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Le Tableau

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Gécé

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Elle posa sa main sur sa cuisse. Hardiesse, provocation, curiosité ? Que voulait-elle en vérité ? Il est vrai qu’assis, seul dans son coin, il l’observait déjà depuis un bon moment à tel point qu’insensiblement ses pensées avaient basculé en dévalant la pente d’un sentier onirique parsemé de fantasmes autant que de rocailles.
Ce n’est qu’alors qu’il la surprit assise à côté de lui dans ce coin de café. Il ne bougea pas. Ses yeux cherchèrent les siens, son visage encore dubitatif se tourna vers le sien. Un mouvement imperceptible de ses lèvres lui laissa croire qu’elle attendait les siennes... Alors, il se vit avec elle dans le mitan du lit, là où la rivière est profonde, avec les chevaux du roi qui y boiraient ensemble. Des chevaux bleus comme sur une toile de Chagall, un peu fous, un peu flous, harnachés et joyeux pour plaire aux enfants tout autour de la piste du cirque et elle, la petite fiancée, aussi printanière et aussi nue que la vénus de Botticelli, sublime et simple dans son plus bel appareil... Toutes ses images se superposèrent en un millième de seconde. Ses yeux clignotèrent, il approcha ses lèvres, elle tendit les siennes, tout chavira.
Mère-grand, raconte encore ! Et ils ont eu beaucoup d’enfants ? Pas encore ma fille, soit patiente, toute histoire a un commencement et... Une fin.
Tandis que les chevaux bleus dansent sur la toile, des clowns s’y ajoutent, une chèvre aussi on ne sait pas pourquoi. Nos deux amants, des étoiles plein les yeux, font des rêves dans le mitan du lit.
Dans leur petit appartement, pas trop meublé encore, ils songent à la chambre d’enfant et à son prochain décor. L’un fumant l’autre cousant, tous deux assis dans un coin de la petite cuisine, devisent paisiblement osant à peine évoquer les heures longues passées naguère sur les bancs du square à côté de chez elle. Puis, lâchant son journal, lui s’étire voluptueusement et, débordant d’affection, la contemple avec une acuité aussi intense que le regard du peintre pour son modèle lorsqu’il en parachève les contours. Éclairé par la lumière de la rue, le visage rond et doux de la jeune femme enlumine l’espace et illumine la pièce. Elle sourit absorbée par ses pensées. Lui, en admiration tranquille devant la pose et la gestuelle délicate de sa compagne, doit faire un effort pour sortir de cet envoûtement, poser sa pipe, lui jeter un regard quémandeur et se lever tandis qu’elle, posant son ouvrage, se lève à son tour et le suit dans leur chambre princière.
Elle avait été bien distraite ou négligente. Comment avait-elle pu se procurer une baguette de seconde main sans faire attention ? Y aurait-il donc des margoulins véreux à Poudlard ! Un indice pourtant aurait dû l’alerter. En effet quand elle avait voulu aider Cendrillon, ne voilà-t-il pas qu’aux douze coups de minuit le carrosse redevint citrouille et les pantoufles sabots or, tandis que la jeune fille courrait en boitillant car elle avait perdu un soulier, celui-ci, resté sur les marches du palais, ne s’était pas transformé en sabot : Pourquoi ? Un tel indice n’aurait échappé ni à Maigret ni à Julie Lescaut pas plus qu’à un bon joueur de Cluedo. Mais notre bonne fée était « tête en l’air » (ou elle avait fait une faute d’orthographe en prononçant la formule magique !). Toujours est-il, qu’à cause de cette écervelée et de sa baguette au rabais, les rêves de nos tourtereaux ne devaient durer qu’un temps, la réalité devant les rattraper...
Pour l’instant donc, les saisons succédant aux chansons, le soleil de juillet brille au plus haut. Ils ont décidé pour ce weekend de quitter la cité, d’abandonner la HLM, de fuir la cour et les tours, de lâcher le bitume que la chaleur fait pleurer pour courir dans l’herbe et plonger dans la fraîcheur d’un sous-bois.
A pas mesurés, enchanté des verts camaïeux qui, éclairant les bosquets, en font ressortir la dentelle précise des feuilles nouvelles, il la conduit précautionneusement vers ce coin discret qu’il connait et qui saura l’enchanter. Bientôt, au détour du chemin, la clairière resplendit tandis que murmure gentiment de la claire fontaine le ruisseau émissaire : « Coure, coure, eau vive qu’aucun enfant ne rattrapera ! ». Le lieu est exquis, la belle est conquise. S’émerveillant de la source, elle en veut tantôt éprouver la fraîcheur et, l’eau semblant si pure, elle s’y veut baigner. On entend un rossignol chanter : « Chante rossignol, que ton chant résonne dans la clairière! ». Prudemment elle s’enfonce dans l’onde transparente. Il la regarde. Elle est gracieuse et légère, odalisque au bain, pudique et sensuelle. On eût dit Ève au paradis et Adam, comme il se doit, l’y rejoint aussitôt. Enfin, sortant des eaux, elle s’en va sécher sous les feuilles d’un chêne dont la plus haute branche est agitée des trémolos du rossignol qui s’égosille encore. Quelle est donc ta romance rossignol ? Chant d’amour ou de désespoir ? Complainte romantique ? Quel est ton cœur ? Rose ou bleu de couleur ?
A son amie il sourit. Elle, rattachant ses cheveux, s’approche lentement et lui sourit aussi. Tous deux s’assoient sur un tapis de mousse puis s’allongent leurs regards se mêlant dans la contemplation de la frondaison maintenant immobile de la haute futaie où ils jouent ensemble à tenter de repérer le rossignol chanteur...
A force de déambuler dans les allées ils en ont parcouru tous les recoins mais aussi grand soit ce musée, lui revient toujours vers cette salle et devant cette toile qui l’interpelle. Ils en ont vu des nus : Des grâces un peu grasses, des déjeuners sur l’herbe, des nymphes, des cariatides, des apollons aussi, des Renoir, des Fragonard, Ingres, Camille Claudel, Gauguin, le baiser de Klimt, et même l’origine du monde. Ils ont interrogé des courbes torturées, des corps déformés, triturés, des à plats de couleurs jetés comme un cri, comme une délivrance, oui : Munch et aussi des corps en morceaux : Picasso... Mais il revient toujours sans même y penser devant ce tableau, comme sommé par on ne sait quelle nécessité, de percer le mystère de cette femme nue, de dos, assise sur un lit défait et qui semble absorbée par le paysage qui s’offre à elle par la fenêtre ouverte...
Elle est seule, délaissée peut-être, à moins qu’elle-même n’ait écarté son compagnon de nuit pour profiter plus pleinement d’un instant de solitude indispensable à une jouissance songeuse. Ou bien celui-ci lui a-t-il proposé de lui apporter le petit déjeuner au lit et s’en est-il allé quérir ce dernier ?
Une belle femme, nue, de dos, assise sur un lit défait, presque petite au milieu de cette chambre bleutée et qui contemple la plage et la mer au-delà de la fenêtre ouverte.
Il a perdu bien des cheveux, elle a gagné quelques kilos. C’est peut-être pour cela qu’elle n’aime pas trop qu’il aime ce tableau. Elle le tire donc vers d’autres cimaises : Degas rattachant son chausson, Toulouse-Lautrec dansant avec la Goulue, Corot, Millet, Van Gogh mutilé se regardant dans une glace... Les jambes sont lourdes maintenant. Tous deux s’assoient sur un banc. La bonne fée ne les a pas encore trop malmenés. Il leur reste de la santé mais le temps a filé.
« Que diriez-vous, docteur, d’un peu d’arthrose ? Une goutte de rhumatismes peut-être ? Juste une petite douleur ? Ou alors, un peu de cholestérol, nous en avons du bon vous savez... ? ».
Ils se lèvent s’aidant l’un l’autre, puis s’en vont prendre le bus qui les ramènera dans ce petit appartement de banlieue, toujours le même, un peu plus meublé et bien plus encombré où la chambre, qui n’a pas vu d’enfant, sert tout à la fois de bureau, de débarras, de garde-robes, de bibliothèque avec par terre des piles de livres et de revues. C’était leur sortie d’automne. Ils s’échappent deux ou trois fois par an pour visiter le grand musée, se reconnecter à des rêves embués ou s’envoler vers des paysages lointains et des souvenirs d’un autre temps, quitte à se disputer un peu s’il tient encore à visiter ‘son’ nu de dos....

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Image de Miraje
Miraje · il y a
Comme un rêve onirique au fil des tableaux et toute la douceur d'un vieux couple que les souvenirs attachent.
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