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Le tableau de sa vie

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Thierry Schultz

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Le silence était total dans le salon d'honneur de la salle des ventes, avec juste la touche de tension qu'il aimait avant de délivrer un verdict de ce niveau.
— C'est bien une tableau du Caravage... Ce clair-obscur, superbe ! Probablement exécuté vers 1605 ou 1606, juste avant son exil de Rome précisa Drake en levant les yeux de la peinture pour jauger l'assistance.
Bien. La salle était comble, pas un membre de ceux qui comptent dans le monde de l'art ne manquait à l'appel. Et tous prenaient fiévreusement des notes comme des écoliers appliqués.
Il scruta à nouveau la toile, surtout la signature discrète dans le coin et il savoura le frémissement qui parcourut l'assemblée. Mais c'était plus pour assurer le spectacle tant il était sûr de son diagnostic. Il ne se trompait jamais. C'est d'ailleurs pour ça qu'on faisait appel à lui malgré ses tarifs exorbitants.
L'effervescence un peu retombée, l'homme qui venait d'acheter ce chef d’œuvre à prix d'or s'avança vers lui, tout sourire. Drake lui accorda quelques instants de son temps, vaguement intéressé par ce roi de l'internet qui avait parait-il créé son concept de réseau social en une nuit, après une déception amoureuse. Mais il se lassa vite de son bavardage. Clairement, son récent intérêt pour l'art n'était que le dernier caprice en date d'un milliardaire blasé de trente-cinq ans.
Le chuchotement discret de sa propre assistante à son oreille lui permit de s'éclipser poliment ; leur manège était bien rodé, elle savait capter l'humeur de son patron et intervenir au bon moment.
Une assez bonne journée, songea-t-il tout en saluant les relations qu'il estimait utile d'entretenir un minimum.
Il détestait toutes ces mondanités futiles et il expédia au plus vite le cocktail qui suivit. C'est réfugié dans sa limousine qu'il put tranquillement repenser au premier contact avec ce magnifique tableau. La sensation familière avait été nette, immédiate. Le Caravage lui faisait cet effet là, il ne savait pas pour quelle raison.
De toute façon il y avait longtemps que Drake ne s'interrogeait plus sur pourquoi ou comment il avait hérité du Don, comme il avait fini par appeler ce qu'il ressentait. Il était présent en lui tout simplement, aussi naturel que la vue ou le toucher.
Il se rappelait la description qu'il en avait faite plus jeune quand, terrifié par ces sensations nouvelles dans sa tête, il avait tout raconté à un psy. C'était comme percevoir les éléments tout autour de lui face à une peinture, avait-il dit. Cela variait mais chaque artiste lui procurait une impression unique, aussi facile à reconnaître que le piquant du vent d'hiver ou le craquement de la neige sous ses pas. Une pure merveille.
Heureusement, le médecin avait conclu à une banale obsession due au surmenage dans son travail. Et plus jamais il n'avait confié son secret. À personne.
Oui, c'était bien un Caravage. Cette impression de force et de fraîcheur, comme un torrent de montagne était si claire dans sa tête... Aucun des élèves de l'italien, même le plus talentueux, n'aurait pu reproduire cela.
Il se renfonça dans la banquette moelleuse, heureux de ce moment de pure communion. En plus, la voiture était tout proche maintenant de la Tour Geiger, il allait retrouver et contempler à loisir celle qui l'obsédait depuis si longtemps. Son obsession, sa Muse. Après toutes ces années, il ne s'en lassait pas, bien au contraire.

Ses pas résonnaient dans le long couloir menant au grand hall d'exposition de la Tour. Les derniers visiteurs étaient tous partis et il avait congédié d'un regard le gardien, habitué à ses allées venues incessantes. Il entra, et comme à chaque fois l'émotion lui noua la gorge.
La lumière, qu'il avait personnellement supervisée, mettait le tableau en valeur d'une façon subtile. Le fameux sourire que le monde entier admirait avait vraiment l'air de le suivre, de ne s'adresser qu'à lui. Il était subjugué par la grâce et la sensualité dégagées par ce portrait de femme, peint il y a près de cinq siècles.
La Storia, exécuté de la main même du grand, de l'immense Christo.
Aucune des milliers de peintures qu'il avait pu admirer durant toute sa carrière ne l'avait à ce point touché. Ce n'était pas le fait que ce soit la toile la plus célèbre au monde et probablement la plus chère aussi. C'est que le Don explosait littéralement en lui dès qu'il posait le regard sur elle. Un véritable bouquet de sensation, qui le suffoquait par son intensité. Il avait parfois l'impression que la femme du portrait, doña Valeria, communiquait avec lui à travers le temps. Ce romantisme ridicule ne lui correspondait pas du tout mais il s'autorisait ce travers, par respect envers un tel chef-d’œuvre.
On pouvait tomber amoureux d'une telle beauté, aussi bien rendue par un Christo au sommet de son art.

Il rejoignit son bureau, qui n'était qu'à quelques pas de là. Le travail ne manquait pas pour pour un expert de son envergure, il aurait pu passer plusieurs vies rien que pour répondre à toutes les sollicitations.
Il gérait d'une main ferme la fondation créée par Brad Geiger, grand-père du milliardaire actuel et fervent admirateur de la peinture italienne. Il avait toute latitude pour la partie artistique mais également pour l'aspect financier, ses talents de négociateur étant bien connus. Mais peu de gens auraient deviné que sa principale motivation quand il avait accepté le poste était le fait que La Storia soit la pièce maîtresse de la collection Geiger. Déjà à l'époque le visage de cette femme l'attirait comme un aimant.
Il soupira et reprit ses tâches fastidieuses d'administrateur jusqu'à une heure avancée, comme à son habitude.
Il aimait ces instants où il travaillait seul et où la nuit lui appartenait ; il avançait mieux dans son travail, s'accordait des pauses en laissant vagabonder son esprit sans que personne ne vienne l'importuner.
Inévitablement, ses pensées revinrent vers son sujet de prédilection. Obsédé par la vie de la jeune fille, il était toujours à l'affût du moindre renseignement la concernant. Récemment, il avait eu la chance d'acquérir la correspondance d'un ambassadeur vénitien en poste à Rome à la période qui l'intéressait. L'homme étant un fin connaisseur de son époque, c'était un véritable trésor pour un spécialiste comme lui. Mais surtout, les informations qu'il en avait tiré recoupaient celles qu'il possédait déjà.
Comme il le soupçonnait depuis longtemps, la vie de doña Valeria était bien moins lisse qu'il n'y paraissait.
Apparemment, cette fille de la noblesse romaine avait eu un comportement très libre pour l'époque, fréquenté le milieu artistique et ne se serait marié qu'à l'âge de vingt-huit ans, soit très tard en ce temps là. Le fait qu'elle n'ait pas eu d'enfant augmentait ses doutes sur la réalité de son union avec un jeune noble insignifiant.
Il visualisa La Storia et celle qui avait servi de modèle et passé pour cela à la postérité. La fameuse toile datait de 1530, une commande du père de la jeune femme, alors influent membre du conseil de la cité papale. D'après différents témoignages, la jeune femme avait été très proche du peintre. Il ne savait pas exactement si c'était avant ou lors des nombreuses séances de pose mais il était sûr de l'existence d'une liaison secrète avec Christo. Les rumeurs relatées par les lettres du diplomate étaient claires, ses sources étaient de premier ordre. Comme il aurait aimé être à sa place.
Le petit matin était tout proche et comme souvent après les quelques heures de sommeil grappillées dans la chambre près de son bureau, il s'accordait un tête-à-tête avec la belle romaine. Il savourait sa première tasse de café debout à gauche du tableau, sa perspective préférée.
Son projet personnel la concernant avançait bien. Monter la plus grande exposition jamais réalisée sur Christo serait le sommet de sa carrière tant d'expert que de responsable de la prestigieuse fondation Geiger.
Il était le seul à avoir l'autorité et le charisme nécessaire pour rassembler les œuvres du maître dispersées dans le monde entre musées, collections privées et même simples particuliers chanceux. Et bien sûr, le joyau de cette grande célébration à venir était là, à quelques pas de lui.
Il se concentra, une tentative de plus après d'innombrables essais. Les sensations affluèrent, familières toujours aussi fortes. Il sentait le tableau comme une entité vivante plus que jamais, avec cette présence féminine diffuse mais indéniable. Mais il se heurtait à cette barrière qu'il parvenait maintenant à reconnaître.
Même bien au delà des sensations créées par les autres œuvres il savait qu'il avait atteint les limites du Don.
Et ce contact privilégié, unique, qui aurait ravi tous ses contemporains le laissait lui horriblement frustré.
Il voulait approfondir le lien tissé, il sentait qu'il avait la possibilité d'approcher quelque chose d'unique.
Tenu au courant des dernières nouveautés, il avait épuisé toutes les approches médicales pour sortir de cette impasse. Scanner, IRM et d'autres examens plus poussés ne lui avaient rien appris de concret.
Il avait même sous couvert d'une étude lancée par un grand professeur, réussi à faire installer une machine dans le grand hall analysant les variations des hémisphères du cerveau. Ce jour-là, il avait lui aussi le cœur battant coiffé les capteurs en regardant bien en face le tableau qui l'obsédait tant. Sans résultats probants.
Non, la solution devait venir de lui et d'une meilleure exploitation de son Don. Il devait envisager des solutions qui bousculent ses convictions et surtout son ego démesuré. Mais comment ?

À peine six mois plus tard tout était prêt. Il avait décidé de prendre de gros risques, il ne pouvait plus rester dans cet état. Il fallait qu'il perce tous les secrets de ce tableau et de cette femme qui l'envoûtait.
L'idée avait germé lors de cette rencontre avec un ethnologue spécialiste des tribus primitive de la jungle brésilienne. C'était il y a longtemps mais il se souvenait très bien de ses commentaires troublants sur les effets des champignons qu'utilisaient ces indiens lors de certaines de leurs cérémonies. Le plus important est que l'homme en question lui avait confié un petit sac de cette poudre.
Depuis l'échec des autres méthodes pour vaincre le blocage face à La Storia, cette possibilité le travaillait.
Avec ces substances hallucinogènes il pourrait peut-être réussir. Contacté, son ami Van Bolen avait relevé le défi. Après une série d'essais dont Drake avait préféré ne rien savoir, le chimiste avait élaboré un cocktail basé sur la fameuse poudre augmenté de LSD et de psychotropes dont Drake ne connaissait même pas le nom. L'autre attendait qu'il le teste avec une impatience un peu trop suspecte, c'en était presque comique.
Comme d'habitude il n'avait rien laissé au hasard. Utiliser des méthodes douteuses, peut-être mais en mettant tous les atouts de son côté. À la veille d'un week-end férié de trois jours, il aurait tout son temps. Le gardien en place – ce gars lui devait son poste – savait qu'il resterait dans la Tour et aussi qu'il avait déconnecté les caméras de surveillance. Et ignorant les véritables effets du cocktail, Drake avait mis en place la protection en verre blindé autour du tableau et disposé un kit médical de premier secours. Juste au cas où.
Il soupesa le flacon que lui avait confié Van Bolen. Le produit était là devant lui, ne lui restait plus qu'à suivre une décision prise depuis longtemps. Il avala le mélange en deux longues gorgées.

Une migraine atroce ; c'est la première chose qui le fit vraiment émerger. Il était à terre, roulé en boule. Il plissa les yeux autant pour la douleur qui lui vrillait le crâne que pour atténuer la lumière beaucoup trop vive. Se relevant sur les genoux il attrapa une bouteille d'eau et bu une gorgée tiède. Ça lui fit un bien fou et en quelques secondes tout lui revint en tête.
La tentative avait réussi au-delà de ses espoirs les plus fous, Van Bolen était un grand chimiste pouvant se lancer dans une nouvelle carrière très lucrative. Le Don, amplifié par le cocktail expérimental avait littéralement explosé dans sa tête. Le tableau était bel et bien vivant, en mouvement. Il ne savait pas trop comment mais il avait l'impression qu'il venait de plonger dans l'album de souvenirs d'une vieille connaissance. Ou plutôt accédé à une partie de sa mémoire. Comme dans un film un peu fou, galeries de visages, scènes d'action et bribes de conversations s'étaient mélangées aux sensations physiques pour recréer une tranche de vie incroyablement réaliste qu'il avait parcouru. Celle de doña Valeria, rien de moins...
Et l'aspect confus de ces souvenirs ne faisait qu'accentuer le caractère réaliste de toutes ces sensations.
Savante alchimie entre le talent du peintre, l'intensité de ses sentiments et un Don unique – comme celui de Drake ? – Christo avait littéralement capturé, décalqué une partie de la vie de la femme qu'il aimait et l'avait cristallisé dans le tableau. Il n'avait pas l'impression que ses autres œuvres aient les même particularités. Peut-être le lien créé entre ces deux personnalités à ce moment précis, la réussite exceptionnelle de cette peinture ? Difficile à dire...
En fait ces deux-là avaient bien une liaison et même si les souvenirs qu'il venait de percevoir n'étaient pas précis, leur histoire était claire : la relation qui les unissait était unique. Et incroyablement puissante.
Le peintre était fou de la jeune femme. Drake avait pu revivre certaines des séances de pose à travers ses yeux à elle. Des moments exceptionnels où les deux amants devaient prendre mille précautions, côtoyant un entourage familial plein de méfiance. Cette tension n'en rendait leur relation que plus intense.
C'était curieux, il existait très peu de portraits de Christo et tous le représentaient à l'âge mûr. Là, il le voyait jeune, beau et avec le regard, ou plutôt le souvenir du regard, d'une femme amoureuse. Très troublant.
Mais le sentiment qui noyait tout le reste, c'était la souffrance.
Pas la souffrance de la jeune femme de cacher leur liaison ou d'envisager un prochain mariage arrangé par son père avec un parfait inconnu. Cette peine là, reconnaissable, était manifestement supportable.
Non, il ne savait pas comment, mais le « reflet » de doña Valeria – comment le qualifier autrement ? – était clairement conscient de sa propre existence. Car c'était bien plus qu'une simple peinture inanimée, il possédait une partie de l'âme de la jeune fille. Et de se savoir prisonnier à jamais de quelques coups de pinceaux était terrible pour lui. Drake avait failli devenir fou à juste approcher une telle douleur.
Il n'était pas certain que le « reflet » comprenne bien la notion du temps qui avait passé depuis lors, mais il souffrait cruellement à l'évidence de solitude et de l'absence de Christo dans son semblant d'existence. Il avait lui aussi cherché à communiquer avec Drake. Mais même avec le Don poussé à son maximum ce dernier n'avait pu échanger. Rien que le flux de sensations l'avait submergé et seule sa volonté de fer l'avait empêché de s'effondrer.
Douché, changé et rasé de près, Drake contemplait plus calmement le fabuleux tableau. Il avait nettoyé le léger désordre qu'il avait causé pendant sa transe et la grande pièce paraissait inchangée. Il sourit. Ce portrait qui le fascinait tant était plus extraordinaire encore qu'il ne l'avait imaginé. Mais qui le croirait s'il racontait le quart de ce qu'il venait de vivre ?
En même temps, il réfléchissait à toute allure. Car face à cette jeune femme dont il était tombé amoureux cinq siècles trop tard, il était resté passif jusqu'à présent. Désormais la situation avait changé, il pouvait faire quelque chose ; elle souffrait tellement. Enfin, elle ou son reflet, son double peu importe. Mais quoi faire ?
À sa connaissance il était le seul à bénéficier du Don et le produit concocté par Van Bolen était expérimental.
Et même avec ces atouts, il avait failli perdre la raison à seulement tenter d'approcher le reflet du tableau.
Non, chercher le contact direct était impossible. Il fallait trouver autre chose pour apaiser cette douleur qu'il sentait désormais émaner de la toile qu'il ne quittait pas des yeux. Il ne pouvait en être autrement, son honneur professionnel était en jeu, ses sentiments d'homme aussi, qu'il montrait si peu dans sa vie réelle.
Il fit marche arrière pour rejoindre son domaine réservé, là où il pourrait réfléchir à ce casse-tête.

Dans le grand hall d'entrée de la Tour Geiger le petit homme paraissait nerveux et sa tenue un rien décalée détonnait dans la horde luxueuse des invités. Bolton, le chef de la sécurité, eut un petit sourire en lorgnant les chaussures fatiguées de celui qu'il n'arrivait pas à considérer comme suspect. Ou alors quel comédien...
Mais sa mâchoire faillit se décrocher d'étonnement quand le boss en personne fendit la foule sans un regard pour s'emparer du bras de l'inconnu et lui sourire à pleine dents. Dracula aussi aimable et papotant avec un tel entrain, jamais vu ça ! Il se rapprocha, dévoré de curiosité, pour écouter cette fascinante conversation.
— ... Vraiment un honneur pour moi et mon modeste musée de participer à un tel événement, M.Drake.
— Allons, signore Della Volpe, tous les détenteurs dans le monde d'une œuvre du grand Christo ont été contactés par mes équipes. Et je me flatte d'avoir persuadé personnellement les plus réticents, un par un.
— Justement, nous n' apportons qu'une seule toile dans ce qui va être la plus grande exposition consacrée au maître. Et comme vous le savez, elle est peu connue et de taille très...
— Venez, cher collègue, l'interrompit Drake, survolté, vous allez comprendre. Il faut le voir par vous même.
Bolton s'aperçut que Dorsen, le vieux critique d'art, lui aussi contemplait les deux hommes qui prenaient maintenant l'ascenseur privé du patron. Le regard qu'ils échangèrent était clair : cette exposition promettait d'être exceptionnelle, et ce à tous les niveaux. Bolton soupira discrètement et reprit sa surveillance.
Drake ralentit le pas pour laisser son invité savourer l'instant. L'italien l'avait bien mérité car il apportait avec lui la touche finale au chef d’œuvre de sa vie. La pièce manquante qui lui avait échappé. Car après sa fameuse nuit de visions il avait bataillé pendant des jours sans trouver de solution qui aille. Comment apaiser les souffrances d'un tableau, reflet vivant du souvenir d'une femme exceptionnelle ? Souvenir capturé par le génie d'un peintre fou amoureux d'elle ? Et tous deux disparus depuis des siècles... Vaste programme.
Il avait toujours été convaincu qu'il y avait une réponse à tout problème, quel qu'il soit. Mais là...

Le panorama était époustouflant. Drake avait encore amélioré les effets visuels et le fameux portrait dont le sourire ambigu avait séduit des générations d'admirateurs semblait avoir été peint la veille. Même si les autres œuvres majeures de Christo étaient harmonieusement réparties dans la pièce, c'était plus un écrin pour le joyau qu'était 'La Storia' et elles n'apparaissaient qu'à peine, telle une esquisse.
Mais la disposition était surprenante quand on s'y attardait davantage. Face au splendide tableau accaparant la lumière, une autre toile était disposée et au premier abord ne paraissait pas équilibrée pour lui faire face. De taille beaucoup plus réduite, son style était moins marqué. C'était bien un Christo, mais antérieur à l'époque de ses créations majeures. Malgré l'évident travail de restauration effectué, ses couleurs ne pouvaient rivaliser avec la palette délicate de son vis-à-vis.
Della Volpe se rapprocha un peu. Il était celui qui connaissait le mieux cette peinture de jeunesse de Christo et pourtant il était surpris de l'effet qu'il produisait ici. Il était logiquement mis en valeur par le chef d’œuvre du maître mais inexplicablement parvenait aussi à en sublimer davantage toute la beauté.
Il se retourna un instant vers son hôte, impressionné. Il avait longtemps hésité à accepter de prêter la plus belle pièce de son modeste musée vu la réputation de requin de Drake. Mais la passion qui animait ce dernier l'avait fait basculer. Cet homme était un inconditionnel de Christo. Et il avait la garde de La Storia.
Surtout il ne parvenait pas à comprendre comment la présence d'un si modeste apport pouvait à ce point mettre en valeur un tableau que tous, y compris lui-même, estimaient parfait. Jusqu'à présent et à les contempler ainsi face à face, on s'apercevait qu'ils étaient à leur place, tout simplement. Naturellement...
Drake ne pouvait se lasser de cette vision. À l'évidence il avait trouvé la solution à son problème insoluble. Il sentait La Storia palpiter, irradier. Le Don lui renvoyait du tableau des sensations harmonieuses, enfin apaisées. Et il savoura pleinement ce moment exceptionnel.
Car cette fois, lui, le négociant sans scrupule, le patron impitoyable de la plus puissante fondation artistique de l'hémisphère nord, avait enfin accompli une tâche totalement gratuite, pour le plaisir. Par pur altruisme. Et même s'il était le seul à pouvoir en apprécier l'importance et l'intensité, cela n'avait pas d'importance.
Car si le magnifique tableau était plus lumineux, plus intense ce n'était pas seulement à cause des effets de lumière, de la délicate restauration effectuée ou ce genre de choses. Mais parce que Drake avait enfin réussi à rendre à la jeune femme celui qu'elle aimait par dessus tout et qu'elle attendait depuis si longtemps .
Car en face de La Storia se trouvait le seul, l'unique auto-portrait connu au monde du grand Christo. Et c'est Drake qui avait été en mesure de comprendre leur détresse et avait tout fait pour les réunir. Et réussi. Le seul aussi qui pouvait comprendre pourquoi le fait de mettre ces deux toiles face à face avait un tel impact.
Mais être détenteur d'un tel secret devenait un privilège.
Aussi, avant de laisser déferler les vagues d'admirateurs éblouis, il emmena l'italien pour laisser un dernier moment de solitude aux deux amants retrouvés. Il jeta un dernier regard en arrière. Oui c'était indéniable, le portrait était subtilement différent désormais. Lui seul était capable de le percevoir mais le sourire qui l'avait tant fait rêver le suivait, lui était dédié comme un remerciement muet. La plus belle des récompenses.

PRIX

Image de Eté 2016
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Julien Dregor · il y a
Pas mal. Félicitations.
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Thierry Schultz · il y a
Merci pour l'artiste !!! :-)
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Fleur de Tregor · il y a
Oh, Thierry, quel texte exceptionnel ! Êtes-vous dans le milieu de l'Art, pour décrire avec tant d'amour et de passion l'amour et la passion de Christo et La Storia l'un pour l'autre ? FÉLICITATIONS !
Comment se fait-il que cette histoire n'ait pas été choisie par le comité éditorial de Short Edition pour être Lauréate ?

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Thierry Schultz · il y a
Grand merci Fleur pour ces compliments élogieux ! Au départ, je voulais faire une histoire fictive sur la Joconde et puis çà a débouché sur cette nouvelle. Short ne l' a même pas pris en fait en finale, ce qui m'a déçu surtout par rapport à certaines choisies sur des critères qui nous échappent, pauvres mortels que nous sommes ... Mais l'esssentiel est d'être lu, ce qui me fait encore rester (pour l'instant) sur ce site. Après...
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Utilisateur désactivé · il y a
C'est une nouvelle de niveau excellent tout en sensibilité et très bien écrit. Je le découvre tardivement, hélas. Mon vote.
En finale jusqu'à demain, 17 heures, si vous avez 1 minute :
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/le-coq-et-l-oie Merci !

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Amussée · il y a
Que dire ? C'est extraordinaire d'invention, de sensations, d'émotions ! Un nouveau Lord Evandale épris d'une princesse Tahoser plus occidentale ! On aurait cru lire un nouveau roman de Gautier ! C'est une histoire vraiment sublime ! et très bien écrite ! Mille bravos à vous et mon vote (d'historienne de l'Art ;-))
Puis-je vous inviter à lire une nouvelle où les sentiments amoureux passent aussi par autre chose que les mots ou le contact ? : http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/quand-onze-heures-sonneront

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Thierry Schultz · il y a
Un grand merci Amussée pour tous ces compliments ! J'ai plongé avec délices dans votre récit où amour au delà du temps et musique se mêlent si harmonieusement. On aurait aimé entendre l'oeuvre du jeune musicien en l'église Saint Jean...
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Amussée · il y a
Merci Thierry ! Votre appréciation m'est précieuse, et je suis ravie que mon histoire ait pu vous plaire !
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Ce texte est un vrai tourbillon de sensations, entre profonde sensibilité artistique et histoire fantastique, où l'amour finit par triompher . Bravo !
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Thierry Schultz · il y a
Merci Patricia pour ce commentaire très sympa. J'ai vu vos textes en compet - très branché "policier" - et si Home Jacking m'a plu, c'est Mort sur la ville qui a emporté mon adhésion. Ce flic tranquille, à la Colombo, m'a beaucoup plu. D'autres enquêtes ?
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Patricia Burny-Deleau · il y a
En projet oui, Ulysse m'a donné son accord vu l'accueil qui lui est fait. :-)
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Jean Calbrix · il y a
Un texte qui ne nous lâche pas du début jusqu'à la fin. Passionnant ! Bravo, Thierry, amateur d'art ! Vous avez mon vote.
Vous avez apprécié ma "pie", peut-être en sera-t-il de même pour mon "carton" ? http://short-edition.com/oeuvre/nouvelle/la-societe-fait-un-carton

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Thierry Schultz · il y a
Oui Jean, j'ai beaucoup aimé cette histoire qui évolue dans un tout autre registre que votre Pie, et c'est d'autant plus intéressant à lire. Mon vote, bien sûr !
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Thierry Schultz · il y a
Merci Marie. Bonne chance à vous aussi pour votre oie qui a décidé de prendre la plume et qui tient bon, elle a emporté mon soutien et mon vote. Une précision, je crois que vous n'avez pas bien cliqué, car votre vote n'apparaît pas.
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Utilisateur désactivé · il y a
Un texte à la fois étonnant et très intéressant. Un texte qui mérite mon vote. Je vous souhaite bonne chance pour la suite !
De mon coté, c'est un poème, une fable : http://short-edition.com/oeuvre/poetik/le-coq-et-l-oie A bientôt !

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Thierry Schultz · il y a
Merci Marie. Bonne chance à vous aussi pour votre oie qui a décidé de prendre la plume et qui tient bon, elle a emporté mon soutien et mon vote. Une précision, je crois que vous n'avez pas bien cliqué, car votre vote n'apparaît pas.
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Naliyan · il y a
Intéressante histoire qui mêle fantastique et artistique.
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Thierry Schultz · il y a
Merci beaucoup Naliyan. J'ai lu votre l'extrait de votre texte "La corrosion des anges". Très bien écrit, mais quelle tristesse ressort de cette histoire...
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Naliyan · il y a
Merci d'avoir lu le début de mon roman et merci du compliment. Je suis un auteur peu compatissant, je fais beaucoup pleurer mon héro ;)
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Maud · il y a
bonjour Thierry, je viens donc de découvrir ce texte dont je suis la marraine ;-)) j'adore !.... mais cette toile existe-t-elle réellement ? je ne suis pas parvenue à la trouver !... si vraiment elle existe peux tu me mettre un lien où la trouver ? et si elle n'existe pas alors c'est une magnifique invention :-) bravo pour ce texte , vraiment, j'adore !....... :-)
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Thierry Schultz · il y a
Elle n'existe pas vraiment, mais je me suis inspirée de la Joconde. L'histoire d'amour avec le peintre est pure invention. Quoique...
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Thierry Schultz · il y a
Cliqué un peu vite.. Attention la prochaine fois que tu iras au Louvre ! Et vraiment merci pour tes commentaires Maud, c'est la vraie récompense quand on écrit. A bientôt, j'espère lire tes derniers textes rapidement
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Maud · il y a
Je ne publie plus ici mais sur un autre site !.... je ne viens plus ici qu'en tant que lectrice ! je ne supportais plus les "vote pour moi je voterais pour toi" et toutes les polémiques sur certains textes parus... comme lors du prix Valentin, un texte niveau CM2 qui gagne grâce à son réseau FB invraisemblable et qui prend la place de textes, pour lesquels les auteurs ont fait un vrai travail.... je ne pense pas que cela soit un bon point pour Short de laisser paraître de tels textes de mauvais niveaux, mais bon !... voila sur "ailleurs land" je suis mieux et lors des concours, ce ne sont pas des auteurs qui sont juges et parties comme ici, et qui choisissent le lauréat !... mais je viendrais toujours te lire avec plaisir....
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