Le syndrome Bukowski

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Baptême dans la BD, confirmation dans l'écriture, en attente d'une canonisation pour l'ensemble de mon œuvre. http://clementpaquis.com/ @clementpaquis  [+]

J'ai rien contre Bukowski, la leucémie l'a emporté bien avant que je n'ouvre le premier de ses livres. J'ai longtemps cherché à comprendre l'engouement autour du personnage parce-que je n'ai jamais saisi ce qui justifiait une telle euphorie le concernant. J'ai l'impression que dire d'un écrivain « qu'il écrit comme Buk » est devenu un genre de formule de politesse, une appréciation de marque qui permet au lecteur de situer celui qu'il lit dans un monde qu'il connaît à peu près : celui des inadaptés sociaux sédentaires à tendance alcoolique.

Y a bien qu'un cerveau de bourgeois pour se pâmer devant la vie d'un type qui passe son temps à se bagarrer, à boire et à baiser. Ah ça, la poésie prolo et le charme du jamais-vécu pour celui qui la regarde, c'est tellement extraordinaire.

Vite fait, si on vit plus dans le monde de Buk que dans celui autour duquel ses lecteurs fantasment, on fait rimer alcool avec nausée, bagarre avec hôpital et sexe avec maladie vénérienne. Rien de poétique là-dedans, juste de la misère bien sale, de la tristesse figée sur du papier et une bonne dose, une très bonne dose de foutage de gueule de l'auteur à ses fans.

Car j'ai l'intime conviction que ce cher Buk méprisait profondément tous ces trous du cul de bobo pour qui la marginalité était un concept, une terra incognita, une attraction.

Je crois que le succès de Buk se construit autour d'une idée. Cette même insupportable idée qui rend le clochard sympathique au bourgeois parce-qu'il l'amuse et le diverti. Quand on est gamin, on fait fumer des crapauds, quand on est adulte, on fait écrire des alcooliques. L'intention est la même.

« Tiens, hier j'étais bourré ! Comme Buk ! Tiens, j'ai la chaude-pisse, du Buk tout craché ! Hey, ce fils de pute qui me double par la droite ! Je vais le rattraper et lui défoncer la tête à coup de poings ! Comme Buk l'aurait fait! »

Je me suis forcé à fouiller dans ma mémoire pour me rappeler si j'avais déjà éprouvé moi même ce genre d'admiration de la lavette pour le taulard, mais non. Si enfant, j'avais déjà parfaitement intégré les rouages de la manipulation, ceux qui permettaient au faible d'avoir la paix en flattant la virilité du fort, je ne ressentais pour tout ça aucune espèce d'admiration. L'alcool n'était pour moi que le prétexte d'être sincère une fois par semaine. La sincérité, dans mon enfance, c'était un truc de tapette et c'était suspect quand c'était trop prononcé.

J'ai découvert les poèmes de Buk quelques années après voir lu Factotum, et j'ai trouvé ça mauvais. En fait, je me suis surpris à marquer ma lecture de l'emprunte des commentaires qu'on m'en avait fait, et je me suis méprisé pour ça.

Pour trouver un poème bon, faut forcément le lire avec des yeux vierges. «Lis ça, c'est génial » est un pré-formatage insupportable.
Je crois que le contexte est primordial. C'est le contexte qui a permis à Buk de construire son personnage. La réaction en chaîne, c'est ça la clef.

J'imagine Bob, le premier type qui a lu Buk aux USA et qui a trouvé ça génial. Il a dit à son pote « Hey, Steve, lis ça ! C'est génial ». Steve était marqué par l'enthousiasme de son ami et n'a pas lu Buk de la même manière que si la charge émotionnelle avait été neutre ou négative. Il l'a apprécié à priori. Surtout qu'en plus, Bob a dû raconter l'histoire à sa manière, il en a fait un pitch élogieux, plein d'exaltation qui ne pouvait que donner envie à Steve de l'apprécier.
Une fois, j'ai fait l'expérience sur mon neveu avec de la bouffe. Pendant trois jours, je l'ai préparé à manger des escargots pour la première fois de sa vie. Je lui ai dit qu'on allait en commander au restaurant et rien que l'idée de se faire servir par un type en nœud pap semblait le ravir.

En garniture, je lui avais raconté une légende sur les antiques guerriers qui mangeaient des escargots pour être beaux, intelligents et forts.

En une journée, c'était devenu son plat préféré.
C'est comme ça. Nous sommes des êtres influençables.



Une semaine plus tard, j'ai acheté des escargots chez le traiteur pour cette fois-ci en faire goûter à ma nièce. Il avait plu toute la journée, elle sortait d'une grosse colère et s'était battue avec son frère une heure plus tôt.

Elle a repoussé l'assiette après avoir exprimé un air dégoûté

Le produit était le même, le traiteur et le restaurateur était une seule et même affaire, mais un type en nœud pap par beau temps ne donne pas le même goût aux choses qu'un oncle qui ouvre un sachet de conservation dans la cuisine de son deux pièces.

* * *



Avec le temps, j'ai eu comme la désagréable impression que ceux qui aimaient Bukoswki faisaient partie de la même catégorie d'individus que ceux qui écoutaient France inter. Je me suis retrouvé à boire un verre, à Nancy, avec une prof de français (pardon , de Littérature ) qui s'appelait Marion. Petite brune sophistiquée, méprisante à l'égard de tout ce qui pouvait représenter la populace, mais grande admiratrice de Buk. De Hank, comme elle aimait dire pour donner l'impression qu'il s'agissait d'un vieux pote. C'était devenu un outil de prétention. On sauvait les baleines, on était vegan et on lisait Buk.

Ce qui peut arriver de pire à un écrivain underground, c'est de devenir la caution de tout ce qui représente et soutien le système en place.

Quand j'écoutais parler ses fans, Bukowski devenait un militant anti-raciste, homosexuel et végétarien parce-qu'un poète était forcément un homme de bien et que le bien ne pouvait pas se trouver ailleurs que dans les convictions déjà établies par ses lecteurs.
Ça me faisait l'impression d'un châtelain qui laisserait une poignée de gitans camper au fond de sa propriété pour pouvoir flatter sa propre charité auprès de ses invités.

- Dieu que vous êtes généreux, monsieur le Comte !
- Écoutez, c'est bien normal ! Je me dois d'aider mon prochain, fusse t-il un gueux !
- Comme c'est admirable ! À propos, avez-vous déjà lu Bukowski ?

* * *

Seraphin se fait appeler Seraf, il cultive le look underground ; Barbe de six jours, fringues démodées à la mode, contour des yeux maquillés, chapeau sur la tête. Il me fait face et m'explique qu'il a senti le fantôme de Buk à ses cotés alors qu'il écrivait son œuvre. Il me dit qu'il a chié son livre. Que ça venait des tripes. Quand je lui fais remarquer que ce qui vient des tripes c'est souvent de la merde, il se tait puis éclate d'un rire forcé.

Monsieur Palabre arrive alors et reçoit Seraphin avec les mêmes égards que le serveur d'escargots avait eu à l'endroit de mon neveu.

Seraphin se lève, se mouche dans ses doigts et les secoue pour expulser contre un mur le glaire qu'il a récolté. Palabre se retourne vers moi pour commenter à voix basse que « c'est un artiste torturé ».

C'est surtout tout un gros dégueulasse.

* * *



Je fais le ménage chez Groog's edition. J'ai trouvé ça vite fait sur internet, c'est pas chiant comme boulot, les gens sont -relativement- propres dans ce milieu. Je suis en train de virer les déjections nasales de Seraphin avec une éponge. J'essuie sa 'douleur artistique'. Sur le bureau de monsieur Palabre, l'éditeur, il y a le manuscrit qu'il a apporté avec lui «  Du foutre et de la sueur, volume 2. »

Ah, y a donc un volume 1.

J'ouvre et je lis.

«  Ah putain ! La salope m'avait plaqué bien trop tôt ! J'allais donc la tuer ! Alors que je vidais ma bouteille de scotch 16 ans d'âge, ma sueur ruisselait sur mon torse jusqu'à mes jambes et mes couilles. Pas question que je me branle même si j'en crevais d'envie, et putain, et chiotte, ma queue n'avait plus senti la viande d'un bon cul depuis trop longtemps [...] »

Tiens, il a oublié la composante bagarre.

«  [...] et ma dernière rixe avec ce fils de pute de Carlos m'avait coûté une côte cassée »

Ah voilà.

* * *

Comme j'aime aller au fond des choses, j'ai acheté le DVD sur la vie de Bukoswki. Comment les gens peuvent-ils être aussi contradictoires ? Je vois Buk, un verre à la main, complètement bourré, en train de donner des coups de pieds à sa femme pendant une interview. Lorsque le journaliste lui demande d'improviser un poème, il arbore un sourire alcoolisé, les yeux mi-clos, et récite n'importe quoi avec l'air du poète qui vient de se faire toucher par la grâce. Le journaliste se pâme.

* * *

Monsieur Palabre me convoque dans son bureau pour me dire que Seraphin n' a pas apprécié mes petites remarques de l'autre fois.

Il m'explique que le génie, c'est rare et que ça vaut bien la peine qu'on tolère un mollard sur le mur. Je lui répond que ça se voit que c'est pas lui qui le nettoie et qu'on peut très bien être doué avec les mots sans se sentir obligé de véhiculer une image de pourceau.

À sa tête, on dirait que je viens de cracher sur une femme enceinte et je me retrouve avec une lettre de licenciement entre les mains. Il y a des prisonniers politiques, Je suis un licencié artistique.

* * *

Le soir même, je raconte tout ça à mon pote Marcus autour d'un verre. Comme je parle un peu fort, la table à coté réagit. Une fille très attentive à l'idée de faire pauvre avec de la classe m'aboie que je suis en train de salir un artiste dont je n'aurai jamais le centième du talent. Je lui répond de se mêler de son (gros) cul et elle me balance son verre au visage.

L'humiliation aidant, je crois que j'aurais pu lui en coller une. Femme ou non, en plein délire sur le genre, j'aurais pu m'autoriser un excès de virilité au nom de l'égalité des comportements. Mais j'ai rien fait.

Faut dire que j'ai cette manie de consigner ma vie par écrit et ça m'a freiné de me dire que je pourrais me retrouver dans les travers que je dénonce chez un autre.

J'ai donc encaissé sans esclandre et j'ai quitté le bistrot en tirant Marcus, qui lui voulait en découdre, par le bras.

* * *

Un peu par désir de fronder, je vais envoyer ce texte à monsieur Palabre. Je vais le baigner dans le whisky et cracher dessus pour lui donner ce supplément d'âme artistique qui branle à ce point l'orgueil des lecteurs de Buk et des auditeurs de France-inter, et qui sait, en changeant de nom, en m'inventant un personnage délinquant, sale et violent ; je séduirai peut-être la moyenne bourgeoisie littéraire qui se languira que je lui raconte l'apparition de ma cirrhose du foie, coincé en bout de table entre le jardinier et le présentateur du journal du soir. Je serai celui dont on consulte la misère avec condescendance, la caution morale de toute une classe d'observateurs soucieuse de paraître de gauche et dont les travaux pratiques consisteront à considérer ce que je dis comme parole d'évangile et ce qui sort de mon cul comme un totem à vénérer.

Avec le temps et des contacts, un type comme Besnehard me proposera un film sur ma vie que je terminerai à me vautrer dans de l'alcool hors de prix, me moquant de ceux qui continueront à croire que je suis resté un poète.

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