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Le supplice du Marquis

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Sensen

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Suite de "Dernière correspondance" et des "Amateurs de Cognac".


Encore quelques variations d'intensité lumineuse, puis le noir se fit définitivement. C'était une panne de courant de plus. Pour ne rien arranger, il s'agissait d'une nuit sans lune. Vanille ne discernait plus rien et pestait déjà tout en tâtonnant le mobilier autour d'elle. Il fallait pourtant s'y attendre. A chaque tempête, les fragiles câbles aériens de Kilgarvan, et plus généralement, le réseau électrique du comté du Kerry était, on ne peut plus, malmené. Ces dernières heures, les bourrasques avaient été particulièrement violentes, faisant craquer la charpente du vieux manoir. La pointe sud de l'Irlande était sans doute en train de subir la tempête la plus intense de l'hiver.

Quand la flamme se stabilisa dans le globe en verre de la lampe, Vanille entendit un craquement sinistre de branchage. Elle pria pour que le vieux chêne bicentenaire situé à l'arrière du manoir ne fut pas touché trop durement. Vanille se dirigea vers la salle de la grande bibliothèque empoignant d'une main la lanterne et de l'autre un grand panier en osier rempli de briquettes de tourbe.

Il s'agissait d'une bibliothèque majestueuse de style baroque. A la faible lueur de sa lampe, la salle se chargeait d'une atmosphère très particulière. Cela incita Vanille à scruter l'endroit comme si c'était la première fois qu'elle y entrait.

Depuis le seuil, en levant la tête, Vanille distinguait la verrière chargés d'entrelacs. Son regard se tourna ensuite vers le premier étage qui s'organisait en mezzanine périphérique. D'habiles ébénistes s'étaient évertués à combler tout espace disponible avec des étagères imposantes. Celles-ci reposaient sur les magnifiques buffets en chêne du rez-de-chaussée.

Les rayonnages, encadrés de colonnes classiques, supportaient de vénérables livres de collection aux couvertures faites de cuir repoussé et surligné.
Au fond de la pièce était disposé une cheminée ainsi que plusieurs canapés et fauteuils de cuir rouge lie-de-vin. L'atmosphère était digne d'une riche bibliothèque privée du 19eme siècle. La prestance du lieu en imposait assurément.

Une fois les briquettes de tourbe disposées en cône dans le foyer et enflammée, Vanille s'installa dans l'un des fauteuils, un plaid sur les épaules. Avant d'ouvrir son livre, l'attention de Vanille se reporta sur le seul tableau de la pièce. Il s'agissait d'une œuvre de Thierry Poncelet nommée Le Marquis. C'était une personnification. Plus précisément, le tableau représentait un épagneul de Münster* en costume militaire. Cette œuvre un peu décalée rendait très bien en ce lieux. Vanille avait l'habitude d'expliquer à ces invités qu'il s'agissait du portrait d'un de ses ancêtres. Cette plaisanterie avait beaucoup de succès. Plus exactement, Thierry Poncelet était un ami de Vanille. Son attachement à l’œuvre était donc profondément sentimentale.

Vanille se dit alors une fois de plus que Thierry Poncelet avait cette faculté de coucher sur la toile toute l'exactitude des regards. Dans le cas précis du Marquis, et quelque soit l'endroit de la pièce où vous vous situiez, vous aviez cette impression persistante que ce chien posait sur vous le regard bien veillant qui le caractérisait.

L'horloge sonna bientôt vingt trois heures. Plongée dans sa lecture, Vanille avait à peine conscience des chiens qui hurlaient au loin, très excités par les puissantes bourrasques. C'est à ce moment que la lampe s'éteignit. Plus de pétrole lampant. La plaie ! Vanille alluma son briquet et s’affaira à remplir le réservoir.

La lumière revint rapidement. Vanille allait donc se replonger dans sa lecture, quand un détail attira son attention. Stupeur, sensation de froid intense et frisson. Le tableau était vide. Plus de chien en uniforme. Vanille n'eut pas le temps de réfléchir qu'une voix se fit entendre.

- Allons ! qu'a-t-il bien pu écrire ce brave général Marbot ? C'est bien ses mémoires que vous lisez ? fit une voix douce.

La voix était amicale. Mais elle n'aurait pas dû être là. Vanille ne put s'empêcher de bondir en criant fortement, saisissant au passage le tisonnier. Elle fit face au danger et découvrit dans l'un des fauteuils, assit très dignement... eh bien... le Marquis.

- Vous n'y êtes pas mademoiselle. Je ne vous veux aucun mal. Il s'avère que cela faisait un petit moment que j'avais envie de me dégourdir les jambes.

anille ne répondit rien. Le souffle cours, serrant les dents, elle pointait toujours son arme improvisée vers la chimère.

- Je comprends votre inquiétude, mais il faudra bien vous détendre. Après tout, je ne mords pas, ricana-t-il.

Ils se toisèrent en silence. Longuement.

- Qui... êtes vous ? Que faîtes vous... chez moi ? Réussit à bégayer Vanille.

- Soit ! Vous devenez raisonnable. J'accepte votre invitation à en discuter. M’offririez vous une petite liqueur ?

Vanille toisa le chien quelques instants de plus, indécise. Cette chimère semblait digne de confiance. Son costume était très seyant. Son regard était franc. Le marquis inspirait confiance et suscitait la curiosité. Pour autant, Vanille était fébrile. Ces jambes avaient du mal à la porter. Elle avança doucement jusqu'au buffet sans pour autant oser tourner le dos au visiteur. Elle se décida à lâcher le tisonnier pour saisir la première bouteille qui se présenta, ainsi que deux verres.

- Ce sera du bas-Armagnac, dit-elle.

Je vous remercie, Madame. Pour le verre et pour votre écoute. Je vous avouerais volontiers que je n'étais pas sûr que vous déniez m’entendre.

- Vous n'existez pas, Monsieur.

- Soyez raisonnable voyons, répliqua-t-il en affichant un sourire. Vous êtes bien parvenu à entrer dans un tableau de Magritte. Pourquoi ne parviendrais-je pas à sortir d'une œuvre de Poncelet, répliqua le Marquis**.

Vanille ne sut que répondre.

- Connaissez-vous la guerre de mille huit cent soixante dix ? Plus précisément, la bataille de Bazeilles, repris le Marquis.

Vanille rétorqua silencieusement d'une moue négative.

- C'est là-bas que je suis mort, le 1er septembre, continua-t-il.

- Impossible. Vous êtes un chien. Le tableau dans lequel vous créchez date des années 2000. De plus, nous sommes en Irlande. Comment m'expliqueriez vous votre présence ici ? Rétorqua Vanille.

Le marquis se pencha alors vers Vanille. Il pris un air sérieux, à la limite de la menace implicite et poursuivit :

- Vous ne pouvez pas vous imaginez les pouvoirs d'une âme errante - Après un temps, il repris - Connaissez-vous la maison des dernières cartouches ? Il s'agit de l'endroit où la bataille de Sedan s'est jouée, emportant mes camarades et moi-même.

- Ah, oui... souffla timidement Vanille qui ne savait plus quoi répondre.

- Les âmes errantes sont bien souvent des âmes en peine. Le remord me maintient entre deux mondes.

Vanille n'était plus en mesure de faire la part des choses. Ce chien lui parlait. Était-elle dans un rêve ? Tout ceci avait l'air bien réel, pourtant. Mais comment y croire. Cette histoire n'était raisonnablement pas entendable.

- Pour arranger mes affaires, je vous demanderais d'expédier mon tableau au Musée de l'Armée à Paris. Vous savez ? aux Invalides, dit-il en tapotant avec l'index la table basse qui les séparait.

- Comment ? Mais non ! C'est mon tableau ! Se fâcha Vanille. Il s'agit du cadeau d'un très bon ami. Je ne m'en séparerais jamais.

- Et pourtant, il me faut aller au Musée des Invalides ! Aboya le chien.

- Monsieur le Marquis ! Calmez-vous répliqua Vanille amusée par l'incongruité de la situation.

Le chien lui expliqua alors que son vrai nom était Armand Dumont, qu'il fit partie du premier régiment d'artillerie de marines commandé par le Général de Vassoigne lors de la guerre de mille huit cent soixante dix qui opposa les prussiens aux français. Les combats en Moselle et en Ardenne furent acharnés et très violents.

La bataille de Bazeilles permis d’asseoir la domination des prussiens. Lors de ce dernier combat à l'Est, les zouaves du régiments d'infanterie de Marines ne déméritèrent pas. Ils infligèrent de lourde pertes aux prussiens. Le premier septembre, les français finirent par battre en retraite.

Le récit qu'en faisait Armand était vif et empli de fierté, de tristesse aussi en évoquant les camarades morts. Armand, pour sa part, fût l'une des dernières pertes lors de la bataille. Il fût abattu non loin du commandant Arsène Lambert, dans l'auberge Bourgerie.

-... et au moment de mourir, j'eus une dernière pensée. Un regret intense et profond...

- et..., l'encouragea Vanille

- quelques heures avant ma mort, je fus témoin d'un bombardement ennemi ayant touché une maisonnette. Celle d'une lavandière qui n'avait pas pris la peine d'évacuer. Elle mourut des suites de ces blessures, dans mes bras. Nous comprirent assez rapidement qu'elle était restée avec un membre de sa famille infirme. Elle ne se représentait sans doute pas ce qui allait se passer.

- Qu'auriez-vous pu y faire de toute façon ?

- J'aurais dû la convaincre de partir... l'informer du danger. Nous aurions du la forcer à prendre la route de Charleville, au lieu de la sermonner gentiment. Elle aurait survécu !

- Nous ne pouvons plus rien y faire, fit Vanille qui, fatiguée, s'exaspérait des états d'âme d'Armand.

- Son visage, sa silhouette étaient si parfaits. Elle n'était qu'innocence. Je me souviens de ces yeux d'un vert profond et de sa belle chevelure d'un noir intense.

- Bref, ça a été le coup de foudre et vous n'avez pas pu en profiter. J'en suis désolée. Mais je ne vois pas en quoi une expédition de mon tableau au Musée des Invalides pourrait y changer quelque chose.

- C'est de la stratégie militaire, fit la chimère se redressant, alerte.

- Comment ?

- Il faut que j'accède à la journée du dix huit août mille huit cent soixante dix, Mademoiselle. Pour cela, il y a un tableau... le Cimetière de Saint-Privat du peintre Alphonse Neuville. Il correspond à une des dernières scènes de la bataille de Gravelotte, un village située à l'ouest de Metz. Une fois passé dans l’œuvre, utilisant mon entraînement militaire, je pourrai, je le pense, voler un cheval aux prussiens. Je prendrai alors la direction de Jarny pour prendre de l'avance sur les troupes allemandes. A Jarny, en temps de paix, j'aurais pu emprunté la nouvelle ligne des chemins de fer de l'est vers Verdun. Toutefois, cette ligne a été réquisitionnée. Peut-être même sabotée. Je poursuivrai donc à cheval dans les champs moissonnés vers Verdun. Je pourrai ainsi éviter les contrôles français qui me feraient perdre un temps précieux et qui pourraient m'être fatal si par malheur mon apparence ne change pas d'ici là. Mon parcours se fera de nuit en mettant à profit les levés de lune. Je me rappelle très bien la clarté lunaire de cette fin d'août mille huit cent soixante dix.

- Et après..., fit Vanille avec une moue sans intérêt pour ces fadaises.

- A Verdun, il y a la Meuse. Il y a donc des mignoles, précisa le marquis.

- Qu'est-ce...

- Ce sont des bateaux avec voiles et cabines. Bref, je serais à Bazeilles, dans les faubourgs de Sedan, un jour avant mon propre régiment. J'aurai donc le temps de convaincre cette demoiselle.

- Bon. J'en ai assez entendu. L'alcool ne semble pas réussir au chien. C'est du délire. Ce ne sont que des tableaux. Vous avez pu sortir du vôtre. Félicitations ! Vous n'allez pourtant pas changer le cour des choses en rentrant dans une autre œuvre.

Vanille partit se coucher et envoya paître Le marquis quand il tenta d'insister. Les jours suivants, elle vérifia de nombreuses fois que le chien était à sa place, dans le cadre, ce qui fût le cas à chaque contrôle. Elle se surprit, un soir, à lui parler. Il ne se passa rien. Elle en vint même à douter de la véracité de ce qu'elle avait cru vivre en cette nuit de tempête.

Cinq mois plus tard, toutefois, le chien revint à la charge. Les nuits de Vanille furent alors systématiquement agitées par une chimère entêtée, insistante, épuisante et indifférente à l'agacement de Vanille. Ce chien chantait fort et particulièrement mal.

D'un abord galant le premier soir, il ne se privait maintenant plus de perturber l'intimité de Vanille à l'endroit le plus délicat. La salle de bain !

En un mot, le manoir était hanté.

Face au fantôme d'un ancien militaire n'ayant plus besoin de sommeil, Vanille finit par céder. Elle procéda alors à la destruction du tableau. Sans succès. Après plusieurs semaine de ce régime éprouvant, Vanille souhaitait ardemment le repos, si bien qu'un lundi matin, après une nuit particulièrement agitée au manoir, d'aucuns la virent se présenter à l'ouverture du bureau de poste de Kilgarvan.

Le tableau pris donc la direction de la France muni d'un courrier d'accompagnement exprimant le souhait que cette œuvre intègre les fonds du Musée. Vanille allait très certainement passer pour une demeurée suite à ce courrier, mais elle pourrait dorénavant dormir.

Le regard dans le vague, des valises sous les yeux, le visage d'une pâleur intense, Vanille sortit du bureau de poste, poussant faiblement la porte principale de l'édifice.

- Madame Veilleur ? s'exclama un homme brun d'une cinquantaine d'année, habillé fort élégamment.

La réponse de Vanille ressembla à un soupir d'agacement.

- Ah ! Il s'agit bien de vous, dit-il en pointant de l'index une enveloppe poussiéreuse sur laquelle était consignée un petit texte en pleins et déliés.

Un bref échange de regard, puis il lut le message.

- Nous vous demandons de bien vouloir vous rendre au bureau de poste de Kilgarvan le matin du lundi trente et un août 2020. Environ vingt minutes après l'ouverture du bureau, une femme correspondant au dessin ci-après en sortira. Prière de lui remettre l'enveloppe.

L'homme regarda une fois encore le croquis sur l'enveloppe, puis remis la lettre à Vanille qui resta silencieuse, exténuée.

- Je suis huissier...et mes collègues ne vont pas me croire. Ce courrier a été remis à notre étude il y a cent cinquante an. Incroyable...incroyable... répéta-t-il en s'éloignant.

Vanille sembla avoir une longue absence. Puis, réalisant enfin ce que l'homme venait de dire, Vanille repris de la vigueur et décacheta maladroitement l'enveloppe. Dans le pli, elle trouva le petit billet suivant :

« Pris par les prussiens à Verdun. La mission est un échec.
Rendez-vous au Musée de Bazeilles dès que possible, devant la toile représentant les combats de la maison des dernières cartouches. Un chien vous y attend.
Venez m'y retrouver avec une toile vierge et un fusain. Cela devrait suffire pour mon transfert.

PS : Je dois aller aux Invalides !».

* Chien d'arrêt et de compagnie
**Cette réflexion fait référence à la Nouvelle "Les Amateurs de Cognac" où Vanille Veilleur fait une rencontre surprenante au Musée des Beaux Arts de Tournai en entrant sans le savoir dans un tableau de Magritte.

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Miraje · il y a
Entre art et Histoire, le fantastique prend forme de la manière la plus poétique qui soit.
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Elisabeth Marchand · il y a
Que d'imagination! Et votre écriture est bien plaisante...
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Sensen · il y a
Merci à vous de ces lectures et commentaires.
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Martine · il y a
Jamais je ne pourrais écrire comme vous.je viens de lire votre histoire et cet écrit me fait penser aux auteurs du 19 eme. Vous avez du talent.
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