa vie. Moi Gabriel, je m’en souviens, j’observais ce regard hagard oscillant entre la route qui défilait et la photo de sa fille qui trônait comme un trophée sur le tableau de bord. La fatigue le gagnait, il volait à bord de son bolide enivré des odeurs de Gisèle qui planait dans le cockpit, du bonheur d’être le père de Louise, et du rêve éveillé d’une prochaine vie meilleure après tant de mois de tensions et de doutes.

Cher lecteur, je sais que vous vous demandez où je veux en venir même si les plus perspicaces d’entre vous ont déjà compris. L’objet de mon témoignage n’est pas d’aller plus loin dans l’écheveau des évènements qui se dessinait. Un scénario implacable se tramait. Je veux que vous vous arrêtiez quelques secondes sur une image. Celle de Clara, éperdue, abandonnée et frigorifiée au pied de son immeuble attendant son taxi pour l’emmener vers nulle part. Celle de Max pilotant sa mobylette tout feu éteint s’engageant dans la rue où Clara s’est figée, rue sombre à sens unique où régnait un silence de plomb. Celle de Vincent s’engageant par erreur, à vive allure, dans une rue déserte prisonnier de ses pensées béates et éthyliques. Moi Gabriel, j’avais à peu près tout prévu. Ces trois destins allaient se percuter dans un bing bang planétaire. Il fut en effet trop tard quand Vincent aperçut la mobylette au bout de ses phares, Max absorbé à manipuler son téléphone pour prévenir son rendez-vous ne s’était rendu compte de rien. Vincent n’eut d’autre réflexe que de lâcher son volant. Il s’en suivit une embardée vers le porche de l’immeuble percutant une Clara déjà évanescente qui mourut sur le coup. Paul arrivait en hurlant son désespoir quand je pris la main de Clara pour l’emmener vers sa vraie destination. Celle pour laquelle j’avais du programmer quelques grains de sable jalonnant le chemin et scellant le sort de Clara qui de toute manière était jeté.

Paul, Max et Vincent vivront toute leur vie avec la sensation d’être responsable de la mort de Clara qui aujourd’hui est heureuse dans l’au- delà. Les acteurs et les enchainements de cet évènement sont si nombreux qu’il ne me suffirait pas d’une vie, j’ai 300 ans aujourd’hui pour en reconstituer le fil. Moi Gabriel, je ne supporte plus de voir les gens souffrir pour des évènements tragiques dont ils sont la plupart du temps autant victimes que la victime elle-même. La manipulation des évènements n’est pas chose rare pour les anges. Je n’ai pas la volonté de vous consoler car la perte de personnes chères restera toujours un drame insupportable voire insurmontable mais je voudrai juste vous enlever un poids. Vous n’êtes pas responsables. La question qui se pose alors est donc : mais pourquoi ? Moi Gabriel, je vais vous dévoiler un secret.

Si Clara n’était pas morte accidentellement, elle se serait vengée de son mari par une relation aussi stupide que fusionnelle avec un collègue éconduit depuis de nombreuses années. Celle-ci se serait terminée par un crime passionnel. Le collègue ne supportant pas la rupture aurait étouffé l’enfant de Paul et de Clara. Pour une raison que j’ignore, Notre Maître m’a missionné sur le sauvetage de cet enfant qui devait atteindre l’âge de trente ans pour réaliser son œuvre selon les prédictions divines.

Voilà, ceci restera mon unique témoignage. Moi Gabriel, n’évoquerai plus jamais la chose humaine. C’est avec Amour que je reviendrai chercher ces pauvres victimes dont le sort est souvent tributaire d’un oracle bien plus puissant encore que la douleur ou la déchirure vécues par les survivants de ces drames humains. A la réponse pourquoi, je ne pourrai malheureusement plus jamais répondre. A la douleur indélébile qui restera, je vous ai donné la preuve que jamais, non jamais un accident n’est le fruit de la responsabilité d’une seule personne qui s’enfermerait injustement dans son désespoir.

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Jean Calbrix · il y a
Bon bah, c'est bien, je repars la conscience tranquille. Il est vrai que c'était lourd à porter, douze meurtres en douze secondes dans mon garage à vélos ! Et pas à la mitrailllette mais avec un coupe papier à peine affuté. Heureusement que Gabriel m'a mis au parfum. Le tout puissant lui a dit qu'il avait eu vent que pendant une scène ces douze salopards avaient reçu l'ordre de la part de leur chef, un grand barbu, de me faire passer vie à trépas tout cela pour s'emparer de ma planche de ski nautique pour je ne sais quelle prouesse à accomplir sur un plan d'eau ! Alors, Pensée Légitimes, ça vaut bien un petit vote !
Peut-être viendrez soutenir de nouveau mon sonnet en final ? : http://short-edition.com/oeuvre/poetik/tarak Merci d'avance !

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Utilisateur désactivé · il y a
J'aime beaucoup .
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Pensées Légitimes · il y a
Merci pour votre passage, ravi que cela vous ait plu.
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Geny Montel · il y a
Ah ! Un ange manipulateur veille donc sur nous ! Une histoire bien ficelée ☺
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Chantane P. · il y a
des neurones en ébullition ......un imaginaire particulier mais captivant , mon vote
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Un poil retors cet ange ! Je ne peux m'empêcher de penser à cette fillette sans maman. Les voies de la culpabilité sont impénétrables, comme d'autres !

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