Le syndrome de Madame Sider

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Le conservateur du Grand Palais, Monsieur Rimsky, n’en menait pas large. Le matin même Jean-Pierre Chevènement, alors Ministre de l’Intérieur, l’avait appelé sur sa ligne directe.
— Monsieur Rimsky, il va de soi que nous n’admettrons pas un seul blessé de plus au Grand Palais. Une solution immédiate s’impose. Monsieur Jospin y sera sensible, j’en suis certain.
Le cœur de Rimsky battait encore fort lorsque Elizabeth Guigou avait surenchéri :
— Une plainte serait un désastre, monsieur Rimsky. Nous sommes la risée du monde entier. Appelez tous les experts à la rescousse. Vous avez carte blanche !
Rimsky avait lancé la machine à café sans l’aide de sa secrétaire, Madame Sider. Il ne supportait plus son sourire satisfait et son popotin trop avenant qui le mettait en transe. Dans vingt minutes, l’exposition ouvrirait ses portes et comme chaque jour, dans le pavillon 2 à hauteur de la statuette féline de la Déesse Bastet, symbole de joie et de fécondité, des visiteurs tomberaient, s’écrouleraient sur le sol, sans aucune cause apparente. Il avait ainsi, au passage, pris les Japonais en grippe car ils mitraillaient systématiquement les blessés et vendaient – fort cher sans doute – les clichés ainsi dérobés. La presse s’en délectait, même le vénérable Monde n’avait pas résisté à en faire sa Une de l’édition du vendredi 23 juin titrant sans vergogne « Les chats mènent la danse au Grand Palais ». Au sol, une brave citoyenne la septantaine bien sonnée, se tordait de douleur, le genou entre les mains. Assez pour briser sa carrière d’honorable Conservateur du Grand Palais, lui qui avait, pour réussir, renoncé à tant de nuits auxquelles il n’osait même pas penser... « Pas de scandale », c’était sa devise et le voilà à cinq ans de la retraite, à deux doigts de la Rosette, menacé par une histoire de chats maléfiques. Dix-sept blessés. Il s’épongeait le front et adressait ici et là une petite prière à Saint Jude, patron des causes désespérées. Même si sa femme et Eric Emmanuel Schmitt, lors d’un passage en ce haut lieu de la culture, lui avaient plutôt conseillé d’interpeler Sainte Rita.
Il s’était encore rendu, comme chaque matin depuis le premier blessé, au pied de la Déesse Bastet. Il avait marché à quatre pattes tout autour de la statuette. Il ne sentait absolument rien, pas la moindre résistance au niveau du sol. Lisse. Ce mot l’obsédait. Pas le moindre petit pois. Son ego dévalait les marches du Grand Palais.
Il fallait maintenant ouvrir les journaux. Il savait déjà qu’il était gaussé dans Libération. Qu’importe, il détestait ce torchon gaucho et ses journalistes mal rasés, voire puants. Mais avec un Jospin au pouvoir, il fallait faire gaffe. Alors pour gérer au mieux son ulcère, il ne regardait plus que la Une. Pourtant ce matin là, il n’y avait pas droit.
Il s’amusait par contre beaucoup des interventions d’un certain Cayrol, Pierre Cayrol, journaliste à Radio-France. Pas de doute, Cayrol avait l’inconscient en roue libre sur cette histoire du Grand Palais qui, en 14-18, servait d’hôpital pour les blessés. Il n’avait pas hésité à parler des cris des blessés et même d’une résurgence de la mort. Il avait même posé cette question troublante : « Que s’est-il passé exactement à cet endroit ? Qui est tombé là ? Tombé au champ d’honneur ? ». Le journaliste concluait sur la période noire du Grand Palais, celle des années 40 où son histoire se mêlait intimement à celle du Nazisme. Pour Cayrol, le passé resurgissait, brut et menaçant. Rimsky s’amusait mais il était mal à l’aise. D’ailleurs Cayrol était-ce bien son nom ? Cayrol était-il Juif en réalité ? Les Juifs avaient-ils juré la perte du Grand Palais ? Il faut dire que sa nomination en tant que Conservateur avait fait couler pas mal d’encre : Rimsky, il y avait là comme une odeur de souffre...
Les papiers de Cayrol le suivaient malgré lui, même s’il n’était pas sensible à la thèse des blessés morts au Grand Palais ou à l’odeur tenace de la propagande Nazi. Son obsession à lui, c’était plutôt la peur d’avoir violé une loi universelle. Surgie de la nuit des temps, cette règle non écrite interdisait d’exporter un chat en dehors du Royaume d’Egypte. L’avait-il transgressée ? Il en avait l’obscur sentiment. Mais il n’osait s’ouvrir de cette thèse à personne. La culpabilité le dévorait et en tout cas, il ne jetterait plus un seul regard sur les fesses de sa secrétaire. Il le promit même à Sainte Rita. Elle saurait l’entendre, il en était intimement convaincu.
Le Monde lui, fidèle à sa tradition, avait interviewé les plus grands égyptologues. Robert Brier avait rappelé que la Déesse Bastet, au pied de laquelle tombaient les visiteurs, symbolisait l’amour, la tendresse et qu’elle était aussi censée protéger l’humanité. Cet article avait fait forte impression car, le lendemain, aux portes du Grand Palais, des cierges avaient été déposés devant une photographie de la statuette et des gens y priaient. Rimsky aurait aimé se joindre à eux mais il craignait trop d’être reconnu. Chef de file des bondieuseries, il ferait la Une de la presse et ce serait catastrophique, il ne le savait que trop.
Le nom d’Anne Pingeot traînait partout. Chacun savait, au Grand Palais, qu’elle était protégée en haut lieu, en très haut lieu même. Allait-elle remplacer Rimsky ? En tout cas, lui n’en dormait plus. Il avait payé de sa poche nombre d’experts et aucun n’avait pu expliquer les chutes en cet endroit de l’exposition. Il avait fait apposer plusieurs pancartes sur lesquelles il avait fait inscrire « Attention, endroit dangereux ». Jean-Pierre Chevènement l’avait vilipendé pour ce message :
— Mon cher, vous vous êtes tout simplement couvert de ridicule.
Rimsky ne répondait plus au téléphone. Il ne voulait pas entendre parler d’un nouveau blessé ou d’un ministre courroucé. Il était dépassé par les événements. Ou plus exactement, écrasé par eux. Il était convaincu que quelque chose qui touchait au divin prenait place chaque jour, là, au coeur même de ce musée qu’il aimait passionnément.
Il était 8 heures 45 et le musée allait ouvrir à nouveau ; il se servit, la main un rien tremblante, une double ration de whisky. C’était un sacrilège et il le savait. Il n’y avait en ce lieu pas de place pour l’alcool. Mais ce matin là, il savait le dénouement proche.
Très vite, l’alcool fit son travail. Il sentit la chaleur se répandre dans son corps et une sensation de bien-être l’envahir. C’est dans cet état de semi-conscience qu’il se souvint du syndrome de Stendhal, le syndrome du beau. Stendhal n’avait-il pas écrit en parlant de Florence : « Absorbé dans la contemplation de la beauté sublime, je la voyais de près, je la touchais pour ainsi dire... J’avais un battement de cœur, la vie était épuisée chez moi, je marchais avec la crainte de tomber ».
N’écoutant que son courage, il prit sa plume et écrivit à Jean-Pierre Chevènement. Il lui parla du syndrome du beau, des visiteurs foudroyés sans doute par la beauté de la Déesse Bastet. Il fit longuement l’éloge de Stendhal et conclut sur Rilke : « Le beau n’est rien d’autre que le commencement du terrible. »
Le mardi, il apprit qu’Anne Pingeot avait été nommée Conservateur du Grand Palais. Il appela sa secrétaire mais lui cacha la nouvelle. Il lui demanda alors fort courtoisement s’il pouvait enfin caresser ce popotin auquel il avait cru devoir renoncer pour toujours. Elle l’y autorisa avec un plaisir à peine dissimulé.
Le lendemain, la Une du Monde titrait : « Edouard Rimsky, Conservateur du Grand Palais, est décédé inopinément des suites du Syndrome de Stendhal. »

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Fred Panassac · il y a
Merci de m'avoir lue dans la Matinale 2016.
Votre texte sur le Grand Palais, époque Mitterrand, est d'une cruauté et d'une lucidité incroyables. Mais au fond, rien n'a changé, c'est toujours le même cirque politico-mediatique qui nous enfume...

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Richard · il y a
apres "le regard" je vote à nouveau... apres compét' encore, mais c'est pas grave!
invitation frere collette

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Gerard Hicés · il y a
Je viens de découvrir votre plume divine. Je me permet de voter même après clôture.
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Claire Doré · il y a
Surprenant et très drôle!
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M. Iraje · il y a
Si vous repassez par là un jour....
Vous aviez aimé ma "Grotte". Je porte désormais "Des habits superbes" ( En finale/ Hiver - Poèmes ).

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Sophie Dolleans · il y a
Voilà, je viens de finir de lire votre troisième oeuvre sur ce site... C'est tout simplement divin...CE "Syndrome de Stendhal" quelle bonne idée ! J'ai voté, bien sûr, mais un peu tard... J'espère vous lire bientôt... J'attends.
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M. Iraje · il y a
DECOUVERTE bien tardive, mais attentive.
BRAVO !

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