LE SYNDROME DE PENELOPE

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La Bretagne, mon lieu de vie. La mer, mon évasion et l'écriture, mon rêve. J'ai envie de vous faire voyager, rire, imaginer. Tous vos retours seront des aides précieuses. Merci, Isah  [+]

LE SYNDROME DE PENELOPE

Mérédith allait retrouver ses amies sur la plage. C'était le lieu de la réunion d'aujourd'hui. Elles organisaient, en effet, une rencontre une fois par mois pour évoquer un thème en lien avec leur vie. Cette fois-ci, Mérédith avait proposé : « carpe diem  ». Pour ménager le suspens, elle avait proposé que la chute de chaque histoire soit réservée dans une enveloppe qu’elles décachèteraient à la fin.
Les cinq drôles de dames portaient un large chapeau pour protéger leurs profondes rides de l'ardent soleil. Jeannette, longue, brune, des épaules de camionneur, débuta. Elle bégayait légèrement :
- « J'suis con, j'suis con, j'suis convaincue qu'on sus, sus », l'assemblée retenait son souffle, «qu’on suscite trop demain pour être vraiment aujourd’hui...  ! » Puis elle enchaîna sur son élan :
« Je me suis mariée en 1960 avec Jean. A l’époque, il cultivait ses terres, portait une casquette sur un crâne luisant et avait le verbe rare. Il était souvent épuisé par les travaux des champs si vous voyez ce que je veux dire. »
Elles voyaient, elles voyaient !
« Il s'endormait très vite le soir. Trop vite ! Nos nuits étaient sans surprise et les saisons s'enchaînaient couleur pastel. Il trouvait dans la nature une source de joies inépuisables et dans ma présence un bonheur ineffable. Moi, je m'étiolais. Je voulais vivre intensément. J'aurais préféré une catastrophe à ce train-train destructeur. Trois ans plus tard, je prenais un amant. »
L’auditoire articula péniblement : « Toi, Jeannette ? ! »
« Et, oui ! J'étais plutôt jolie à l'époque... »
Un effort d'imagination s'imposait pour envisager une Jeannette adultère, jeune-femme sexy à la tignasse de feu.
« Je revivais. Mais quelques mois plus tard, mon mari l'apprit je ne sais comment. Je ne vous dirai pas ce qu'il me fit en rentrant ce soir-là plus tôt qu'à l'ordinaire mais je m'en souviens encore... »

Mais, si, justement, elles auraient bien voulu savoir. Elles attendaient la confidence, l'oeil égrillard, mais Jeannette fit la fine bouche.
« Après cela, il ne dit plus mot et tout rentra dans l'ordre, enfin presque, mais passons... »
Ah, non ! Elles ne voulaient pas passer ! Elles salivaient à l’avance !
« Je veux dire, reprit Jeannette, que je me fis discrète mais poursuivis mes amours édulcorées. Je changeais juste d'amant. Les embauches de saisonniers allaient bon train, moi aussi ! Je voulais tout vivre en un jour, aujourd’hui et demain de peur que tout s’arrête avant que d’avoir profité de tous les plaisirs. Et pourtant, tout cela est de l’histoire ancienne à cause d’un petit mot que je reçus un jour. Je vous le lirai tout à l’heure.
Les copines de vingt ans qui, jusque là se gaussaient du cocu, commencèrent à cogiter. La dernière phrase les avait interpelées. Quand exactement avait-elle arrêté ses activités, si tant est que ce fut le cas ? Jusque-là admiratives de tant d'audace, elles réalisaient que leurs maris auraient pu constituer une réserve de gibier et qu'elles portaient même peut-être des cornes en ce moment-même... Jeannette était encore souple, svelte et plutôt hospitalière. Par ailleurs, on ne pouvait pas dire que la morale l'étouffait !
Chacune passait en revue les indices révélateurs d’une éventuelle trahison. Berthe avala un verre d'eau cul sec. Paula l’imita. Eloïse essayait en vain de cacher le rictus qui lui déformait la bouche et lui dessinait des traits de petite guenon. Elle prit la parole à son tour.
« Je suis du clan des comptables, de celles qui proportionnent, divisent et imputent. Sans surprise, je me suis orientée vers médecine. En quelques années, je suis devenue une sommité, non en termes de compétence – j'étais trop préoccupée par mes calculs – mais en statistiques. J'avouerais même que ne pas répondre à mes prévisions me chagrinait. Un vieillard souffreteux qui avait tiré sur le mégot toute sa vie se devait d'intégrer le clan « cancer du poumon ». Lorsque je fis des stages, je devins experte. Je calculais les chances de guérison – non, soyons honnête, de décès – de mes patients.
Mais qui n'a exercé cette discipline ignore qu'elle repose sur des probabilités. Le patient en est friand et tarabuste son médecin pour savoir quel pourcentage de chances il a de s'en sortir ou sinon combien de temps il lui reste. Il exige même des précisions : nombre d'années, de mois, voire de semaines à son crédit.
Et le malade s'échine ensuite à défier les prévisions. Les proches eux-mêmes se prennent au jeu : « Il a tenu un an alors que les médecins, ces ânes, ne lui donnaient pas plus de trois mois. Bravo papy, tu les as ridiculisés ! »
Quand je recevais un patient, je mettais l'accent sur tout ce auquel il avait échappé, maladies, accidents de la route et je lui faisais remarquer que, statistiquement, il était rare de cumuler des pathologies opposées, donc s’il récoltait l'une, il avait « une chance » d'être épargnée par l'autre. En un mot, avec l'âge, vous pouviez anticiper la fin. Il suffisait d'être un fin limier pour savoir dans quel secteur médical vous aviez le plus de chance d'échoir.
Une bonne majorité de mes patients me prenait pour une psychopathe en liberté tandis qu'une très faible minorité, je le confesse, appréciait une conscience professionnelle aussi poussée.
Ma carrière, si j'ose dire, prit fin lorsqu'une infirmière refusa de participer aux paris que j'avais organisés au sein du service de gérontologie. Le chef du département s'émut de ma déontologie et me vira sur le champ. En quittant les lieux, un petit vieux hurla mon nom dans les couloirs. Je me retournai discrètement et vis un large sourire assorti d’un doigt d’honneur. Quatre ans plus tard, j’étais chirurgienne. La chute est dans l’enveloppe...
Berthe et Paula déclinèrent l'invitation. Mérédith enchaîna :
⁃ « Et bien, balbutia-t-elle, je menais une existence attendue entre mes parents biologiques. Mes frères m'adoraient et je réussissais tout ce que j'entreprenais. Tout était facile, j'étais jolie et non belle, ce qui me permettait de garder mes copines, intelligente mais pas surdouée, ce qui m'épargnait l'exclusion réservée aux « intellos », j'étais aisée et non riche, je conservais ainsi le sens des réalités et fréquentais tous les milieux. J'entrai à l'université à 17 ans. J'y découvris les difficultés des uns, les souffrances des autres. Moi, j'ignorais tout de la douleur. Germa en moi l'idée qu'on ne pouvait passer à travers les gouttes ainsi toute sa vie. Je me mis donc à attendre la pluie. Elle ne vint pas. Alors, pour m'habituer, je la créais. C'est ainsi que je me fabriquais des moments de souffrances extrêmes pour enfin me sentir exister.
J’entrepris d’imaginer la mort des gens que j'aimais. Dans des scènes théâtrales, je jouais devant un public imaginaire. Tout le monde y passa, certains mouraient même régulièrement. Pour vivre une détresse complète, je les faisais même disparaître en couple. J’atteignais alors le summum du désespoir. Je vivais ces moments lyriques seule. Je ressentais une réelle douleur dans l'indifférence totale et pour cause, personne n'était au courant. Je me regardais pleurer avec compassion. Ma vie trépidait enfin bien qu’au rythme des deuils !
Pourtant, un jour, je reçus le mot que je vais vous lire car je crois que plus personne n’a d’histoires à nous raconter aujourd’hui...
L’assistance acquiesça. Elle décacheta son enveloppe et révéla comment sa carrière de dramaturge avait été étouffée dans l’œuf :
« Si j'étais producteur, je vous embaucherais sur le champ. Hélas, je suis maçon. Mes journées commençant assez tôt, pourriez-vous prévoir vos représentations en matinée. En effet, il m’est de plus en plus difficile le soir de trouver un sommeil apaisé au milieu de vos déchirements et de vos pleurs.
PS : Votre grand-mère est déjà morte vingt fois. Changez de famille ou elle va vraiment finir par trépasser la pauvre petite vieille ! Mémée Rosy devrait prendre 61 ans en janvier mais, avec vous, elle ne passera jamais l'hiver ! Vous allez finir par leur porter malheur à tous ces gens !»
Votre voisin.
⁃ « As-tu su qui c'était ? » demanda Jeannette.
⁃ « Jamais. J'avais six voisins de pallier. Je n’osais plus bouger. Je rasais les murs pour sortir de chez moi. J'ai rapidement déménagé, morte de honte. Mais surtout, j’étais terrorisée à l’idée que mes mises en scène puissent hâter la mort de ceux que j’aimais. Je cessai sur le champ. Et finalement, Rosy a vécu jusqu'à 90 ans !
Eloïse prit le relai.
- « Après l’avertissement reçu au service de gérontologie, j’avais quitté la région pour tenter de me faire oublier. Ensuite, j’ai repris mes études en chirurgie et, au gré de mutations, étais finalement revenue dans l’établissement de mes débuts. Un soir, veille d’une journée d’opérations sans surprise, j’ai trouvé ceci dans son casier :
« Salut la Roulette !
Alors, fini la stagiaire, bonjour la chef de service !
C'est vous qui allez m'opérer de la prostate demain. Je ne veux pas vous mettre la pression mais statistiquement une fois sur mille, le chirurgien se trompe de côté, une fois sur cent, il ne gratte pas assez et faut recommencer et une fois sur dix mille, il sectionne une artère mais là c'est vraiment une erreur d’inattention ! Ca ne vous rappelle rien, ces probabilités ?! »
« On s’est déjà croisé il y a dix ans. Avec mon cancer, à l’époque, vous m’aviez généreusement accordé dix-huit mois. Mais je suis encore là et je pète la forme. Alors, demain, si vous pouviez ne pas me rater...
Bonne chance ! »
Le petit vieux du couloir.
⁃ « Et t’as réussi à l’opérer ? » s’inquiéta Eloïse.
⁃ «Je n’ai pas eu le temps. J'ai commencé puis je me suis mise à tellement trembler qu'un confrère m'a pris le scalpel des mains au grand soulagement de l'équipe. Le soir même, je démissionnais. Depuis, j'ai monté ma petite entreprise « 100 % des gagnants ont tenté leur chance », je donne des conseils pour gagner aux jeux. Il y a parfois des réclamations mais les gens sont plutôt heureux ! »
Enfin Jeannette conclut avec quelques lignes sur un papier jauni :
« Bonjour Mamie,
Quand on a joué au Jeu de la Vérité hier, je ne suis pas sûr que tu aies tout dit. A la question : « Mamy, est-ce que t'as déjà fait Papy cocu ? », même si tu t'attendais pas à une telle sortie, t'as mis trop de temps à répondre et puis j'ai vu ton pied qui tremblait. Tu sais, Mamie, t'as le droit, t'es encore belle. Par contre, Papy, t'as vu, quand on lui a demandé « Si c’était à refaire, tu reprendrais la même ? », il a pas hésité un instant pour répondre qu'il t'aimait toujours autant. Tu sais, Mamy, aimer, c'est l'aventure du siècle parce que personne n’y croit plus ! Alors quand même bravo ! Moi aussi, je t'aime.»
Paul, ton petit-fils.
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AnnieH · il y a
La lecture coule toute seule, fluide. Bravo. Et ces dames... ce sera nous un jour... peut-être :-)
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Zurglub · il y a
Pas mal du tout !!!
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Isah · il y a
Merci beaucoup,
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michel jarrié · il y a
Texte autant prenant qu'original ! Ces braves dames sont criantes de vérité, même vos ''muettes'' qui ont sans doute plus à cacher qu'à montrer ! Dommage. En tout cas bravo !

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