Le télépathe

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Toute ma vie a été bercée par la littérature, la poésie, et le théâtre. J'ai pris la plume très tôt, et bien que légère elle donna du poids à mes mots, qui devinrent des récits, des  [+]

Tout a commencé lorsque j'ai fait ma rentrée en classe de 5 ème. Ce jour-là, c'est mon père qui m'a déposé. Je découvrais ce nouveau collège, cette ville nouvelle où nous venions juste d'emménager. Je savais qu'ici je serais un petit nouveau, que je ne reverrai plus mes copains de l'an dernier. Eux, ils sont restés, leurs parents n'ont pas eu la bonne idée de déménager.

C'est bien mon père ça, il a toujours de bonnes idées. En trois ans on a déménagé trois fois. Trois rentrées scolaires différentes, trois bandes de copains que je ne reverrais plus, dont je n'aurais jamais plus de nouvelles, avec qui je ne ferais plus les quatre cents coups.

Mais cette année, quelque chose avait changée. Je le savais, je le sentais au fond de moi. La voiture de mon père s'est arrêtée quelques instants, juste devant la porte métallique du collège Daudet, par un matin pluvieux.
Il a déposé un baiser sur mon front, et m'a dit « courage fils, c'est un établissement réputé, tu y seras bien. C'est maman qui passera te prendre ce soir. »

J'ai ouvert la portière et je suis descendu en lui jetant un regard, avec mon petit sourire des matins brumeux, et quelques miettes de pain au chocolat au coin des lèvres. À peine la porte claquée, mon père reprit sa conversation au téléphone et démarra aussi sec. Pas de temps à perdre, il va à son nouveau travail, et moi, à mon nouveau collège.

Je patientais seul, sous mon parapluie, et quelques élèves, accompagnés de leurs parents, d'autres seuls, commencèrent à affluer. J'ai eu comme un léger vertige, un sentiment de déjà-vu.

J'avais l'impression de déjà connaître cet endroit et d'avoir déjà vécu cette situation. Je ne sais pas comment l'expliquer. Je suis peut-être au fond de mon lit en train de rêver. Non, je suis bien devant le collège Daudet, et j'ai une impression étrange. Je suis persuadé que cinq des garçons et filles qui sont autour de moi seront dans la même classe que moi, et que nous serons tous en 5ème 5. Je sais qu'ils sont sympas, et puis cette sensation disparaît. La porte s'ouvre, et des surveillants nous demandent d'entrer dans la cour, sans les parents.

— Les 6ème, vous vous rangez à droite et je vais commencer l'appel classe par classe. Vous vous mettrez en rang sur l'emplacement au sol avec le numéro de votre classe.

Il en fut ainsi pour toutes les classes, et très vite, je me suis retrouvé avec mes vingt-quatre camarades de 5ème 5. Notre professeur Principal, monsieur Mojin, nous a priés de la suivre. Nous montâmes les marches d'escalier, deux étages durant, et nous nous installâmes dans notre salle de classe.

— Posez vos sacs en silence, je vais procéder à l'appel et vous distribuer vos carnets de correspondance. Vous répondrez présent à l'appel de votre nom en levant la main.

C'est à ce moment même qu'un étrange phénomène se produisit ! Avant même que le prof ne commence l'appel, j'avais le nom des vingt-quatre élèves dans ma tête ! Je fus paralysé de stupeur, lorsque, égrenant sa liste, chacun des noms que j'avais en mémoire se révéla être le nom d'un élève ! D'autres informations me vinrent, le trait de caractère, l'âge, l'angoisse de la rentrée, Patricia qui pense aux cinq euros d'argent de poche qu'elle a perdu ce matin en sortant de chez elle, Frédérique qui est triste parce que son copain Pascal n'est pas dans la même classe que lui. Très vite, ces éléments se dissipèrent et ne restaient plus dans ma tête que les vingt-quatre patronymes.

— PASCALIN Serge. PASCALIN Serge !
— Heu... présent, c'est moi monsieur !
— J'ai dit de répondre seulement présent !
— Pardon monsieur...
— Ça suffit ! BOURGEOIS Géraldine...

Toute la classe pouffa de rire. Je venais de me faire remarquer le premier quart d'heure du premier jour de classe. Cela ne dissipa pas ma peur. Très vite, je me suis fait des copains dans la cour. On a de suite sympathisé. Je les sentais bienveillant. J'avais quelques flashs de temps en temps et je leur en faisais part.

— Vous allez voir, la prochaine prof s'appelle madame POUGNET, elle a des lunettes et un accent bizarre !
— Comment tu sais t'es nouveau ici ?
— Oh putain les gars, il avait raison, c'est un fou ce mec, trop fort !

J'ai très vite arrêté ce petit jeu, je ne comprenais pas ce qu'il était en train de m'arriver mais je savais que mes copains, si je continuais à tout deviner, ébruiteraient la chose et que ça ferait le tour du collège. J'en ai parlé à mes parents le soir. Ils ont dit que c'était mon imagination, ou un hasard, ou que j'avais dû entendre et mémoriser les noms inconsciemment. Je savais que ça n'était pas ça. Je savais qu'ils ne me croyaient pas. Mais je n'arrivais pas à lire en eux. Il y avait comme une sorte de barrière... mentale, un truc comme ça.

Les semaines ont passé. C'était déjà les vacances d'octobre. Je revoyais mes amis dans leur quartier, et je devinais leurs problèmes. Le père de Jérémy et sa maladie, la mère de François qui a perdu son travail. Il y avait aussi des événements positifs. Les parents de Michaël allaient s'acheter une belle maison.

Je n'avais pas la force d'en parler à mes parents. Je savais qu'ils ne me croiraient pas de toute façon. C'était mon secret, c'était marrant. La rentrée a reprit ses droits et ses élèves début novembre, et c'est devenu très drôle. J'avais ma bande de potes. Johann était la seule nana de la bande. Je savais que je pouvais compter sur eux et leur faire confiance. Il y avait comme un lien fraternel entre nous. Je ne devais pas leur parler de mon don. Je ne savais pas encore que ça s'appelait la télépathie. Et puis, ils m'auraient fui et cela ne m'aurait rapporté que des ennuis.

Mais les choses ont pris une tournure différente. Les contrôles n'avaient plus aucun secret pour moi. Je savais quand ils auraient lieu et je connaissais les sujets au moment où les profs les avaient en tête, c'est-à-dire environ une semaine à l'avance. Cela m'a valu des 20/20, et comme s'était écrit dans mon esprit, je devais en faire profiter les copains pour ne pas passer pour l'intello de la classe. Prétextant une intuition, je leur dictais les sujets lorsqu'ils arrivaient dans ma mémoire. Je n'aurai pas dû, c'était une erreur, et j'en mesurai les conséquences, mais je n'avais guère le choix. Résultat des courses ? Une suspicion de tricherie, et tous les parents convoqués.

— Monsieur le principal, je vous affirme que Serge révise ses leçons et travail assidument ses devoirs.
— Le problème, ce ne sont pas les compétences de votre fils, monsieur PASCALIN, le problème, c'est que votre fils permet, par je ne sais quel moyen, à ses petits camarades de copier sur lui.
Nous les avons séparés mais le problème a persisté. Il est impossible qu'ils en parlent dans la cour, étant donné que les sujets des contrôles ne sont donnés que le jour même par les profs. Quelque chose nous échappe. Pour en avoir le cœur net, nous allons mettre votre fils dans une autre classe.
— Non monsieur le Principal ! Je m'y oppose ! C'est le monde à l'envers. Sanctionner de la sorte un élève parce qu'il a de bons résultats, alors que l'Éducation Nationale est une usine à cancres ?
— Monsieur PASCALIN !
— Mon fils a souffert de nos récents déménagements, le contraignant à changer d'établissement chaque année et d'être privé de ses camarades. Et voilà que maintenant il doit changer de classe sous un prétexte fallacieux, sans aucune preuve de votre part. Je vais en référer à votre hiérarchie, monsieur le Principal, vous aurez de mes nouvelles.

Serge à changé de classe, le Principal à changer d'établissement. Mon père a le bras long, il est magistrat et connaît du monde à l'Éducation nationale. J'ai continué à avoir de bonnes notes. Mes camarades, quant à eux, ont vu leurs notes chuter à des 8 et des 9/20.

L'année s'est déroulée sans accroc. J'étais toujours le premier de la classe et personne n'y trouvait rien à redire. Je suis passé sans problème en 4ème, et en troisième, sans déménager. Mes parents ignoraient tout de mon don. Je n'ignorais rien de leurs mesquineries. Ma mère détestait mon père. Elle le soupçonnait d'adultère. Elle avait raison. Je devais vivre avec toutes ces vérités en tête, ces flots d'images, de sons, de sensations, sans pouvoir rien y changer.

J'espérais qu'un jour ça passerait, comme c'est venu, mais non. Mon don persiste et signe. Jusqu'en troisième, je me suis bien amusé avec. À cette époque, j'avais toutes les nanas que je voulais. Les filles elles aiment bien quand on les écoute, encore mieux quand on les comprend.
Moi, je lisais en elle comme dans un livre ouvert. Ça les épatait que je sois à ce point si proche, que je devine la moindre de leur pensée secrète. J'étais leur confident. Mon physique aidant, j'en ai consolé plus d'une.

C'est à cet âge que j'ai essayé l'alcool et les joints. Je pensais que ça anesthésierait mon don télépathique, désormais je connaissais le nom, mais non. L'alcool me faisait dormir, mais pas divaguer, mes sens restaient en alerte. J'étais toujours un putain de télépathe. Le sixième sens, l'intuition c'est rien à côté de la télépathie. Le sixième sens, c'est un pressentiment, la télépathie, c'est la certitude. Tu parles d'un don ! J'ai passé toute ma scolarité à tricher ! On ne peut pas être honnête quand on est télépathe, on ne peut pas être libre non plus. Je vivais dans le mensonge et la triche. Jusqu'à l'adolescence, ça n'était qu'un jeu.

Au lycée, ça a commencé à se corser. À l'âge où chacun se demandait ce qu'il allait faire dans sa vie, moi je savais déjà. Je serai chercheur en neurosciences. Je pourrais devenir le meilleur psychiatre que la Terre ait porté, ou faire fortune en étant trader à Wall Street. Mais ça ne m'intéressait pas. Je voulais comprendre comment cette satanée machine cérébrale fonctionne. Je n'ai pas connu l'angoisse du BAC. Je savais que je l'aurais avec mention très bien et 20 à toutes les matières.

Quelqu'un a dit un jour : qui augmente sa science augmente sa souffrance. Il ne croyait pas si bien dire. J'étais torturé par l'acquisition des connaissances, mais en revanche, je me suis forgé un moral d'acier. Je lisais dans la tête des autres mais je ne portais ni leurs peines ni leur joie en moi. J'étais le maître du monde, de leur monde et du mien.

Lorsque je marchais dans les rues, je croisais toutes sortes de gens, et je voyais en eux.
J'avais envie de crier ce que je lisais en eux :

— Hé ! ma belle, ne reste pas avec ce connard, il sort avec ta meilleur copine !
Docteur, c'est pas cool ce que tu as fait ! T'aurais pas dû opérer cette pauvre femme, mais t'as fait ça pour le fric ! Un simple traitement aurait suffi pour soulager son intestin, mais tu as préféré lui en ôter le tiers pour payer tes vacances ! Ça doit être ça le tiers payant ! Pauvre type et ton serment d'hypocrite à la con !

Un beau matin j'ai craqué, je suis parti en dépression, ou à côté, quelque part là ou on ne revient plus, et je suis revenu quand même. La dose de barbituriques aurait dû me tuer. Mais au lieu de me réveiller en enfer, au paradis, ou au pire, à l'hôpital, je me suis réveillé dans ma chambre. Imaginez comment vous réagiriez si vous saviez tout ce qu'il y a dans la tête des gens, si vous saviez ce que les gens pensent réellement de vous. Comment vous comporteriez-vous face à un employeur qui sait, avant même l'entretien d'embauche, qu'il ne vous recrutera pas ?

Savez-vous au moins ce que ressent un télépathe ? Vous croyez que c'est un don du ciel ? Faux, c'est un enfer ! Ressentir de la peur, de la souffrance, de l'amour, de la joie qui ne vous appartiennent pas. Je n'étais jamais en paix. J'avais également la faculté de lire dans mes propres pensées, mon moi profond. Je n'avais plus aucun libre arbitre. Le libre arbitre, c'est faire un choix lorsque l'on est en proie au doute. Je n'avais aucun doute. Je connaissais la sortie du labyrinthe, il n'y avait donc aucune peur ni hésitation, mes choix n'en étaient pas, j'avais la réponse avant la question. Je connaissais les moindres recoins de mon subconscient. J'arpentais les méandres de mon esprit avec sérénité. J'avais malgré tout survécu à ma tentative de départ anticipé ! Je commençais à croire que j'étais immortel. Je n'ai plus jamais recommencé.

Je me suis payé un voyage à Amparo Island, en Indonésie, sur une île déserte, et là... l'horreur... l'absence, le vide, plus aucune voix dans ma tête, j'ai cru devenir fou ! C'est comme si j'avais perdu mon âme ! J'avais besoin de cette interaction télépathique avec un entourage humain. Ma première nuit en Amparo island se déroula sans sommeil, le deuxième, avec d'horribles cauchemars.

Je suis rapidement retourné en France, et, dans l'avion, j'étais soulagé de lire dans cette bibliothèque humaine : des peurs, des idées, des projets...
Une fois je me suis retrouvé seul avec des animaux, mais c'est encore pire. Ils ne pensent pas, ils sont pure émotion et instinct. Ils savent sans penser ni réfléchir. C'est une chose qu'un être humain ne peut appréhender, c'est impossible à décrire.

Puis un jour, mon rêve s'est réalisé. Je suis devenu chercheur en neurosciences, et c'est à Genève, devant un parterre de scientifiques et d'éminences grises, et de tout ce que la planète compte de cerveaux, que je devais tenir ma première conférence sur le résultat de mes recherches en sciences cognitives. Je savais ce que chaque professeur avait découvert :
L'un d'entre eux travaillait pour le gouvernement Chinois, et avait mis au point une arme chimique redoutable qui rendrait les femmes stériles. Un chercheur Norvégien avait inventé un virus informatique capable de vider toutes les banques du monde et de provoquer une faillite mondiale, et j'en passe.

Dans un grand sourire, j'ai commencé mon allocution :

— Imaginez comment vous réagiriez si vous saviez tout ce qu'il y a dans la tête des gens, si vous saviez ce que les gens pensent réellement de vous, imaginez juste un instant que cela soit possible !
Plus personne ne pourrait cacher ses intentions. Heureusement, un tel pouvoir n'existe pas, heureusement un tel pouvoir n'existe plus !

Ce fut ma dernière allocution. J'ai appuyé sur le détonateur situé sous mon pupitre, à côté du réglage du volume de mes écouteurs, et les quatre tonnes de TNT placés autour et à l'intérieur de la salle de conférences sauveront l'humanité de ce qu'il y a de pire. J'ai eu cette idée en lisant dans l'esprit d'un terroriste militant anti-capitaliste qui avait l'intention de sévir aux Vénézuela lors d'un colloque sur la prospection de coltan et de cobalt. Son plan va échouer, mais c'est lui qu'on accusera pour cet attentat. Moi, je n'en serais que l'innocente victime, je partirai l'esprit libre, enfin. On ne peut pas être honnête lorsqu'on est télépathe...
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