Le Tableau

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Publications : Les Racines de l’aube (Encres Vives) 1966, En Communion avec les Éléments (Flammes Vives) 2010, Dans la ville au bord du fleuve (prix Paul Fort 2011 – Les Poètes du dimanche)  [+]

Image de Printemps 2016
1.

Pendant quelques jours, le temps fut médiocre. Il tombait du ciel, d'un gris « armoricain », une petite pluie fine qui cachait toute la baie derrière un voile humide. Un temps à ne pas mettre un Parisien dehors, à la rigueur... un naturel du pays.
Malgré les exhortations de ma grand-mère, chez qui je passais mes vacances d’été et qui jugeait, en bonne Bretonne, que ce n’était pas vraiment de la pluie mais seulement un petit crachin, je ne sortis guère. Je passais de longues heures à regarder à travers la vitre, guettant un temps plus favorable pour musarder. La place était déserte, écrasée par la masse imposante de l'église dont le granit paraissait encore plus sombre dans la grisaille ambiante. La lecture des Mémoires d'Outre-Tombe ne me guérissait pas du « mal du siècle. » J'attendais avec impatience le soir pour retrouver Marie-Joseph quand elle avait terminé sa journée de couturière dans les fermes. Elle habitait chez sa tante dans une chaumière. Nous passions de longues soirées de baisers et de serments d'amour et je rentrais trempé comme une soupe par une pluie qui ne « mouillait pas. »
Enfin, le temps s'améliora. Le soleil écarta timidement les nuages, puis se répandit sur toute la baie. L' après-midi, j’ entrepris une petite promenade. Je montai sur la digue et découvris toute la courbe du rivage, depuis la pointe de Cancale jusqu'aux abords du Mont Saint Michel qui s'élevait comme une prière de pierre vers un ciel immaculé, flottant au-dessus des sables dans une aura de lumière. La marée étant basse, la grève était peu fréquentée. Le « havenet » sur l'épaule, botté jusqu'aux genoux, un pêcheur de crevettes rejoignait la mer, laissant des empreintes profondes dans le sable mouillé. Je traversai le pont qui enjambe le bief où une barque au mât dépouillé de sa voile s'agitait sur son ancre.
À mi-chemin, entre le flot et le rivage, j' aperçus une silhouette, près de la carcasse d'une embarcation de pêche inclinée sur le côté. Gêné par le soleil, je mis ma main droite en visière au-dessus des yeux. Aussi, désœuvré et poussé par la curiosité, je descendis le talus. J’avançais avec précaution parce que mes pieds s’enfonçaient dans la vase et que je ne portais que de légers mocassins. Contournant à une distance respectueuse la barque échouée et couchée sur le flanc, plutôt en mauvais état. Alors que je m’attendais à voir un pêcheur occupé à des réparations, j’aperçus un artiste peintre devant un chevalet, un long pinceau dans la main droite, et une palette dans la main gauche. Je jetai un rapide coup d’œil mais n’osai m’approcher, comme le font certains curieux. Bien que cette personne portât un treillis militaire un peu trop grand et une casquette, je me rendis compte qu'il s'agissait d'une jeune femme, à ses longs cheveux très bruns et à sa silhouette qui révélait une certaine grâce. Je fis quelques pas mais, intimidé et ne voulant pas être importun, je fus sur le point de m'éloigner. C’est alors qu’elle se retourna et me sourit. À mon avis, elle avait bien une trentaine d'années et je devais lui paraître bien jeune.
— Hello ! dit-elle, sur un ton enjoué
— Bon..jour ! balbutiai-je. Je fus sur le point d’ajouter «madame »...
— Vous vous intéressez à la peinture ? Vous pouvez regarder, si vous le souhaitez


2.


Au premier coup d’œil, je remarquai une petite silhouette, esquissée à grands traits et qui portait un vêtement clair. Surpris, je me tournai vers l'artiste : elle rit... Elle m'avait croqué sur sa toile alors que je venais vers elle.
— J'espère que vous n'êtes pas fâché, dit-elle, sur un ton mi-sérieux mi-narquois. Mais que pensez-vous de cette toile ?
— Je l'aime beaucoup, affirmai-je.
J'étais tout à fait sincère. Au premier plan, à gauche, la barque renversée était traitée dans des tons très sombres qui traduisaient bien la consistance du goudron. Par contre, la grève offrait toute une gamme de coloris que mon œil peu exercé n’aurait pas distingués et confondait dans la même tonalité grisâtre. À l'arrière-plan, la digue, les maisons et les clochers des villages de la côte, un peu confus vus de très près mais bien rendus si on prenait un peu de recul, avec leurs murs de granit austère et leurs toits d'ardoises violacées, délicatement éclairés par la lumière solaire, sous un ciel momentanément clair, légèrement ouaté par endroits.
Elle continua de peindre. Je croyais le tableau achevé mais elle ajoutait sans cesse une touche ou modifiait un détail. Elle retoucha mon pantalon dont la teinte noire tranchait sur la blancheur du parka-ski. Nous conversâmes, comme si nous nous connaissions depuis longtemps. Sur un ton badin, elle déclara m'avoir vu plusieurs fois. Je ne l'avais sans doute pas remarquée, parce que je me trouvais en compagnie d'une « mignonne petite brunette aux yeux bleus » très jeune. J'eus l'impression qu'elle forçait sur le mot « jeune ».
— Ta petite amie sans doute ? Tu la tenais tendrement. Tu permets que je te tutoie ? Tu en es certainement très amoureux  ?
— Oui, répondis-je en bloc à toutes ces questions.
Comme je la vouvoyais, elle m'invita à la tutoyer. Je n'y réussis pas du premier coup.
— Tu n'es pas ce qu'on peut appeler vraiment un beau garçon mais je te trouve mignon. Tu as un certain charme...romantique. Je suis sûr que tu plais. D'ailleurs, tu plais..
Ces derniers mots furent soulignés par un coup de pinceau énergique. Que sous-entendait-elle ? Prêchait-elle pour sa paroisse ?
— Je ferais volontiers ton portrait. Car je réalise aussi des portraits. Habillés ou... nus. (Elle me regarda en riant, le pinceau en l'air) Ne rougis pas ! À propos, fais-tu l'amour avec ta charmante petite amie ?
De telles paroles me surprenaient ; je fréquentais surtout des filles jeunes... Plus ou moins délurées, mais généralement timides dans leurs propos. J'hésitai à répondre.
— Non, reconnus-je.
— Je suis pourtant sûre que tu en meurs d’envie. Mais je ne suis pas surprise car elle a plutôt l’air d’une oie blanche. Il est vrai que monsieur le curé doit le défendre... Mais sois plus entreprenant. Allons, ne rougis pas ! Quoi qu’il en soit, j’en ferais bien le portrait. Elle a un très joli visage. Et même nue car elle est bien faite : la taille fine et une poitrine plus que prometteuse. Elle refuserait certainement. Je te choque ?


Effectivement, ces propos me choquèrent, surtout dans la bouche d’une femme. Elle s’en rendit compte et sourit. Elle déclara qu’il était temps de partir, qu’elle ferait des retouches dans son atelier. Je lui offris de l'aider à transporter son matériel
— O.K. Tu prends le chevalet et la boîte. Je porte la toile.


3.


Nous rejoignîmes une voiture de couleur bleue, immatriculée 75, qui stationnait près du moulin restauré. Le matériel dans le coffre, la toile posée sur le siège arrière, je m'apprêtais à prendre congé, elle m'invita à monter, à moins que je n'eusse prévu d'autres occupations. Après quelques brèves secondes d’hésitation, j'acceptai. Après avoir traversé le bourg de Saint Benoît, nous prîmes la route de La Gouesnière mais, peu après, nous franchîmes le portail ouvert d'une belle propriété. Un jardinier nous salua auquel elle adressa un petit signe de la main. Nous roulâmes sur une allée de gravier jusqu'à une demeure imposante, ancienne mais merveilleusement restaurée. Le matériel fut déposé dans une pièce assez vaste qui devait servir d'atelier : des toiles étaient accotées aux murs. La maison mériterait une description fouillée et méthodique. Je me contenterais de dire qu'elle était d'un luxe et d'un raffinement dans la décoration auxquels je n'étais pas habitué. J'avais l'impression d'accéder à un autre monde, d'évoluer dans une sphère différente et inconnue où les gens ont des mœurs très évoluées.
Elle s'était changée et avait troqué sa tenue de peintre contre une robe noire très simple mais qui épousait diaboliquement son corps superbe, suffisamment décolletée pour offrir au regard le spectacle d'une gorge épanouie. Elle m'offrit à boire : wisky, vodka... Elle rit parce que je lui dis que je ne prenais pas d'alcool, mais parfois du cidre. Je me contentai d’une orangeade. Elle but un « scotch bien tassé », comme elle dit, avec des glaçons et fuma quelques cigarettes blondes. Par contre, j'en acceptai une ou deux. Au cours de la conversation, elle fut surprise d'apprendre que mes peintres favoris étaient Van Gogh et Gauguin qui, à cette époque-là, n'avaient pas la cote actuelle.

Alors que je pensais vivre une première rencontre sans événement crucial, voire sans suite, elle décida de commencer mon portrait, « dans le plus simple appareil. » Je me sentis mal à l' aise. J’avais honte d’enlever tous mes vêtements devant une femme que je connaissais à peine et, sans être repoussant, je jugeais que je n'avais pas un corps d'éphèbe. Je pensais qu'elle serait déçue.
Je fus sur le point de prendre congé... Elle me demanda de me déshabiller pendant qu'elle se changerait de nouveau et préparerait le matériel. Comme je restais immobile, elle haussa les épaules, releva sa robe et l'ôta : elle était nue... Elle s'approcha de moi, contribua à me dévêtir et m'entraîna sur le canapé... Le portrait ne fut qu'ébauché un peu plus tard. Le soir, elle me raccompagna en voiture et me déposa, à ma demande, en dehors du bourg. Après un dernier baiser, elle me dit en riant :
— J’espère que tu n’es pas trop en retard et que tu pourras aller voir ta petite amie... et t'en occuper sérieusement. Rassure-toi : je ne suis pas jalouse..
J'allai effectivement voir Marie-Joseph après le dîner mais nos ébats n'allèrent pas plus loin que des baisers et des caresses anodines. Comme d'habitude, je me moquai, pas trop méchamment, de ses lectures : Nous Deux, Confidences ou Mon Film, magazine de cinéma dans lequel on pouvait suivre, sous forme de romans-photos, des films dans lesquels sévissait le chanteur Tino Rossi, qu’adorait alors la gent féminine...Je ne pouvais pas lui dire que je venais de voir, dans un désordre recherché, d’autres spécimens de lecture.



4.



Tous les jours, le temps s'étant remis au beau, je partais dans la matinée à bicyclette pour ne rentrer que le soir, prétextant des visites chez mes cousins ou mes cousines, chez qui j'étais immanquablement invité à déjeuner, et parfois même à dîner.. En réalité, je rejoignais Suzanne (comme Suzanne Valadon) pour des séances qui mariaient l'amour et la peinture. Hélas ! jamais je ne découchai, car ma grand-mère rouspétait quand je rentrais fort tard et menaçait de me renvoyer chez ma mère. Nous fîmes quelques « virées » à St Malo, avec l'inévitable promenade sur les remparts, à Cancale où nous dégustions des fruits de mer, à Dol où je craignais de rencontrer des gens de connaissance qui auraient pu avoir la « goule » un peu trop « causante », mais où je lui fis apprécier les galettes de « blé noir ». Nous poussâmes jusqu'à Combourg, visiter le château pour y retrouver l'ombre de Chateaubriand dont je lui parlai avec passion, faire le tour de son étang, et jusqu'au Mont Saint Michel surgissant des sables pour rejoindre le ciel. Je crois que je fus pleinement heureux.

Un matin, je trouvai les volets fermés. Le jardinier qui achevait ses derniers travaux m'annonça que la dame était partie de très bonne heure. Il ignorait pour quelle direction. Paris, sans doute. Non, elle n'avait laissé aucun message. Elle avait laissé entendre qu'elle reviendrait certainement. Je m'en retournai, dépité. Furieux aussi de ne pas avoir été prévenu, d'avoir l'impression d'être jeté comme quelque chose dont on ne veut plus. Puis je me consolai en me disant que je n'avais rien à regretter, que je n'avais rien demandé, qu'on s'était offert, même si je n'avais été qu'un caprice. Il me restait Marie-Joseph que j'espérais rendre plus ... coopérative.

L'année suivante, je retournai voir le manoir. J'appris qu'il avait été finalement vendu par sa propriétaire, mais n'était pas encore occupé; le jardin restait bien entretenu. L’été d’après, je m’y rendis mais j’aperçus toute une famille avec des enfants. Marie-Joseph était partie travailler dans un château, au diable vauvert. D'ailleurs, nous nous étions fâchés aux précédentes vacances de Noël. M'étais-je montré trop entreprenant ? Pendant deux ou trois ans, tout en enchaînant quelques flirts sans lendemain, j’allai de temps en temps à « La Mart… » avec un fol espoir toujours déçu…

Mon service militaire se prolongea par une petite excursion en Algérie, offerte gracieusement par l’Etat. Libéré, je vins assister au mariage d'un cousin germain, cérémonie retardée par mon absence, car il tenait fortement à ma présence. J'en profitai pour retourner à la maison de St Benoît . A ma grande surprise, elle était abandonnée et le jardin délaissé.

Quelques années plus tard, à la vitrine d’une petite galerie, mon regard fut attiré par un tableau : c'était bien celui que Suzanne avait peint sur la grève et, à travers la vitre, je regardai avec émotion ma propre silhouette…certes minuscule. Hélas ! la galerie était fermée ce jour-là. Je revins quelques jours plus tard : la toile avait disparu. La galerie était ouverte. Je ne vis aucune autre toile portant sa signature. Pas même le nu », assez pudique et que je n’avais jamais vu achevé. Désolée, la personne qui me reçut ne put me donner aucun renseignement : elle remplaçait son amie galeriste partie pour plusieurs jours à Londres organiser une exposition. Elle ignorait également quelles toiles avaient été emportées mais il en manquait Je dis que je reviendrais... et je ne revins pas. A quoi bon ?

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