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Qualifié

Jeanne tend la toile de lin sur le châssis en bois. Elle le fait à l’ancienne, pas de clé mais une rangée de petits clous de tapissier, plantés un par un dans le bois tendre. Elle s’applique, la toile doit être bien lisse, droit fil comme disent les couturières, en tapant doucement le marteau à la main.
Jeanne aime cette préparation, elle a toujours refusé d’acheter les châssis déjà entoilés : ne penser qu’à aligner les clous, tendre le lin, faire le vide dans sa tête. Se concentrer avant de peindre, une dernière fois.
Elle a choisi la gouache, la tendre pâte colorée de pigments, mélange sensuel étalé sur la palette. Elle, qui aime tant l’aquarelle, lui préfère cette fois le relief, le rendu plus tranché, le contraste des matières, l’eau, la roche, le granulé du sable.
Elle va se replonger dans le passé acidulé des séjours dans la grande maison de granit gris, plantée sur la hauteur avec, en contrebas la côte d’émeraude. Les derniers jours d’enfance.
Jeanne repense à la plage.
Elle y passait toutes ses vacances, de la Toussaint pluvieuse, au mois d’août incertain, Celles de Pâques étaient ses préférées, la douceur du soleil et cette jolie lumière qui est propre au printemps. Alors, chaque jour, dédaignant le jardin de rocaille et de pins ou le feu de cheminée qui chauffait le grand salon, Jeanne enfilait ses bottes en caoutchouc, son vieux ciré vert et descendait en courant à la plage.
Jeanne continue à taper doucement. Le marteau lui échappe, il tombe sur le plancher dans un bruit sourd. Du bout de sa béquille, elle le ramène à ses pieds et le reprend en main.
Il y avait d’abord ce long escalier de pierre pour atteindre la plage, la double rampe centrale, en ferraille solide malgré l’attaque sournoise de la rouille salée. Jeanne, toujours impatiente le descendait en cavalcade, et quand elle le remontait en s’essoufflant un peu, elle dédaignait toujours le petit banc de pierre du palier, juste au milieu des marches.
Il y avait cette odeur de pierre humide, mélangée à l’humus du talus qui le longeait, et les arbres aux racines cramponnées à la roche qui lui faisaient de l’ombre à toutes les saisons.
Simplement le suggérer dans le fond, peindre à travers le feuillage des genêts, l’ombre brune des dernières marches.
Les genêts seront fleuris. Jeanne a le souvenir du petit vent frisquet sur la plage déserte, qui les frôlait à peine avant de tourbillonner pour soulever l’écume.
Elle hésite, que va-t-elle préférer ? La marée montante avec sa rangée d’algues que la mer pousse, toujours un peu plus loin, sur le sable plus sec, ou bien à marée basse, l’étendue miroitante parsemée de varech, les rochers isolés, et la pointe heurtée de ceux qui ne sont jamais complètement découverts.
Jeanne se souvient quand elle comptait les vagues, jusqu’à celle plus forte qui avance rapidement, submergeant le bout de ses bottes, la forçant à reculer. Ce moment où la mer part à l’attaque de la terre ferme, en se fichant de tout.
Elle enfonce les trois derniers clous, avant que sa main droite ne lâche à nouveau le marteau. Elle est épuisée par cette course perdue d’avance contre la maladie qui gagne chaque jour un peu plus de terrain.
Impuissante, Jeanne assiste depuis des mois à la perte de contrôle de son corps. Après ses jambes qui la soutiennent à peine, ce sont ses mains qui n’obéissent plus tout à fait. Les objets tombent aujourd’hui, demain le geste sera flou.
Il ne lui reste que peu de temps pour ce dernier tableau et la boucle boucler.
Un coup d’œil, dehors, et déjà la nuit tombe, elle va peindre maintenant. Une autre fois, elle aurait préféré la lumière du jour, le soleil dans son dos, éclairant les couleurs, mais elle n’a plus le temps, elle pose la toile écrue sur le chevalet, elle s’arrangera de la lumière allogène, doucement basculée pour éclairer son travail,
Elle ne descendra plus sur la crique, mais elle sait que rien n’a changé, ni ne changera jamais. C’est une plage sans cabine, sans ponton, une petite crique qui n’est fréquentée l’été que par les estivants des villas alentour. Une plage discrète, comme un refuge, loin de ses parents qui ne la comprennent pas, de sa sœur qui est tellement plus belle, des amis qu’elle n’a jamais eus. Jeanne déteste son nez, ses cheveux incoiffables, et son teint brouillé. Sur la plage, personne ne la regarde, ne la juge, ne la plaint.
Jeanne suit de mémoire l’empreinte légère de ses pas d’enfant sur le sable mouillé. Elle est assise sur les rochers à regarder les vagues, elle a onze ou douze ans et soudain elle se lève d’un bond pour cavaler sur l’aplat de la roche. Elle connaît chaque trou d’eau, chaque fissure, sait où se cachent les crabes, où pêcher la crevette. Jeanne la solitaire règne sur la plage déserte. Elle regarde silencieuse la mer descendre, monter, ce petit rocher où elle était assise une heure auparavant, disparaît, englouti.
Le crayon Hb, pas trop gras, à la mine arrondie. Le dessin de la ligne des vagues, la silhouette des rochers qui avancent dans la mer, au lointain l’îlot de la vierge, seul au milieu des flots.
Il n’y a pas de bateau au mouillage, ils sont tous à l’abri dans le chantier naval, plus avant sur la côte. Peut-être au loin une barque de pécheur, une voile, le vol d’un goéland.
Au fond la pointe des rochers qui ferment la crique, la silhouette des pins qui masquent le chemin des douaniers. Jeanne se souvient comme il était étroit. Quand les grandes marées lui coupaient la route, elle grimpait jusqu’à lui, longeait le bord de mer et retrouvait le sentier qui la ramenait chez elle.
Jeanne aime le trait précis, mais sa main la trahit, son poignet par instants perd son influx nerveux, alors elle met l’attelle, l’emprisonne, le contraint. Jeanne reprend en grimaçant le trait interrompu.
Elle doit se reposer, la tension de son bras la fatigue, engourdit son épaule. Elle s’appuie sur le dossier de sa chaise et ses yeux se perdent dans son regard d’enfant. Penser aux branches cassées, blanchies par le sel marin qui jonchent la plage après les vents d’hiver.
Le silence de la nuit, où l’on entend à peine les pas d’un promeneur, le moteur ralenti d’une voiture dans la rue. La ville se fait discrète, pour la laisser seule, enfermée dans la bulle d’un voyage intérieur.
Jeanne regarde la plage à marée montante. Elle a tout esquissé, et la toile maintenant attend de prendre vie.
De l’eau, le gobelet est vide.
Attraper sa béquille, aller jusqu’à la cuisine. S’appuyer sur le fauteuil, bien saisir le dossier par le milieu, puis le coin de la bibliothèque, une chaise, ne pas perdre l’équilibre, rester sur ses gardes. Enfin la cuisine, la bouteille d’eau. Revenir est plus compliqué, Coincer la bouteille sous son bras, côté béquille, garder une main libre. Parcours inverse, le coin du meuble, le fauteuil, enfin la chaise devant le chevalet.
Jeanne reprend son souffle. Bondir sur les rochers, courir au ras des vagues, éviter les embruns et lécher l’eau salée qui brûle un peu ses lèvres. Voir le crabe qui se cache, et les bulles des couteaux qui s’enfouissent dans le sable.
Tubes de gouache, le blanc, un peu de vert, du bleu de l’ocre, une trace de rouge.
Jeanne commence par le ciel, créer une atmosphère, décider du temps qu’il va faire et de l’heure qu’il sera. Le ciel sera dans les nuances de gris, par endroits plus laiteux, des nuages foncés, le soleil se cache et envoie sur la mer, des rayons embrumés qui donnent cette lumière si particulière de la fin de journée.
Jeanne aimait bien la plage sous le crachin, elle remontait sa capuche, recroquevillait les mains pour les cacher dans le bord de ses manches, les doigts mouillés de froid, et les ongles violets.
Jeanne laisse son pinceau suivre ses émotions, bien à plat sur la toile. Donner de la profondeur au ciel. Une pointe d’ombre brûlée, la lumière vaporeuse qui vient de la mer, un glacis de jaune transparent, Jeanne dépose des petits coups de pinceaux dans les nuances de gris, jeu d’ombres mauves qu’elle estompe rapidement juste au-dessus de l’horizon.
Quelques aplats rapides pour placer les nuages.
En haut de la toile le ciel est plus sombre, une nuance de cobalt, fondue mais bien présente, à droite qui apporte le relief, donne la perspective, au milieu, une tache plus blanche, adoucir la lumière, les derniers feux du jour.
Jeanne sourit en regardant ce ciel, est ce qu’il vient de pleuvoir, ou est-ce à venir, seuls quelques goélands, esquissés nerveusement dans un blanc plus rosé sur le bout de leurs ailes, le sauront jamais.
La ligne de la mer, qui prolonge le ciel. Une mer un peu grise avec des reflets verts, et les crêtes des vagues, et les éclaboussures.
Jeanne va peindre la vague, celle qui va de l’avant. Sur la palette, s’étalent le bleu, le vert, le mauve, un peu de blanc, peut-être un soupçon de jaune, elle choisit le pinceau à poil dur pour l’écume et les embruns, la brosse pour dessiner l’onde de la mer au loin, Elle mélange du vert et donne par grand à-coup le mouvement des vagues. Un mélange de bleu, de violet et de blanc pour les ombres, puis la couleur marbrée des étendues plus calmes. Et la fameuse vague, celle qui va s’écraser sur le sable mouillé, projeter la peinture, en imprimer le tempo pour dessiner le vent. Enfin l’ombre brune du varech poussé par la marée qui s’échoue sur le sable.
Jeanne, épuisée, accompagne le mouvement, sa main gauche est venue en renfort pour obliger ses doigts à serrer le pinceau et donner l’énergie à la vague, traduire coûte que coûte, la force de la marée.
Elle se repose, exsangue, ses mains sur ses genoux et les yeux mi-clos, elle se lèche les lèvres.
Jeanne reprend son travail, et esquisse rapidement, au loin, l’îlot de la vierge, une voile écrue, un vieux gréement, même si elle ne se souvient au large de la plage, que des voiles blanches des bateaux de plaisance l’été.
Jeanne se masse les doigts, un peu de réconfort pour calmer la tension, sa main gauche est lasse à force de soutenir le poignet droit, comme l’équilibriste qui tient son balancier, Jeanne va d’un point à l’autre, concentrée sur la précision de son geste, à chaque coup de pinceau.
Elle regarde la mer, elle est assez contente du rythme des vagues. En fermant les yeux, elle entend le claquement de la houle sur le sable, la gerbe d’écume sur l’écueil, et puis tout doucement, quand la mer se retire, le chuintement de l’eau qui s’engloutit dans les aspérités de la roche. Elle voudrait respirer une dernière fois, le vent marin, mêlé à l’odeur des rochers, du varech.
Le temps presse, Jeanne a encore à faire, elle esquisse rapidement les longues branches des arbres, les touffes de genêts, les herbes folles, Jeanne n’a jamais été très forte en botanique, alors elle se contente de taches vertes au ras du sable, de l’humus brun au pied des grands pins, plus haut sur le talus.
Et enfin le sable, aplani par la mer, sans château fort ni parasol, loin de ce sable chaud qui coule entre les doigts, juste un sable mouillé qui garde la trace de ses pas. Elle se revoit jouant à faire le chemin à l’envers en remettant ses bottes dans ses propres traces, en avant, en arrière, et de plus en plus vite jusqu’à tomber par terre en riant aux éclats.
Quelques aplats ocre, mêlé de marron clair, le rosé d’un banc de coquillages cassés, de minuscules points jaune vif qu’elle sera seule à voir, Jeanne sourit en pensant à ses petits bigorneaux dorés que son père perçait en tapant sur un clou, pour lui faire des colliers quand elle était petite…
Jeanne regarde sa toile, elle y reconnaît tout, et pourtant il y manque peut-être l’essentiel : la solitude, celle qu’elle aimait retrouver hors saison, quand ne trouvant sa place dans un monde compliqué, elle y trouvait refuge, et puis la sienne ce soir, face à la maladie. Pas une solitude triste, enfin pas tout le temps, mais comment peut-on peindre ce qui ne se voit pas, est-ce la couleur du sable, quelques traînées de gris, sur l’ocre pâle, ou bien au bord de l’eau, les pas d’un promeneur qui n’a fait que passer, et qui disparaîtront à la prochaine vague.
La douleur de son bras, crispé jusqu’à l’épaule est lancinante, la fatigue de son poignet tendu si forte que Jeanne lâche le pinceau qui roule sur le plancher. Elle est trop fatiguée pour aller le chercher. Elle est lasse, impuissante et pourtant si légère quand elle s’endort assise devant son chevalet.
Elle va rentrer à la nuit tombante, le ciré trempé par une vague plus forte ou par la pluie battante. Elle reviendra demain et tout sera pareil et pourtant différent.

PRIX

Image de Été 2019
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Cantate · il y a
Le geste est dans la tête si le bras ne peut plus l'assurer, quant au regard il ne change jamais. Magnifique cheminement.
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M. Iraje · il y a
De la minutie dans le détail ... !
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Zouzou · il y a
quand la peinture se mêle aux mots colorés ! mes voix
en lice ' Vagues à l'âtre ' et ' Chez toi ' si vous aimez

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COLOMBE · il y a
C'est émouvant, d'une précision divine, du grand Art vraiment Bravo Marie
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Marie B · il y a
Merci à toi d'être venue me lire.
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Jipe GIRAULT · il y a
Écrire à la manière d'un peintre ? Possible et réussi avec tact et sensibilité. Bravo.
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Marie B · il y a
Merci Jipé
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Cath Lem · il y a
Magnifique ma Belle
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Marie B · il y a
Merci à toi
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Cathbl · il y a
super beau !!!! on s'y croit vraiment
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Marie B · il y a
Merci Catherine
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Charieau · il y a
magnifique. mes ' 4 voix.
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Samia.mbodong · il y a
Un récit très fort qui mêle souvenirs peintures et douleurs.
Cette quasi agonie a aussi un petit quelque chose de dérangeant tellement c’est réaliste
Bravo et merci je soutiens.

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Nualmel · il y a
J'ai beaucoup aimé. J'ai aimé découvrir la toile de vie de Jeanne esquissée au fil de ses coups de pinceaux. Je ne peins pas mais j'ai mieux compris ce que l'on cherche à fixer sur la toile, cette recherche pour partager les émotions. Je voyais et sentais la plage aussi au travers des mots et de mes propres souvenirs (de la côte des légendes.)
J'ai apprécié de découvrir le personnage par petites touches délicates comme celles apportées au tableau.
Beau texte vraiment.

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