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Le stratagème

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Clément Paquis

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En compét

Ça m'emmerde, d'écrire de la fiction. La fiction c'est le branle-bite du pauvre d'esprit. Des histoires à dormir debout pour qui n'en vit pas, lecteur et auteur. L'écrivain qui a une vraie vie, lui, il n'a pas à l'inventer pour faire plaisir à son public de payeurs professionnels. L'écrivain qui, avant de tremper sa plume dans l'encre était marin, soldat, conquérant... Celui-là n'a pas à se creuser les méninges pour créer de toutes pièces une fiction absolue. Il vit, et puis il écrit. C'est comme ça que je conçois le métier d'écrivain. Car en réalité, l'écrasante majorité de ceux qui se targuent d'avoir des choses à dire seraient condamnés à l'amputation des deux mains dans une tyrannie à la tête de laquelle je serais.

Ce que je pourrais avoir à dire, tout le monde s'en cogne. Ce que l'on paye, chez moi, c'est ma capacité à produire du vent. Déjà dix tomes d'une même saga, le tout publié sous un nom de plume, bien sûr. Je suis mortifié à l'idée qu'on puisse m'associer aux bouses que je ponds. Alors la première chose que j'ai faite, lorsque j'ai rendu mon premier manuscrit aux éditions Rose, c'est de prendre un pseudonyme. Ridicule, comme le contenu de ce que je produis. Ralph Morgan.

« Les confessions d'une nonne  », un titre grotesque. Mais mon éditeur avait applaudit des deux mains, flairant chez moi cette capacité à pisser de la copie, et vlan, me voilà écrivain salarié chez Rose, à m'acquitter d'un roman par an en échange du niveau de vie auquel je me suis habitué.

Notez que le niveau de vie en question, c'est pas non plus l'extase, parce que chez moi, bien-vivre, ça veut dire de quoi boire, manger, et voir venir les découverts un minimum. C'est tout. Pas plus. Je suis pas joueur, j'ai jamais foutu les pieds dans un casino, je dépense pas énormément en alcool, même si en bon inadapté social, je bois évidemment trop. Ce qui manque à ma vie, c'est une femme. Mais c'est terrible, les femmes. Ça vous asphyxie les capacités intellectuelles, et à la fin, vous n'êtes plus fichu de ne penser qu'à une chose. Elle. En bien ou en mal. Et son odeur, et la manière dont elle gémit quand elle prend son pied, et la façon dont elle vous aboie dessus quand elle pique sa crise, et c'était qui ce type avec qui elle parlait hier soir, et la semaine d'avant... Une femme, ça rend fou, et fou je le suis déjà suffisamment, avec toutes ces obsessions que je me traîne depuis mon adolescence.

Je vais me suicider. Pas maintenant, pas ce soir, pas demain ni le mois prochain, mais je crois bien que c'est la seule issue pour un type comme moi. Parmi les nombreuses terreurs à me parcourir la cervelle, il y a celle de crever tétraplégique ou au trois-quarts sénile. Je vois ça comme l'enfer, la fin façon hospice de petit vieux, à se faire torcher les fesses par une grosse dame qui aurait pu faire charcutière, et qui s'adresse à vous à la troisième personne du singulier parce qu'un vieux, c'est un peu comme un attardé. « Il a fait caca ? Il a mangé sa purée ? Il veut que je lui mette la télé ? Ça va être des chiffres et des lettres. » Tout sauf terminer comme ça, réduit à ce qu'il y a de pire dans l'humanité, un téléspectateur.

J'avais écrit un sacré livre, pourtant. Mais il m'était revenu de tous les éditeurs à qui je l'avais envoyé. Y en a même qui s'étaient permis des commentaires désobligeants. Désobligeants, et avec des fautes d'orthographe, par dessus le marché. Le type chargé de me faire la réponse devait être un étudiant stagiaire avec une très forte estime de sa personne. Il m'avait dit que c'était pas le genre de la maison d'éditer ce genre de littérature dégueulasse. Et m'avait suggéré de proposer ma prose à un abattoir. J'avais trouvé ça marrant, même si c'était méchant.

Du coup, c'était né comme un pari avec mon ami Daniel. Daniel m'avait suggéré un stratagème. Il m'avait dit « écoute mon vieux – même si je suis pas si vieux –, tu devrais donner à ces gens ce qu'ils veulent. Tu devrais écrire un truc bien insipide, mais dont tu sais qu'il fera mouiller les yeux (et pas que) de la nana qui aime lire à la plage pour se donner des airs d'intellos. Et ensuite... » Daniel, il a toujours eu de bonnes idées, et puis pour ce qui est des livres c'est un crack. Il a lu genre toute la bibliothèque d'Alexandrie, ce qui fait de lui une sorte d'ordinateur avec un disque dur en viande dans la tête et qui connaît la moindre référence au moindre bouquin pondu depuis que les hommes écrivent. Il m'avait suggéré de jouer le jeu des éditions Rose, et puis le jour où je me retrouverais sur un plateau télé, en direct de préférence, je parlerais de mon vrai bouquin. Celui sans éditeur, sans publication. Et là, ça serait trop tard, tout le monde serait au courant et forcément je recevrais des coups de téléphone, des propositions de professionnels intéressés par mon œuvre inconnue. Ça ferait bisquer les gens de chez Rose, mais tant pis. Ou tant mieux. Et une fois que je serai enfin reconnu pour ce que je suis vraiment, je dis pas que je serai heureux, mais je serai peut-être un peu moins amer.

Ça avait presque fonctionné. Je m'étais retrouvé sur un plateau télé, en prime time un samedi soir pour raconter comment je réussissais à créer toutes ces histoires à dormir debout qui se vendaient si bien. J'étais l'invité surprise. L'écrivain préféré d'un chanteur français dont on a l'impression qu'il a toujours été dans le paysage même si on a du mal à se rappeler ce qu'il chante. Le type avait aimé mes livres, ces histoires d'amour si poignantes (c'est dire l'état de déliquescence culturelle de la bourgeoisie mondaine) et du coup on m'avait sonné et je devais attendre en coulisse le moment où l'animateur me dirait de venir. Là, le chanteur en question ferait son étonné, écraserait une petite larme s'il arrivait à chialer sur commande et on parlerait de moi, de ma promo pendant quelques minutes, vu que c'était juste à cette condition que j'avais accepté de me prêter à toutes ces simagrées.

Ça s'était passé comme prévu. « On a quelqu'un pour vous, en coulisse... » et bim j'avais déboulé. Et là, gros malaise, le chanteur star de la soirée ne m'avait pas reconnu. Il savait pas qui j'étais le bougre. Faut dire que ma tronche, tu la trouves nulle part. Pas même sur Internet, et merci les clauses de confidentialité de chez Rose. À défaut d'avoir du goût en matière de littérature, ils savent tenir leurs engagements juridiques. Donc le mec me regarde, gêné, il se creuse les méninges pour trouver qui je suis mais on sent que ça vient pas. Tout le monde est embarrassé, et l'animateur de dire mon nom à haute-voix, genre pour m'annoncer alors que c'est évident que c'est pour mettre la star de la soirée au parfum. Quelle honte. Mais je me démonte pas et je les rejoins sur leur canapé rouge où une demi-douzaine de culs d'artistes mondains m'attendent, assis les uns à côté des autres.


Et c'est là que je les vois se décomposer. À mesure que je leur raconte le contenu de mon livre, du vrai, de celui que j'aimerais voir publié, l'animateur vedette écarquille de grands yeux. Idem pour mon fan de chanteur et la bande de groupies qui l'accompagne. Faut dire que mon histoire n'est pas banale, ainsi que je vous l'ai expliqué, l'écrivain qui a bourlingué, qui était marin, soldat ou conquérant, n'a pas besoin de donner dans la fiction. Moi, ça fait trente ans que je tue sans distinction d'âge, de race, de sexe ou de religion. Et j'avoue que je prends plus de plaisir à relater par écrit la manière dont j'ai traqué, capturé puis abattu mes proies qu'à l'acte même de tuer. Y a plus de poésie dans un livre que dans le plus abouti des crimes rituels, parole d'assassin.

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En compét

291 VOIX

CLASSEMENT Nouvelles

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Michel Allowin · il y a
Rude chute
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Dranem · il y a
J'ai pas du tout aimé, ça ressemble à une imposture... mais ça fonctionne !
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La Titanide · il y a
OUf ! au moins un ! :-) quelque part pas si loin des chemins de mon enfance ! AH!!! L'océan indien ! il y a des veinards tout de même...
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Clément Paquis · il y a
Et il l'a lue, lui ;-)
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La Titanide · il y a
Si j'ai lu ! Non,mais dis donc !:-) j'ai le droit de ne pas vous aimer !:-):-) ça m'arrive !:-)
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Dranem · il y a
Si vous saviez comme l'océan Indien m'inspire...dans l'écriture, et dans toute cette culture des îles vanilles...
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Clément Paquis · il y a
Une imposture, c'est à dire ?
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Dranem · il y a
Disons que je n'ai pas très bien compris ce texte - en contradiction avec la première phrase -
puisque l'assassin écrivain voudrait nous faire croire qu'il" poétise" son crime !

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Clément Paquis · il y a
C'est sa conclusion, pas sa notice !
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Dranem · il y a
OK pour le mode d'emploi , dont acte !
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Rachael · il y a
On se doute que c'est morbide, mais je n'ai pas vu venir sa double carrière d'assassin ! Un texte super agréable à lire et un style coulant : je reviendrai ^^
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Flip · il y a
excellent ! J'aime les personnages décalés et celui-ci l'est vraiment.
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Marcal · il y a
J'ai adoré. Mais ne te suicide pas tout de suite, ce serait dommage !!! Bravo et bonne chance.
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Chironimo · il y a
Clment sur un plateau télé! j'imagine la tronche à Drucker!!
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Chtitebulle · il y a
Le début m'avait surpris ......... mais je n'ai pas de regret d'avoir lu la suite ! J'adore !! Mes votes ...
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Corinei · il y a
GENIAL mes voix
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Mayécrit56 · il y a
une fois encore j'ai aimé, et je n'ai pas vu venir la chute!
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Atoutva · il y a
Et combien tout cela parait véridique !
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