Image de Mendoza

Mendoza

1122 lectures

286

FINALISTE
Sélection Jury

— Tu sais, il y a autant de raisons de se faire tatouer qu’il y a d’habitants sur la planète.
Le tatoueur s’adressait à Julien avec l’autorité de celui qui a longuement réfléchi à son art et qui en maîtrise toutes les subtilités philosophiques. Dans son salon bardé de centaines de photos représentant un vaste échantillon de ses réalisations, l’homme ressemblait lui-même à un tatouage en trois dimensions avec son faciès laiteux ponctué d’emblèmes tatoués sur ses arcades sourcilières et que l’on soupçonnait représenter un culte mystérieux d’une époque lointaine. Des cheveux noirs et denses, durcis à la cire et dressés à la verticale au-dessus de son cuir chevelu, amplifiaient la maigreur générale de sa physionomie. Vêtu d’une chemise noire, de pantalons noirs et de bottes toutes aussi noires, l’allure générale du personnage, sans qu’on ait pu la qualifier de sinistre, n’était pas des plus rassurantes pour quiconque aspirait à le laisser graver une trace permanente dans sa chair.
— J’ai une éthique de travail. Je dois savoir tes motivations avant d’entreprendre le travail. Tu comprends ? C’est un peu comme le peintre ou le photographe qui doivent approfondir leur sujet avant de le fixer sur une toile ou sur la pellicule. Je suis un artiste et chacune de mes œuvres est unique. Tu dois m’inspirer, sinon le résultat sera décevant, pour toi tout comme pour moi.
Le tatoueur fit une pause et se leva pour se diriger vers le mur. Après un examen rapide, il décrocha deux cadres et revint s’asseoir auprès de Julien qui l’observait sans rien dire, à la fois perplexe et légèrement agacé.
— Regarde cette photo.
Le tatoueur tendit le cadre à Julien.
— On dirait une carte du ciel.
— Bingo ! T’as tout à fait raison. Ce gars-là était un passionné d’astronomie. Alors, il m’a demandé de lui tatouer un ciel du mois d’août sur le ventre. Il s’est pointé ici, un jour, avec sa carte du ciel. Tu vois là, c’est la Grande Ourse, à gauche la Petite Ourse avec l’Étoile Polaire placée sur son nombril. Un peu disproportionné tu ne trouves pas ? Tu t’y connais en astronomie ? Un peu plus bas, à droite près de la cicatrice de son appendicite, c’est la constellation du dragon et en face, Cassiopée.
— Pourquoi le mois d’août?
— Parce qu’il était né en août. Regarde bien celle-ci maintenant.
Le tatoueur posa la première photo sur le tabouret à ses pieds et tendit l’autre cadre. Julien poussa un juron de surprise en apercevant l’image. La photo, divisée en deux sections, montrait sur la première un pénis au repos, bariolé de différentes couleurs semblant ne représenter aucun motif particulier. Sur la seconde section, le même membre, maintenant turgescent, arborait un design d’une grande complexité composé de deux dragons entrelacés et dont les têtes pointaient vers le gland, lui-même tatoué de fins entrelacs dorés. Le tatoueur avait du mal à dissimuler son enthousiasme en lui montrant cette singulière création. Julien hésita quelques secondes avant de poser la question dont il mourait d’envie de connaître la réponse.
— Comment vous y êtes vous pris ? Je veux dire...
— Comment a-t-il fait pour maintenir son érection pendant tout le temps qu’a duré le travail ? Tout le monde me pose la même question, particulièrement les hommes.
Il termina sa phrase dans un éclat de rire.
— Ce tatouage a été réalisé par mon père. Je suis la troisième génération de tatoueurs dans la famille. C’est mon grand-père qui a débuté. Il avait appris la technique auprès d’un vieux chinois avec qui il avait travaillé dans un vraquier et qui l’avait pris en affection. Mais la méthode de tatouage qu’il a enseignée à mon aïeul n’était pas conventionnelle. À ses dires, elle avait été développée à l’époque de la dynastie Shang, environ 1100 ans avant Jésus Christ alors que le tatouage n’était encore qu’une forme de châtiment pour les criminels. Sa méthode avait recours à des encres et teintures naturelles comportant des substances aux effets mystérieux et quasiment surnaturels que seuls des initiés étaient en mesure de maîtriser. Comme les séjours sur les bateaux sont longs pour les marins, le vieux a eu tout le loisir de montrer sa technique à mon grand-père et de lui révéler où il pourrait dénicher les teintures secrètes qu’à peu près lui seul utilisait encore. C’est cette même technique qui se transmet de père en fils dans notre famille et que je pratique encore aujourd’hui. J’utilise les mêmes encres et teintures que le vieux chinois utilisait. Mon fournisseur en Chine est le petit-fils de celui auprès duquel s’approvisionnait mon grand-père, c’est drôle quand-même, tu ne trouves pas ?
Julien regarda le tatoueur en faisant de gros efforts pour garder son sérieux. Ce type le prenait pour une valise et lui racontait cette invraisemblable histoire sans doute pour susciter sa curiosité et le convaincre d’avoir recours à ses services. Le tatoueur poursuivit son récit sans prêter attention à l’expression d’incrédulité dans le faciès de son client.
— Quand il a cessé ses voyages au long cours, mon grand-père a installé sa boutique ici, en ville, dans Saint-Henri et c’est là qu’il a connu ma grand-mère, qui a été sa cliente. À l’époque, rares étaient les femmes qui se faisaient tatouer. Faut croire que mon grand-père a apprécié son audace car, non seulement l’a-t-il tatouée, mais il l’a également mariée. Il m’a raconté que, pour séduire ma grand-mère, il avait mélangé un philtre spécial dans l’encre qu’il avait employée pour la tatouer. Mon père, lui, me disait que ses tatouages avaient le pouvoir de guérir certaines maladies ou encore d’en provoquer.
Il s’arrêta quelques secondes sentant le regard de Julien qui exprimait maintenant de l’exaspération.
— Ah oui, bien sûr, le pénis, le tatouage sur le pénis. J’allais te l’expliquer avant cette digression. À l’époque, le Viagra n’existait pas, bien sûr. Ce tatouage a été réalisé il y quarante-cinq ans.
— Quel âge avait le bonhomme ?
Julien ne cachait pas sa curiosité, ce que le tatoueur appréciait au plus haut point, lui donnant ainsi une bonne raison de poursuivre son histoire et de parler de lui.
— Comme je te disais, le tatouage, c’est dans la famille. On a un peu ça dans la peau chez nous.
Il éclata de rire à nouveau. L’homme, de toute évidence, appréciait beaucoup ses propres blagues.
Julien, lui, n’avait pas envie de rire. En outre, il n’aimait pas beaucoup que l’autre le tutoie comme s’ils étaient de vieilles connaissances, mais il se dit que c'était peut-être l’usage dans le milieu du tatouage
— Le gars avait quarante ans. Il venait au salon avec une fille de cabaret. Une strip-teaseuse qui faisait une prestation durant la séance, question d’assurer des conditions de travail optimales pour mon père. En tout, il a fallu quatre séances d’une heure. Mon père ne pouvait pas travailler vite... c’était un travail de précision. Pas n’importe quel tatoueur qui peut faire ça. J’en connais un qui rentrait ses aiguilles trop profondément ce qui causait un saignement vers le corps caverneux. Le gars est resté avec une érection permanente. Ça peut sembler drôle, mais ça ne l’était pas. Le type a dû se faire refaire des pantalons sur mesure. Sans parler des situations embarrassantes quand il prenait sa douche avec d’autres gars après un match. En plus, le tatouage n’était même pas beau.
Le tatoueur termina sa phrase avec l’expression de dépit sincère de celui qui réprouve les piètres artisans qui contribuent à la mauvaise réputation d’un métier autrement noble et respectable.

— Moi aussi je veux vous demander un travail original.
Julien avait maintenant envie de passer au motif de sa visite.
— Je t’écoute.
— Je veux me tatouer une phrase sur la poitrine.
—Une phrase ? Ça n’a rien d’original, je le fais souvent.
— Pas n’importe quelle phrase. En plus, je veux qu’elle soit écrite à l’envers. C’est-à-dire de telle sorte que je puisse la lire à l’endroit dans un miroir. Ça je parie que vous ne l’avez jamais fait, rajouta Julien, sûr de lui.
— Comme sur les ambulances ?
Le tatoueur se tut quelques instants et fronça les sourcils alors qu’il scrutait sa mémoire. Julien n’attendit pas le résultat de ses investigations.
— Vous allez me la tatouer sur la poitrine, bien en vue.
— Et c’est quoi la phrase que tu veux te tatouer à l’envers ?
— Vous allez me tatouer : « Mireille, tu es une salope et j’espère que tu vas crever écrasée par un train ou un camion ».
— T’es pas sérieux. Tu ne veux pas écrire ça sur ta poitrine.
— Je n’ai jamais été aussi sérieux.
— Je ne peux pas te tatouer ça. C’est un discours haineux. C’est illégal.
— Je vais vous signer une décharge de responsabilité. J’assume entièrement mes écrits.
Le tatoueur prit un air dubitatif.
— Pourquoi tu veux l’écrire à l’envers ? Personne d’autre que toi ne vas pouvoir le lire.
Julien réfléchit un instant. Il se demandait soudainement à qui il destinait cette tirade. Voulait-il que l’humanité entière sache sa colère et son désarroi ou bien n’était-ce que pour se rappeler à lui-même combien il détestait cette chipie de Mireille et ce qu’elle lui avait fait. Le tatoueur sembla deviner le questionnement intérieur de Julien.
— Tant qu’à écrire une chose pareille, assure-toi que le plus grand nombre puisse le savoir. Au fait qu’est-ce qu’elle t’a fait cette Mireille ?
Julien interrompit ses réflexions.
— Ce n’est pas vos affaires.
— Tss Tss... Mauvaise réponse. C’est tout à fait mes affaires. Je te l’ai dit tout à l’heure : je dois connaître tes motivations, tu dois m’inspirer. Sinon, tu trouveras quelqu’un d’autre.
— C’est bon. Mireille, c’était ma petite amie. Ma maîtresse, mon amante, en somme. Toute une bonne femme. Une vraie déesse. Et une baiseuse à nulle autre pareille. C’est elle qui m’a fait des avances quand on s’est rencontrés dans un bar de la rue Saint-Laurent. On a été ensemble quatre mois. Quatre mois intenses. Je ne pensais qu’à elle, toutes mes pensées gravitaient autour de ses seins et de son cul. Elle était mon obsession. J’en avais perdu toute capacité de concentration.
Julien fit une pause. Il se sentait agité. L’évocation de ces moments le remplissait d’une douloureuse nostalgie qui avait une forme de parenté avec la colère sourde.
— Et qu’est-ce qui s’est passé avec cette Mireille ? Elle t’a quitté ?
— Ouais c’est ça. Mais pas sans me laisser un mot.
— Un mot ? Qu’est-ce qu’il disait ce mot ?
Julien hésita. Cette note n’était pas des plus flatteuses à son égard et il n’avait pas nécessairement envie d’en partager la teneur avec le premier venu, a fortiori un tatoueur qu’il ne connaissait que depuis dix minutes. En fait, il prenait maintenant conscience que c’est la note elle-même et non pas la rupture en soi qui l’avait incité à se faire tatouer.
— Vous n’avez pas besoin de le savoir. C’est trop personnel.
— Ouais, j’en déduis que ce n’était pas très gentil. Référence à tes performances au lit ?
Julien foudroya le type du regard. Celui-ci sourit presque triomphalement. Il avait visé juste. Julien sentit que l’autre avait lu dans ses pensées. Pas de doute se dit-il, ce tatoueur a une connaissance approfondie de la nature humaine. L’autre n’insista pas sur ce point et revint à la question initiale.
— Finalement, est-ce qu’on le tatoue à l’endroit ou à l’envers ?
Julien reprit sa réflexion interrompue plus tôt. À l’envers, lui et lui seul pourra lire sa hargne chaque fois qu’il se verra dans un miroir. Par contre, il était probable que plusieurs de ceux qui verraient ce message illisible lui demandent ce qui était écrit et à chaque fois il devrait le lire à haute voix, ce qui l’obligerait ensuite à répondre à des questions sur ses raisons d’en vouloir à cette Mireille, tout comme le tatoueur l’avait fait. À l’opposé, à l’endroit, tout le monde autour saurait immédiatement que Mireille était une salope sans nécessité pour lui de fournir de plus amples explications.
— D’accord, on y va à l’endroit.
L’autre sourit de la satisfaction de celui qui avait vu juste. Il lui indiqua une grande chaise inclinable en cuir noir qui semblait avoir accueilli de nombreux visiteurs.
— Commence par aller te raser la poitrine.
Il lui indiqua la salle de bain au fond de la pièce.
— Tu trouveras des rasoirs jetables et de la crème à raser. Pour les prochaines sessions, tu devras le faire chez toi à la maison afin de ne pas perdre de temps à chaque fois.
Julien se dirigea vers la salle de bain. Un grand miroir qui couvrait toute la surface du mur, du plafond jusqu’au plancher, lui retourna son reflet à peine eut-il franchi le seuil de la porte donnant accès au cabinet. Après avoir enlevé sa chemise et observé l’abondante pilosité de sa poitrine, il ressentit un étrange sentiment, quelque chose s’apparentant à de la honte mais assaisonné d’une mixture de ridicule et de rage. Fallait-il que Mireille l’ait humilié pour qu’il en soit arrivé à se raser le torse dans la salle de bain crasseuse d’une minable boutique de tatouage de la rue Sainte-Catherine tenue par un pseudo virtuose autoproclamé du dermographe. Il s’exécuta néanmoins, sans enthousiasme mais résolu à ne pas reculer. Après une vingtaine de minutes à son labeur, il retourna vers la salle.
— Installe-toi sur cette chaise et enlève ta chemise. De quelle couleur veux-tu l’écrire, ta phrase ?
— En rouge.
— C’est bon, je croyais que tu allais me dire à l’encre invisible.
Le tatoueur, comme il en avait l’habitude, termina se phrase dans un éclat de rire tout en déposant une boîte métallique contenant son dermographe sur une petite table à côté de la chaise sur laquelle Julien venait de s’allonger.
— Est-ce douloureux ?
L’autre, regarda Julien d’un air incrédule.
— Tu veux rigoler ? T’es prêt à dire au monde que tu souhaites que ta Mireille se fasse écraser par un camion et tu t’inquiètes si le tatouage va faire bobo à ton épiderme ?
Julien ne sut comment interpréter cette réponse et, peu rassuré, décida de ne pas insister. De toute manière, il allait être fixé dans quelques secondes.
Tenant dans la main le libellé de la phrase à inscrire que venait de lui remettre Julien, le tatoueur débuta son travail. Les premiers poinçonnements de l’aiguille lui provoquèrent une désagréable sensation. Il pouvait ressentir chaque goutte d’encre de Chine pénétrer et se déposer lentement dans son épiderme comme si c’eut été Mireille qui lui eut injecté son fiel en une lancinante douleur. L’exercice se convertissait en une symbiose toxique avec son ancienne maîtresse qui continuait à le tourmenter, même quand l’initiative était venue de lui. Il émit un cri de douleur et un juron qui déstabilisèrent le tatoueur.
— Qu’est-ce qui t’arrive ? On vient à peine de commencer. Tu ne vas pas te lamenter comme cela à chaque fois que je vais injecter l’aiguille ! Je ne peux pas travailler dans ces conditions. T’es sûr que tu veux vraiment faire ça ?
— Oui. Je suis sûr. Continuez.
— Alors, ferme ta gueule et laisse-moi travailler.
Après un profond soupir, le tatoueur se remit au travail. Julien s’efforçait de demeurer silencieux mais l’inconfort persistait, ce qui l’empêchait de se détendre, compliquant d’autant le travail de gravure, lequel se fait plus facilement sur un tissu relâché. Après trois quarts d’heure, le tatoueur lui donna son congé.
— Ce sera suffisant pour aujourd’hui. T’es trop raide. On va y aller petit à petit. Il saisit un miroir et le tourna vers la poitrine de Julien. On pouvait y lire « Mireille tu es... ». C’est tout ce qu’il était parvenu à tatouer. Le texte était écrit en caractères cursifs, d’une calligraphie élégante qui plut à Julien. « Après tout ce type est peut-être, en fin de compte, aussi bon qu’il le prétend ».
— Nettoie les plaies avec un antiseptique en arrivant à la maison. On se reverra dans deux semaines.
Le lendemain matin, à peine levé, Julien se dirigea vers la salle de bain pour observer sa poitrine. À l’aide d’un miroir dans la main tourné à 45 degrés vers le miroir mural, Julien pouvait lire à l’endroit le texte incomplet : « Mireille tu es... ». La peau était encore sensible des poinçonnements de la veille, ce qui provoquait un léger élancement à chaque fois que ses doigts, qu’il faisait glisser sur le tatouage, frôlaient légèrement sa peau à l’endroit où était gravé le mot « Mireille ». Cette sensation, initialement désagréable, comme une vague impulsion électrique qui remontait jusqu’à son cuir chevelu et ensuite, via son épine dorsale vers le coccyx et le pubis, se convertit après quelques minutes en un frisson addictif, plus fort que l’inconfort que provoquait l’effleurement des doigts sur l’épiderme gravé. Loin de contribuer à l’émotion vindicative initialement désirée, voilà que Mireille, inscrite en toutes lettres sur sa peau lui procurait de nouveau une forme de plaisir physique, différent de celui qu’il avait vécu jusqu’alors avec elle, plus subtil, inédit, et qu’il pouvait répéter à satiété. Après quelques jours, l’épiderme s’étant cicatrisé, la sensation disparut, ce qui lui causa une grande contrariété. La seule façon de retrouver cette sensation était de poursuivre le tatouage et c’est avec une hâte non dissimulée qu’il remit les pieds dix jours plus tard dans la boutique du tatoueur. Celui-ci ne manqua pas de remarquer le changement de comportement chez son client.
— Tu m’as l’air motivé.
— Allez-y. Je ne me plaindrai pas comme la dernière fois.
Le tatoueur, après s’être mis à la tâche, constata effectivement que son client semblait détendu et même enthousiaste et la session se déroula prestement et dans un silence quasi complet mis à part la vibration du dermographe.


Depuis quelques semaines, Mireille Perreault ressentait un étrange picotement sous son sein gauche. Comme une démangeaison, mais sans réelle envie de se gratter. Une sensation bizarre, ni agréable ni déplaisante, indéfinissable en fait. Cela se produisait de façon périodique, apparaissant graduellement, augmentant en intensité durant deux jours ou trois et disparaissant ensuite avant de recommencer le même cycle deux semaines plus tard. Aucune trace d’eczéma ou d’éruption cutanée sur la peau, seulement cette curieuse et singulière impression sur la peau. Reconnaissant les symptômes d’un nouveau cycle, le quatrième depuis la première manifestation du phénomène, elle remarqua cette fois l’apparition de petites taches noires alignées à l’endroit d’où provenait le picotement. Effrayée, Mireille se précipita chez un dermatologue qui la rassura, en excluant d’emblée un mélanome, mais qui ne put établir un diagnostic précis sur le phénomène et qui lui prescrit une crème. Loin de se résorber, Mireille vit en se regardant devant un miroir tout en soulevant doucement son sein que les taches devenaient de plus en plus nombreuses et commençaient à envahir la surface inférieure du sein. Elle continuait à ressentir la sensation de picotement, mais elle nota que celle-ci provenait de l’emplacement des marques, lesquelles semblaient maintenant former un motif s’apparentant à une écriture calligraphiée. Son angoisse était maintenant à son comble et elle retourna chez le médecin avec la ferme intention de n’en ressortir que s’il lui fournissait un diagnostic et un traitement.
— Je n’ai jamais rien vu de tel. Cela ressemble à une forme d’écriture. Vous vous êtes fait tatouer ?
Excédée, Mireille se leva en furie. Elle portait une paire de jeans ajustée et des talons hauts et faillit trébucher en s’éjectant brusquement du fauteuil.
— Mais quelle sorte de médecin êtes-vous ? Je vous ai déjà dit que ces taches sont apparues comme ça. Je ne connais pas leur provenance. Vous perdez la mémoire ou quoi ?
— Ces taches ressemblent en tous points à un tatouage à une exception près.
— Laquelle ?
— Il n’y a pas d’encre dans votre épiderme. Cela ressemble davantage à des brûlures. De minuscules brûlures alignées dans un ordre précis, un peu comme de la pyrogravure.
— De la pyrogravure ? Des brûlures ? Mais dites-moi ce que j’ai pour l’amour du ciel ! Vous êtes médecin alors donnez-moi un diagnostic et un traitement !
Le médecin ne répondit pas et retira ses lunettes, un signe de grande perplexité chez lui. Il gribouilla quelque chose sur un calepin de note et remit la prescription à Mireille qui s’était levée et s’apprêtait à sortir, en proie à une grande agitation.
— Utilisez cette crème. Et revenez me voir dans trois semaines.
— Mais vous m’aviez déjà prescrit une crème la dernière fois !
Mireille arracha la note des mains du médecin et sortit sans même le saluer.
Quelques jours plus tard, les picotements et démangeaisons recommencèrent, et Mireille se rendit compte que les taches noires formaient maintenant trois mots clairement détachés, en lettres cursives d’une calligraphie raffinée. En s’observant dans la glace à l’aide d’un miroir portatif, elle fut saisie de terreur en découvrant les mots « Mireille tu es » formés par les minuscules taches noires qui envahissaient maintenant la surface médiane de son sein gauche.
— Qu’est-ce que c’est que cette chose ?
Alors qu’une sensation de panique montait en elle, toutes sortes de pensées irrationnelles fusaient dans son esprit tourmenté devant cette apparition quasi diabolique qu’elle associa en même temps à de la sorcellerie ou à une forme de châtiment mystique dont elle serait soudainement l’objet. S’emparant d’une pierre ponce dans son armoire de salle de bain, elle frotta vigoureusement l’écriture mais ne parvint qu’à s’infliger une profonde éraflure sans que s’estompe un iota du tatouage dans sa chair. Cherchant une réponse rationnelle pour retrouver un certain calme, Mireille se souvint des mots employés par le docteur : « on dirait de la pyrogravure ». Oui, quelqu’un était venu lui graver la peau pendant qu’elle dormait. L’avait-on anesthésiée à son insu ? Sans doute mais quand ? Plus d’une fois sans doute ? Mais quand ? Pendant la nuit, on lui avait administré des sédatifs. Mais non ! Ça ne tenait pas debout, il devait y avoir une autre explication, il y avait une autre explication. Elle eut l’idée d’appeler Carole, son amie, presque sa sœur, qui seule savait la calmer dans ses nombreux moments d’emportement. Mireille était de nature impétueuse, colérique et imprévisible. Ses humeurs alternaient comme des montagnes russes et seule sa copine Carole parvenait, dans ces moments, à la ramener au calme.
— Que t’arrive-t-il ? Tu as l’air toute retournée.
— Il faut que je te voie. Es-tu chez toi maintenant ?
— Qu’est-ce qui se passe ? Oui bien sûr tu peux venir.
Mireille s’habilla en hâte, étant encore en pyjama au moment de la sinistre découverte, et descendit l’escalier en courant, trop anxieuse pour attendre l’ascenseur de son immeuble. Arrivée au rez-de-chaussée, elle hésita un instant, se rappelant soudainement que, contrairement à son habitude, elle avait garé sa voiture de l’autre côté de la rue la veille. Elle s’engouffra à toute vitesse dans la porte tournante et déboucha en une fraction de seconde sur le trottoir où elle s’arrêta quelques secondes afin de repérer son automobile. Puis, se faufilant entre deux voitures stationnées, elle surgit au milieu de la rue, son téléphone portable à la main et son sac dans l’autre. Au même moment, elle entendit un assourdissant klaxonnement sur sa droite accompagné du sifflement strident de pneus qui crissent violemment sur le pavé. Elle eut à peine le temps de tourner la tête dans la direction d’où provenaient ces bruits, que déjà le camion de livraison était sur elle et la renversait comme un vulgaire pantin.

PRIX

Image de Hiver 2019
286

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
Mon soutien enthousiaste une nouvelle fois, Mendoza !
·
Image de Mendoza
Mendoza · il y a
Merci Fred!
·
Image de Vinvin
Vinvin · il y a
Comme de la sorcellerie vaudou !!!... Intéressant.
·
Image de Mendoza
Mendoza · il y a
En effet! Merci Vinvin
·
Image de Marie
Marie · il y a
Etonnant, nouveau, intéressant, bien mené et bien écrit !
·
Image de Mendoza
Mendoza · il y a
Merci Marie.
·
Image de Philippe Poirier
Philippe Poirier · il y a
La mort dans la peau...On croirait lire du Ludlum, mais en mieux. Chapeau pour ce beau texte mon ami
·
Image de Mendoza
Mendoza · il y a
Wow! Me comparer à du Ludlum, c'est plutôt flatteur. Merci Philippe!
·
Image de Claire Bouchet
Claire Bouchet · il y a
Je découvre votre texte à l'occasion de la finale du Grand Prix Hiver 2019. Poursuivez bien votre route !
·
Image de Mendoza
Mendoza · il y a
Merci Claire. On verra bien où la route du Grand Prix mènera ce tatoueur...
·
Image de Ginette Vijaya
Ginette Vijaya · il y a
Mes votes renouvelés .
Je vous souhaite bonne chance et une bonne finale .

·
Image de Mendoza
Mendoza · il y a
Merci Ginette
·
Image de Julia Chevalier
Julia Chevalier · il y a
très beau texte qui tient en haleine.
·
Image de Mendoza
Mendoza · il y a
Merci Julia
·
Image de Artvic
Artvic · il y a
Je revote pour ce sacré tatou !! 5*
Merci à vous pour votre texte très bien écrit et rythmé ...
Je vous invite sur mes souvenirs https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/lempreinte-des-souvenirs

·
Image de M. Iraje
M. Iraje · il y a
Un tatouage confirmé ! De là à dire que je l'ai dans la peau ...
·
Image de Pascal Gos
Pascal Gos · il y a
la vengeance est plat qui se mange.... je revote pour cette nouvelle déjà lue.
Mendoza, je vous invite à déguster mon hamburger de Noël en lice pour la finale du GP hivers 2019
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-hamburger-de-noel-1

·

Vous aimerez aussi !

Du même auteur

NOUVELLES

Qui diable pouvait bien sonner à la porte un dimanche midi ? Intrigué et irrité à la fois de voir ma quiétude dominicale perturbée par un importun, je jetai un coup d’œil furtif par la ...

Du même thème