Le stage

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Finaliste
Jury


— Dis, gamin, on a reçu le rapport d'autopsie de la rue Montaigne ?
— Comment ? Oui, oui... Je l'ai posé sur votre bureau, major.
— Bien. Bien. Et ça dit quoi, en gros, gamin ?
— Le légiste pense que la mort remonte à la veille au soir... Entre dix-neuf heures et vingt-deux heures.
— Trois heures ? Ce n'est pas vraiment du précis-précis. Et dans les grandes lignes, la suite, ça donne quoi, gamin ?
— Excusez-moi major... Mais j'ai vingt et un ans...
— Bravo, gamin ! Et ?
— Ben... Si vous pouviez éviter de toujours rajouter « gamin »...
— Ah ! D'accord, gamin. Donc... Pour la suite... En résumé, gamin, en résumé.
— Mort, par strangulation. Pas d'effraction. Pas de traces de lutte.
— Hum... Sur le gugusse lui-même ?
— Bertrand Levasseur – Trente-huit ans – Professeur de yoga à domicile – Divorcé d'une certaine Florence Meuglais – deux enfants de trois et cinq ans – Ils ont tous quitté la région et vivent dans le sud-ouest à... Je ne sais plus trop où... Désolé.
— Aucune importance, gamin. Quoi d'autre ?
— Ah, oui ! Important ! La scientifique a relevé des traces d'ADN sur la rambarde qui n'appartiennent pas à la victime.
— Important, en effet, gamin... Les recherches dans nos fichiers ?
— Rien jusqu'à présent.
— Bien. Beau travail gamin. On va pouvoir se reposer...
— Quoi ? Excusez-moi major, mais... Je fais quoi, moi, maintenant ?
— Apprends une bonne chose, gamin, dans une enquête il faut laisser le temps au temps. Crois-en mon expérience, gamin, il faut laisser aux indices l'opportunité de fermenter et de remonter à la surface. J'ai toujours travaillé comme ça... et je suis major, non ?

L'appel pour une « intervention » remonte à avant-hier matin, un peu avant la pause « gâteau-mollet », spécialité pâtissière incontournable de nos Ardennes, qui stoppe « l'usine » pendant un bon quart d'heure. Le major Antoine Prémonpré a hurlé mon nom dans le couloir du commissariat de Rethel où je fais mon stage d'auxiliaire de police. Ça ne fait que quatorze jours que je suis là, et on m'a déjà confié le vrai porte-carte en cuir, avec le médaillon officiel et la carte barrée des trois couleurs, avec ma photo en uniforme et mon nom en grosses lettres : Jáchym Kanovski. Bon... C'est vrai. Ce n'est pas tout à fait, tout à fait, la même carte que les vrais policiers. La mienne est provisoire et est surlignée d'un tampon « Spécimen ». Mais ça le fait, non ? Normal, je termine mon bac pro « Métiers de la sécurité », par le stage « sécurité publique et sûreté » dans « l'hôtel de Police » de ma ville. Si tout se passe bien, avant la fin de l'année, je candidate au concours de la Police nationale... Enfin... Si le major met une bonne appréciation au bas de mon rapport de stage. Bon... Avec des si...
Le major Prémonpré est une figure incontournable du microcosme policier de la sous-préfecture des Ardennes. À vue de nez, il doit avoir dans les quarante, quarante-cinq ans, sacrément dégarni sur le dessus, une fine moustache plus courte d'un côté que de l'autre, déjà un double-menton et une petite bedaine attestant de son manque d'exercice chronique. Facile de reconnaitre le major dans la « bassecour », c'est le seul à la tenue non réglementaire, mais comme il le dit lui-même : « la connerie s'habille à la mode ! » Si le polo a bien appartenu à la panoplie des officiers de police il y a trois décennies, le pantalon en viscose bleu roi fait partie de la garde-robe personnelle du major, comme les solides chaussures à plateau en cuir de veau. Quant au blouson de travail, avec manches amovibles, vu l'écusson « Poclain » arboré sur la poche pectorale, on sait de suite qu'il n'a pas été fourni par l'administration. Cet accoutrement lui donne plutôt l'allure d'un éleveur de chevaux pendant la foire de Sedan.
On ne chôme pas à la section « Recherches » ! La semaine dernière, le major m'a trainé aux archives du deuxième sous-sol pour aider le brigadier Francisco Marrez à chasser les crottes de rat, puis au Palais de Justice et à la maison d'arrêt de Charleville pour « consulter » un poivrot hirsute et vilain comme un cancrelat, sur une sombre histoire de navets volés en plein champ. Nous avons également mis un cierge à l'église Saint-Nicolas pour sa défunte mère et passé tous nos déjeuners, de douze à quinze heures, « Chez Mémère » pour « déguster » des croque-monsieur dégoulinants de sauce béchamel rance. À toutes mes questions, les réponses sont entre : « Laisse tomber, gamin », « Ça fait partie du boulot, ça, gamin », et « Quoi encore ? » Mais je crois qu'il m'aime bien.
Donc, je vous disais... Ah, oui... Quand il a beuglé mon nom, en ajoutant que, par ma faute, on était déjà en retard pour l'intervention, j'ai halluciné. Ma première enquête ! Mon imagination s'est mise à délirer à pleins tonneaux. Je ne tenais plus en place dans la voiture, au point que le brigadier-chef Boineau qui conduisait m'a demandé s'il fallait s'arrêter à une pissotière publique pour que je me soulage. J'ai eu d'abord un peu peur qu'il ne s'agisse d'un meurtre sanglant, entre bandes rivales, avec six ou sept cadavres pleins de sang – j'ai toujours eu des hauts le cœur dès que je vois une goutte d'hémoglobine. Non, cette fois-ci, ce n'était qu'un pendu, un petit, bien propre, en habits du dimanche, la tête de travers et d'une drôle de couleur bleu-gris.
— Regarde, observe et surtout ferme-là, gamin !
Le major s'est mis à fureter un peu partout dans le hall d'entrée. Il est ensuite passé dans la cuisine, a examiné la poubelle, quelques placards, avant d'ouvrir brusquement la porte des toilettes. Rien. Je l'ai suivi dans l'escalier puis sur la mezzanine où il s'est mis à genoux pour voir de près le nœud de la corde toujours en place. Au bout de deux longues minutes d'examen minutieux, le major s'est relevé, péniblement, en prenant appui sur la rambarde et en râlant « sur cette bougre de rotule qui fout le camp ».
— Major Prémonpré ! Oh, major ! On peut emmener le corps, ou bien ?
— Une minute ! Une minute ! Je veux voir quelque chose...
Nous sommes redescendus jusqu'au brancard des secours où le légiste tenait du bout des doigts le curseur de la fermeture du sac mortuaire, formant une sinistre capuche à la victime. L'examen et la mine dubitative du major a semblé quelque peu exaspérer le médecin de service.
— Alors ? C'est bon, major, ou bien ?
— Ouais ! C'est bon. Vous pouvez découper.
Le zip de fermeture m'a donné des frissons dans le dos et des petits picotements dans l'œsophage qui m'ont fait me rapprocher furtivement de la porte des WC. Le major est retourné fouiner dans le salon. Il a pris un air circonspect en prenant en main un cadre posé sur le buffet. Une femme, fausse blonde, en net surpoids dans sa robe d'été à rayures jaunes, assise sur un muret avec la baie de la Napoule en arrière-plan. Le plus bizarre est que la femme avait une tête connue. Une chanteuse ? Une actrice ? Une femme politique ? J'avais beau chercher, je ne retrouvais pas où et quand j'avais déjà vu ce visage.
Sans donner d'explication, le major interpelle notre chauffeur et sort, visage fermé, comme s'il venait de croiser un spectre. Je me précipite à mon tour hors de la maison pour apercevoir les deux policiers se diriger vers la voiture. J'ai sprinté, tout en me demandant si le major avait oublié ma présence ou si cela faisait partie de mon initiation.
— Alors il en pense quoi, le gamin ?
— Ben... Pour ainsi dire... Je ne sais pas trop, major.
— On vous apprend quoi, à l'école ? Il n'y a rien qui te choque, gamin ? Absolument rien ?
Alors là ! C'est vraiment le genre de question qui vous fout la pression. Si on vous pose ce genre d'ultimatum, c'est forcément qu'il doit y avoir quelque chose, quelque part. Mais quoi ? Je malaxe virtuellement tous les endroits où nous sommes passés, sans voir à quoi le major peut bien faire allusion. Alors je risque le tout pour le tout :
— Il y a bien la femme...
— Ah ! Toi aussi ! La femme sur la photo. Bien vu, gamin. On vérifiera ça à l'usine. Une petite faim ?
— Je peux avoir le choix... Pour le déjeuner...
— Bien sûr, gamin. Tiens, Boineau, on irait bien « chez Mémère » !
Pendant une partie de la nuit, la photo sur le buffet m'a tenu éveillé... à moins que ce soit la sauce vin rouge-échalotes qui accompagnait le civet d'escargots maison. C'est vraiment frustrant cette sensation d'avoir la clé d'une énigme à portée de main et de ne pas pouvoir avancer. J'ai fini par vomir les gastéropodes et m'endormir recroquevillé dans le fauteuil en rotin de la salle de bain.
En arrivant au commissariat j'ai trouvé le rapport d'autopsie dans la bannette courrier que je suis chargé de dispatcher, entre la corbeille jaune « Urgent » et la grise « Oubliettes ». « Dossier Levasseur » ! Le nom du mort, assez courant, ne m'éveillait rien de particulier. Aux heures présumées du décès, qu'est-ce que je faisais ? Mardi soir dernier ? Ah, oui ! Je dégustais une boite de crème « Mont Blanc », saveur vanille, seul devant « Ring Parade » avec Guy Lux. Maman ? Elle était sortie pour son bridge hebdomadaire chez tante Yvette. Je fais un bon suspect.
« Fracture de l'os hyoïde » preuve irréfutable de strangulation, « Corde polymère synthétique » disponible en libre-service dans de nombreux points de vente. Traces « d'Imidazopyridine » dans le foie – Substance sous contrôle médical et vétérinaire. Compliqué le charabia de ces rapports, il faudra que je me fasse expliquer tout ça. Je pose le classeur malencontreusement sur le clavier de l'ordinateur du major. L'écran de veille s'allume aussitôt.
Le fond d'écran affiche une photographie du major, hilare, entouré du brigadier-chef Boineau, un verre de bière à la main, et d'un autre policier plus âgé, souriant, le bras passé sur l'épaule du major. Je l'avais déjà vue, cette photo, sur ce même ordinateur, au moins une dizaine de fois, sans vraiment y porter attention. Ajouterais-je que le major, n'étant pas un acharné de l'informatique, l'écran de veille est plus souvent affiché qu'un traitement de texte.
Le cliché a été pris lors d'un barbecue privé, on voit nettement sur le côté les saucisses sur leur grille. Mais ce qui me frappe vraiment cette fois-ci, c'est à l'arrière-plan, légèrement masqué par l'ombre d'un grand parasol jaune : on dirait bien la femme aperçue chez Levasseur ! En brune ! Il faudrait agrandir l'image. Ça, c'est dans mes cordes : Copie d'écran, clé USB, retour à mon poste, logiciel gratuit de traitement d'image et voilà le travail !
Le passage de la scientifique sur les scènes de crime a au moins un avantage, c'est la prise d'un nombre invraisemblable de vues, sous tous les angles possibles et bien que les trois quarts soient, à mon humble avis, probablement inutiles. Cinq ou six clichés montrent le cadre sur le meuble du salon. Il ne me reste qu'à comparer. Bingo ! C'est absolument certain, c'est bien la même femme ! Mais alors... Cela voudrait dire que... Non ! Il vaut peut-être mieux que je garde ma découverte pour moi encore quelques heures. Ne serait-ce que pour vérifier... Oui, vérifions... et plutôt deux fois qu'une.
— Eh ! Prémonpré ! On recherche une DAF 66 Combi bleue de 1975. Elle aurait été aperçue plusieurs fois passant au ralenti devant la maison de ton suicidé. C'est le voisin d'en face, un ancien gardien de nuit insomniaque, qui a déclaré ça aux collègues, lors de l'enquête de proximité. Dis donc, t'as pas une DAF, toi ?
— Hein ? Moi ? Heu... Non. Moi c'est un break anthracite de 73. Rien à voir. Qu'est-ce que tu veux que j'aille foutre rue Montaigne ?
— Oh, moi... Ce que j'en dis...
— Bon, gamin. Aujourd'hui, je ne veux pas t'avoir dans mes pattes. Si on me cherche, je suis sur le terrain. Range-moi les armoires du fond, c'est un vrai foutoir.
— Mais... Major... Pour l'enquête... Il faudrait que je vous parle... il y a deux ou trois...

Les armoires du fond ! Je suis certain que personne ne cherche jamais rien dans ces sinistres casiers gris en métal. Dès qu'un dossier est terminé, les gars écrasent les classeurs en place pour y insérer, à coups de pieds s'il le faut, leurs documents devenus obsolètes. Moi, je préférerais chercher pourquoi madame Levasseur rigole, en tenue d'agent de police, à l'arrière de la fiesta des copains du commissariat de Rethel.
En fait, ça a été un jeu d'enfant. Les archives de l'état civil de Rethel précisent que Madame Levasseur est née Florence Meuglais. Coïncidence troublante, une Florence Meuglais figure toujours sur la liste téléphonique du commissariat, liste mise à jour tous les deux siècles, et que l'accueil m'a remise le jour de mon arrivée, estimant sans doute que ce catalogue fossile est le « codex magistratus ». La demoiselle Meuglais était donc membre de la police avant de se marier avec Levasseur, puis de divorcer et de partir avec enfants et bagages, pour le soleil. Une question : La photo sur l'ordinateur du major a été prise à quelle date, exactement ? Demain matin, avant l'entrée en fanfare du major, drivé par Boineau, je devrais avoir le temps de jeter un œil sur ses dossiers d'archives...
Au fait... Quelqu'un dans la salle sait où se situe l'os hyoïde ? Encore merci, monsieur internet : « Juste au-dessus du larynx, dans la partie antérieure du cou, en dessous de la base de la langue. » C'est écrit noir sur blanc « Sa fracture ne peut intervenir que d'une manière volontaire grâce à une compression importante et prolongée sur la pomme d'Adam. OK... Strangulation à coup sûr ! Oui, mais... pendu ou étranglé ? Une chose en amenant une autre, j'ai cherché ce que pouvait bien être « l'Imidazopyridine ». Merci internet : « Médicaments hypnotiques et sédatifs puissants à élimination rapide, tel le « Zolpidem », somnifère de référence en France. Levasseur aurait donc absorbé des somnifères avant d'aller se pendre ? Étrange. Ou alors... On l'aurait drogué, étranglé et suspendu ! Ben, oui, ça marche aussi !
Boudiou ! Quelle nuit ! Tachycardie, sueurs, insomnie totale, crampes au mollet et émissions débiles du petit matin. Coup de grâce à mon arrivée au bureau : Le fond d'écran représente maintenant une montagne au-dessus d'un superbe lac bleu turquoise. Le major soupçonnerait-il un loup ? Serait-il en train d'effacer quelques indices compromettants ? L'avantage de ma génération est que nous maitrisons beaucoup mieux l'informatique que celle du major. Je retrouve rapidement le dossier de stockage. La photo date d'il y a deux ans. Elle n'est pas la seule. Une ribambelle de clichés de La Napoule, du château, des plages, des ruelles et des coteaux environnants complètent le dossier. Sans oublier madame Meuglais-Levasseur sous toutes les coutures ou presque, dont plusieurs, assise sur l'aile d'une curieuse voiture gris foncé siglée d'un gros DAF inox sur la calandre. J'ai comme un gros doute. Je ne me sens pas très à l'aise, tout d'un coup. À qui pourrais-je bien parler de mes découvertes ? Au divisionnaire ?
— Alors, gamin, quoi de neuf ?
— Je crois savoir qui était la femme sur la photo, chez Levasseur, major.
— Levasseur ? Qui c'est, ça, Levasseur ?
— Ben... Levasseur... Le pendu de la rue Montaigne...
— Ah, oui ! Je l'avais presque oublié celui-là. S'il fallait retenir les noms de tous ceux qui se suicident.
— Justement, major... Je pense qu'il ne s'est pas vraiment suicidé. ON l'a suicidé...
— Ben, voyons ! Nous avons un nouvel enquêteur à l'usine. Écoute-moi ça brigadier-chef : le suicidé ne s'est pas suicidé !
— Ah, bon ? Un type, dépressif depuis plus de six mois, sans boulot stable, qui a été largué par sa femme et ses deux gosses, qui picole comme ce n'est pas permis et que l'on retrouve, dans sa maison, fermée à double tour, seul, le cou glissé dans un nœud de corde et suspendu à sa mezzanine ne s'est pas donné la mort ? Il aura juste glissé sur son tapis de bain ou essayé une nouvelle cravate, assis à califourchon sur la rampe d'escalier. Non, je sais... Il aura tenté une nouvelle position de yoga !
— T'es con quand tu t'y mets Boineau ! Faut dire que les stagiaires ont de l'imagination ces temps-ci. Tu te rappelles le rouquin ?
— Oh oui, il voulait déterrer des... comment il appelait çà déjà... ah, oui, des « Cold Case » ! Il nous a fouillé les archives, du sol au plafond, pendant ses deux mois de stage. Avec autant de résultats que de fraises à la messe de minuit.
— Mais... L'ex-madame Levasseur... Vous la connaissez ! C'est Florence Meuglais, une ancienne collègue... Son nom est encore sur l'annuaire du commissariat !
— Qu'est-ce que Flo vient faire là-dedans ?
— Laisse Boineau, le gamin mélange tout. Laisse tomber, j'te dis. Toi, le gamin vient avec moi, on a une visite à faire. Et c'est maintenant !
Un petit quelque chose me dit que la parole d'un stagiaire ne va pas beaucoup compter dans le débat. Vu l'éclat acéré dans les prunelles du major, je décide d'obéir et nous voilà en voiture, direction indéterminée. J'ai rapidement reconnu le parcours et l'arrivée devant la maison de Levasseur ne m'a qu'assez peu surpris bien que, d'un coup, je ne sois pas très rassuré. Je remarque la tête du voisin qui dépasse au-dessus de la haie. Un bruit de moteur dans la rue et il apparait, comme guignol hors de sa boite. Les scellés ne posent pas de problème déontologique au major. Je ravale mes protestations. Les clefs du pendu nous ouvrent la maison. Je commence à trembler un peu. L'atmosphère morbide des lieux me saute sur les épaules et m'oblige à respirer de plus en plus bruyamment. Un tronçon de corde pendouille toujours à la rambarde de la mezzanine. Là, ça devient très désagréable. Apothéose : Une nouvelle photo orne le cadre sur le meuble de salle à manger. Une photo du mort avec un yorkshire roux dans les bras. J'ai la trouille.
— Assieds-toi, gamin ! Là... dans le fauteuil !
— Major... Il faut que je vous dise... En fait... Moi, à la base, je voulais juste...
— On ne vous apprend pas à la fermer, à l'école ?
—...
— Tu es un petit malin, gamin ! Mais tu ne sais pas tout. Je dirais même que tu ne sais rien. Tu imagines, tu extrapoles, tu déduis, tu généralises... Mais tu ne prouves rien !
— Mais, major, la photo...
— Tais-toi quand j'explique ! Dis-moi, gamin, t'es-tu seulement demandé qui était vraiment Levasseur ? Quel homme, quel mari, quel père ? Hein ? T'es-tu posé la question ? Non ! Évidemment ! La mort... ça suffit à tout pardonner...
J'ai très chaud. Le fauteuil sent le chien mouillé. Je peux vous assurer que, quand vous avez déjà l'estomac au ras des molaires, c'est extrêmement déplaisant. De plus, le major tourne autour du fauteuil. J'ai la fâcheuse impression de subir à la fois trou d'air, tangage et reflux de la marée.
— Levasseur était un salopard ! Eh oui, gamin... Un pourri, un vicieux, une ordure ! Il battait sa femme, tu le savais, ça ? Non, bien sûr. On ne cherche pas des poux à un mort. Et si Flo est partie, c'est qu'il s'en prenait à Marion, sa propre gamine ! Tu le savais, ça ? Ce connard passait toutes ses journées à tournicoter autour des femmes des autres sous prétexte de cours de yoga. Je t'en foutrais, moi, du yoga ! Toutes ces gonzesses en leggins, en short court, dans des positions... Bref ! Il trompait Flo dans les grandes largeurs ! Tu l'avais noté, ça ! Non, bien sûr que non ! Tu ne regardes que par le petit bout de la lorgnette.
Le major se laisse tomber dans le canapé, l'air abattu. J'essaie de mettre bout à bout toutes les accusations qu'assène, en vrac, le policier. Levasseur serait un Dom Juan, doublé d'un mauvais coucheur jaloux et violent, triplé d'un pédophile... Rien que ça ! Et donc, si je comprends bien, le major, au courant de ces accablantes situations, on ne sait trop comment, s'est institué jury, juge... et bourreau ? Le raclement de semelles dans mon dos m'a électrisé la colonne vertébrale ! Une déferlante d'adrénaline me couvre de sueur, j'ai les genoux qui s'agitent de haut en bas sans mon autorisation et les bras hérissés par la chair de poule.
— Alors, Boineau, il en a parlé ?
— Non. C'est un petit cachottier.
— Il a bu ce matin ?
— Oui. Sans aucun doute. J'avais posé la gomme contre sa bouteille d'eau. Elle est tombée. Il n'y a pas le moindre doute.
— Bien. C'est bien ça, gamin...
De quoi parle-t-il ? De moi ? Si j'ai bu de l'eau ce matin ? Qu'est-ce que ça peut bien leur faire ? De l'eau, j'en bois toute la journée, j'ai toujours ma bouteille à portée de main. Une habitude. D'ailleurs, je boirais bien quelque chose... J'ai une de ces « patates » dans la bouche, et avec ce mal de crâne qui commence à me faire voir trouble... Qu'est-ce qu'il a à me regarder comme ça, le Boineau ? Il était au courant de tout ce foutoir ?
— Tu es sûr qu'avec ça, il ne nagera pas ?
— Pas plus que ma boule de billard...
— Putain ! Fernand... Je t'en aurais fait faire des conneries !
— Ça oui, mon salaud... Bah ! tu me revaudras ça un jour...
— Ma... Major... Il faut que je vous dise... Pour la photo... Je...
— Fermes-là ! C'est assez pénible comme ça ! Tu vois ce cher Fernand... Le brigadier-chef Fernand Boineau... Ça, c'est un ami ! Un vrai ! Même quand son pote n'a pas trouvé mieux que de tomber amoureux de sa collègue, il était là ! Mais la collègue a préféré un professeur de yoga. Un prof de yoga à domicile ! Non, mais sans blague ! Comment j'aurais pu avaler un coup pareil ! Je l'ai surveillé de près celui-là. C'est moi qui ai le premier constaté les coups. Ouais, c'est moi ! Heureusement que j'étais là ! Le soir je montais la garde dans leur jardin... J'ai entendu les engueulades, les reproches, les insultes... Après le divorce, je voulais tout reprendre à zéro avec Flo, hein, Fernand ? Ça aurait pu marcher... Ça aurait dû marcher ! Et voilà qu'elle m'apprend que ce « fils de pute » s'en prend aux gamines quand il en a la garde... Qu'est-ce que je pouvais faire d'autre, hein Fernand ?
— Ben... M'en parler, nom de Dieu ! Regarde où on en est maintenant.
J'ai du mal à suivre les confidences du major. Les mots résonnent comme dans un tunnel. J'ai froid maintenant... Il doit y avoir un courant d'air... Je sens les palpitations de mon cœur... J'ai la langue qui a doublé de volume et m'empêche de respirer. Je ne sens pas bien du tout. Je crois que je vais tomber dans les pommes... Qu'est-ce qu'il disait, déjà, le major ?

Monsieur le divisionnaire n'est pas en retard ce matin. Il examine, interloqué, la grosse enveloppe Kraft déposée sur son sous-main. Il l'ouvre avec ce drôle de coupe-papier qu'il manipule toujours en vous expliquant ce que vous devrez faire aujourd'hui. Ses yeux s'agrandissent derrière les verres jaunes de ses lunettes. Des borborygmes sans queue ni tête sortent pêle-mêle de sa bouche. Il passe, fébrile, d'un feuillet à l'autre. Il les étale finalement sur son bureau et se rend enfin compte de la situation.
Au moment où Boineau m'empoigne les aisselles et le major les chevilles, le commissaire divisionnaire de l'hôtel de police de Rethel hurle dans les couloirs :
— Magnez-vous ! Je veux toutes les voitures disponibles rue Montaigne ! Retrouvez-moi Prémonpré en vitesse !
Enfin une bonne nouvelle pour la suite de mon stage.
150

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Christian VALENTIN · il y a
Dans mon boulot aussi, on tombe sur des stagiaires plus efficaces que les anciens. Tout mon soutien !
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Jean-Michel BONVIN · il y a
Remarque fort pertinente mon cher Christian. Comme l'écrivait ce bon Victor Hugo. Les hommes ne sont que des anges stagiaires. Merci de votre amical soutien.
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Blandine Rigollot · il y a
Palpitant, trépidant, documenté, très réussi en somme ! Un stage initiatique, le dernier ? Brrr...
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Jean-Michel BONVIN · il y a
Merci de votre encourageante appréciation.Rendez-vous à la prochaine...
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Brigitte Bardou · il y a
Quand le stagiaire démasque le « maître ». Excellent !
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Jean-Michel BONVIN · il y a
Merci de m'avoir accompagné sur ce petit moment de fiction.
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Odile Duchamp Labbé · il y a
Bon polar. Merci pour cette lecture!
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Jean-Michel BONVIN · il y a
Passez quand vous le souhaitez. Merci pour votre commentaire.
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M. Iraje · il y a
Y'a pas photo ... C'est du polar, et du bon !
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Jean-Michel BONVIN · il y a
Heureux qu'il vous est plu. Merci.
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Joëlle Brethes · il y a
Je soutien de nouveau ce "gamin" très doué qui a sa place dans la police ;)
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Jean-Michel BONVIN · il y a
Merci bien de votre soutien.
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Roll Sisyphus · il y a
Ça me rappelle une affaire récente que j'ai, avec délectation, déjà lue dans une armoire aux archives.
Bon! Après ça ils te l'ont donné ton bac?
Merci!

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Jean-Michel BONVIN · il y a
Les armoires sont pleines d'histoires si surprenantes (y compris les sud-coréennes)... Merci bien d'être passé.
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loup blanc · il y a
épatant ce etxte , on n'a hâte de connaitre lka suite !! Ces stgaes dans la pôlice , avant même d'être acandidat àla candidature , c'est encore mieux que d'être titulaire !!
Et surtout le fait que le stagiare "bosse" avec des vieux de la veille " qui connaissent tout et rien sur leur boulot !!
c'est miexu que les cours donnés dans les é colkes de police qui ne doive,t pas êtres trés prêts de la réalité !!
Ce stagiaire me fait plutôtr penser à ces acteurs de cinéma qui font rêver les jeunes qui souhaitent entrer dans ce type de métier ,dans une brigade à l'ancienne !! Ils faudraient qu'ils se dépêchent car il n'y en a plis beaucoup des ces "derniers dinosaures " de la vieille école de Police à la française , évidemment !!
ou alors faire médecine puis , en drnière année , prendre la filière -- médecine légale !!
quel dommage , j'ai loupé ma carrière !! chauffeur routier , c'est pas pareil !!évidemment !!!
vivement donc , une autre vie , donc !! Merci à vous pour cette évocation de stagiaire .

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Jean-Michel BONVIN · il y a
Le métier de chauffeur routier, d'une solitaire autonomie, semble permettre
de grandes introspections fort prolixes en histoires courtes. Bonne continuation.
Merci d'être passer me lire.

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Carl Pax · il y a
Un texte dynamique, plein d'humour, avec une progression réussie. L'intrigue est intéressante, le contexte est bien posé, avec des éléments techniques sur l'autopsie et les enquêtes bien expliqués.
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Jean-Michel BONVIN · il y a
Merci d'avoir partagé mon plaisir d'écrire.
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Guy Bellinger · il y a
Un récit policier palpitant du début à la fin.
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Jean-Michel BONVIN · il y a
J'apprécie que vous ayez apprécié. Au plaisir de vous revoir...

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