Le souvenir des autres

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Au sortir d’une longue histoire de couple qui avait occupé ses vingt dernières années de vie d’adulte, Benoit redécouvrait avec Edith ce que le mot désir pouvait signifier entre un homme et une femme.

Elle était toute à la fois disponible et indépendante, désirable et rebelle, féminine et audacieuse, fougueuse et douce, et après la longue vie de couple routinière et finalement vide qu’avait été celle d’avec son ex, il avait simplement oublié que toutes ces caractéristiques pouvaient coexister chez la même personne.

Certes, les débuts de leur relation avaient été un peu laborieux, non pas qu’Edith n’avait pas envie de lui, bien au contraire, mais plutôt que lui n’était pas vraiment prêt à un tel changement, le déni de désir dans lequel il avait trop longtemps vécu collait à ses basques comme de la glue, la volonté de s’en affranchir ne suffisait pas, il lui faudrait aussi pas mal de temps.

En comparaison de ses entraves à lui, Edith paraissait bien plus libre et se disait même joueuse, il lui plaisait, elle avait passé la nuit avec lui dès leur première rencontre et l’avait trouvé suffisamment intéressant pour avoir envie de le revoir quelques jours plus tard. Mais au delà de l’attraction physique, la personnalité de Benoit, les recoins cachés qu’elle découvrait au détour de chaque conversation autant que les nombreux paradoxes qui semblaient habiter cet homme avaient laissés sur elle une forme d’empreinte qui la suivait même en son absence, comme un parfum qui l’aurait attirée irrésistiblement.

Elle avait même évoqué plus tard le souvenir du magnétisme presque sexuel qu’exerçait sur elle le parfum de son ex mari au début de leur relation. Mais l’effet que Benoit avait sur elle était bien différent, tant cet homme pouvait différer de la plupart des hommes qu’elle avait connu avant lui en de nombreux points.

Cette sensation s’installa si fortement en elle qu’elle éprouva même le besoin de le lui confirmer dans un de ces innombrables petits mots d’amour qu’elle distillait au quotidien par SMS ou mail et qui touchaient tant le cœur de Benoit. Ainsi lui écrivit-elle un jour qu’elle n’avait jamais connu d’homme comme lui auparavant et que ceux qu’elle avait connu, il les lui avait fait oublier. Il avait flotté de plaisir de longues minutes d’une aussi délicate déclaration, avant que cette mise en perspective des hommes d’avant lui ne finisse par s’avérer aussi flatteuse que troublante.

Ce fut à l’issue de ce petit mot si charmant qu’apparurent dans leurs conversations des évocations de plus en plus fréquentes de leurs histoires passées, aussi différentes avaient-elles pu être. Si celle de Benoit se résumait à une seule et unique relation un peu trop longue et trop vide, celle d’Edith était remplie de rencontres et de souvenirs qu’elle portait en elle avec un respect quasi existentiel. Elle s’était nourrie et construite de chacune de ces rencontres et si elle n’en regrettait aucune, elle gardait en elle tout autant les joies qu’elles lui avaient apportées que les souffrances qu’elles lui avaient occasionnées.

Pour Edith, ce passé était le chemin par lequel elle avait construit son image d’elle-même au sortir d’une jeunesse sans confiance ni ambition et cet affranchissement dont rêvait encore Benoit, Edith l’avait conquis rencontre après rencontre. Quoi qu’elle ai pu en douter elle-même, elle était une très belle femme et avait donc attiré de nombreux hommes. Et si elle n’avait cédé qu’à certaines de ces avances, elle en avait néanmoins retiré quelque chose à chaque fois, ne serait-ce que dans sa capacité à s’en affranchir à nouveau.

De sorte que là où Benoit voulait archiver pour de bon le précédent tome de sa vie, Edith voulait en garder tous les volumes disponibles dans la bibliothèque de son existence.

Ainsi apparurent très progressivement dans l’imaginaire de Benoit des fragments d’hommes qu’Edith avait connus avant lui, un tel qui l’avait emmené ici, un autre qui lui avait fait découvrir cela, ces détails et anecdotes singulières ou insignifiantes se fixèrent progressivement dans sa mémoire comme des fragments épars épinglés à un mur du portait de l’homme selon Edith.

Sans même qu’il en prenne conscience, une sorte d’étalonnage implicite apparu en face de chacun de ses traits de personnalités, en particulier ceux qu’Edith pointait de temps à autre, généralement en moins bien. Il ne cuisinait pas, souriait assez peu, ne la faisait pas beaucoup rire, n’était pas très fougueux au lit ou même ne la surprenait pas si souvent que ça.

C’était donc qu’un homme qui l’aurait éblouie par des plats raffinés, l’aurait fait rire de bon cœur au moins une fois par jour, l’aurait prise avec vigueur quand bon lui semblait ou l’aurait surprise par ses initiatives inattendues, aurait été l’homme de ses rêves. C’était donc que lui ne l’était pas.

Semaine après semaine, une sorte de puzzle disparate se constitua dans l’esprit de Benoit, l’image de l’homme accompli se dessinait un peu mieux, des facettes de sa séduction s’ajoutait ici et là, à tel point qu’un jour, Benoit se dit que tout bien considéré et en comparaison de ce qui avait pu la séduire suffisamment pour qu’elle s’en souvienne si bien, Edith ne l’aimait peut-être pas tant que ça.

Constat d’autant plus cruel et douloureux que ce qui avait tant touché Benoit chez cette femme était précisément le regard qu’elle avait très vite porté sur lui, et bien au delà de l’intensité de son désir, c’était sa propre image d’homme qu’il découvrait dans ses yeux à elle qui l’avait bouleversé. Ainsi donc serait-il capable d’inspirer autant d’envie et d’attirance à une femme, ainsi une femme pourrait à ce point manquer de sa seule absence, ainsi pourrait-elle à ce point vouloir mêler sa vie à la sienne. Et après ses années d’ennuis et de frustration inavoués, Benoit ne pouvait concevoir un seul instant de perdre ce qu’il avait aussi miraculeusement trouvé.

Mais il n’était pas non plus homme à se décourager rapidement, comme l’avaient confirmé à Edith quelques rares amis de Benoit qu’elle avait pu rencontrer. On pouvait même dire qu’il ne lâchait jamais ce en quoi il croyait, ses amis comme ses projets, quoi qu’il lui en coûte. Il avait d’ailleurs poussé cette qualité jusqu’à la caricature dans sa vie maritale précédente et n’avait lâché prise qu’en dernière extrémité, là où beaucoup d’hommes auraient claqué la porte le jour même du premier aveu d’adultère.

Seulement voilà, s’attaquer frontalement à cet homme idéal, fut-il aussi composite, pouvait paraître impossible à première vue. On ne pouvait pas devenir à ce point un autre que soi, même après plusieurs années de labeur et même avec la meilleure des déterminations, sans parler de la patience qu’il faudrait à sa compagne pour voir enfin s’opérer la mutation attendue. Malgré les innombrables qualités que cette femme unique réunissait en elle, il ne serait venu à l’idée de personne de la qualifier de patiente.

C’est alors qu’il lui revint en mémoire ses lectures d’adolescent, et qu’à la multitude des ennemis il comprit qu’il lui faudrait opposer la ruse, et donc face à ces Curiace voulant tous ensemble son péril, il serait l’Horace qui les vaincrait un à un.

Fort d’une nouvelle détermination, il considéra que remporter une telle bataille aurait d’autant plus de chance de se produire qu’un premier succès viendrait immédiatement récompenser sa première initiative, tant pour son moral de combattant que pour celui de la dulcinée à conquérir. Après de multiples observations du terrain et réflexions tactiques, il écarta les objectifs trop ambitieux, fit une sélection des cibles plus à sa portée et après encore quelques semaines de tergiversations bien compréhensibles au regard d’un tel enjeu, il lança un beau jour sa première offensive lors d’un déjeuner impromptu, sans crier gare et sans qu’Edith ne devina l’audacieuse offensive, il lui servit sa première quiche lorraine.

Le résultat, bien que mitigé d’un stricte point de vue gastronomique, marqua néanmoins les esprits et posa comme prémisse qu’à défaut de maîtriser d’emblée la science culinaire, Benoit n‘en avait pas moins entamé la découverte. Au yeux d’Edith, l’œuvre état sans nul doute perfectible, mais l’artiste n’était pas totalement dénué d’ambition.

Ce premier succès d’estime renforça la détermination de Benoit en même temps qu’il lui fit prendre conscience du chemin qu’il lui restait à parcourir. Il ne fallait donc pas perdre de temps avant de marquer un nouveau point, de l’audace, encore plus d’audace, certes, mais aussi éviter les faux pas et retour en arrière aussi préjudiciables que démoralisant, voire les trop longs intermèdes qui alimenteraient le doute, la victoire ne serait obtenue qu’au prix d’une farouche détermination autant que d’une vigilance de chaque instant.

Deux jours plus tard, il parut opportun à Benoit de faire un bref détour en rentrant du bureau pour choisir un bouquet de fleur qu’il ne manquerait pas d’installer bien en vue sur la table du salon, avant l’arrivée d’Edith vers les 19h30 en général. Cela lui laissait le temps de déballer l’acquisition et de l’installer dans un de vases stockés en haut du placard de l’entrée, le geste pouvait paraître modeste mais l’effet visuel et donc émotionnel devrait être significatif, en d’autres termes un bon rapport coût efficacité.

Résistant à la tentation de la gerbe de roses rouges, la cible méritant mieux que des armes conventionnelles, il jeta son dévolu sur un assortiment de roses très pales, de marguerites et d’œillets du plus bel effet. La jeune fille de la boutique s’empressa d’emballer le tout dans un plastique transparent artistiquement plissé, non sans avoir longuement vanté à Benoit les vertus du petit sachet de poudre blanche qu’elle y avait agrafé, sensé retarder leur vieillissement. Que n’avait-t-on pareil substance à s’administrer soi-même, se dit Benoit, avant de filer d’achever l’installation.

A nouveau, la surprise alluma cette petite lueur tant attendue dans le regard d’Edith, elle admira le bouquet et l’originalité de sa composition, même si elle ne put s’empêcher d’en changer le vase, ce qui eu pour effet de perdre le bénéfice de la poudre blanche qui venait d’y être diluée. Ainsi le bouquet resta bien en vue les jours suivants, mais avec la perte de cet allié chimique pourtant bien utile, il restait moins de temps qu’espéré à Benoit pour mener une nouvelle action remarquée.

Trêve d’escarmouche flatteuses mais de faible portée, Benoit se dit qu’il allait falloir désormais s’attaquer à du plus lourd. Autant fallait-il se l’avouer en toute honnêteté, le terrain de la sexualité était à la fois périlleux, anxiogène et incontournable. D’une manière ou d’une autre, il faudrait bien qu’il s’y engage et aussi difficile qu’apparaisse cette place forte au sein du champ de bataille, elle devrait être prise tôt ou tard pour prétendre à la victoire finale.

Seulement il n’était plus seulement question d’audace ou de bonne volonté, il fallait y ajouter la capacité physique à assurer une telle offensive jusqu’à son terme, la panne sèche avant la prise définitive de la position eut été à la fois l’humiliation ultime et la défaite générale assurée. Certes Edith ne s’était pas vraiment plainte d’une déficience notoire, hormis des débuts très laborieux, Benoit était parvenu à la faire jouir quelques fois. C’était plutôt dans la manière de s’y prendre, elle semblait attendre de lui plus de fougue, d’envie assumée, voire d’instinct de domination.

Sa conclusion fut d’opter pour la guerre éclair plutôt que pour la grande offensive planifiée, la aussi l’effet de surprise devait jouer à fond sur la cible. Benoit avait donc imaginé une ballade dans des alpages tout proches le weekend suivant et tâcherait de dégoter sur place le bosquet de sapin propice à l’action.

Le weekend survint avec son lot d’aléa météorologique et il maintint le programme de balade envers et contre tout, d’autant qu’un détour par la pharmacie lui avait permis d’acquérir une petite boite de pilules censées lui assurer le minimum de performance requises. Une fois la pilule avalée, il se retrouva dans l’état qui imposait que la balade ait bien lieu, malgré une température déjà fraiche en cette fin d’été peu adaptée à une quelconque ablation vestimentaire. Benoit entraina malgré tout Edith à l’écart du chemin et après avoir laborieusement déboutonné le pantalon de sa compagne, tenta de la prendre par derrière malgré une érection diminuée par le froid. Elle se laissa faire patiemment et Benoit ne parvint à jouir qu’après de laborieuses minutes et un début de fou rire d’Edith. Une corneille était venue se poser en haut du sapin d’à côté et coassait dans le même rythme que leurs ébats. Edith s’était alors imaginé que l’espiègle volatile les observait de son perchoir et soit encourageait celui qu’elle devinait être le mâle, soit imitait les cris attendus de la supposée femelle, mais dans les deux cas, l’effet comique était assez réussi.

L’échange de papier de toilette pour s’essuyer mis un terme à cette scène d’un érotisme torride, Benoit n’osa même plus parler tout le temps du retour, craignant qu’Edith n’explose de rire au seul son de sa voix. Au lieu de ça, elle lui tint la main en souriant et il parvint finalement à penser à autre chose.

Certes les entreprises successives n’avaient pas abouti à l’échec, ce qui était en soi une première victoire, mais à mesure que le temps passait, Benoit mesurait un peu plus la difficulté du projet. Sa stratégie de séduction s’appuyait-elle sur une hypothèse erronée ? Les fragments de souvenir positif dans l’esprit d’Edith composaient-ils pour autant un tout désirable, et plus encore un tout auquel il aurait pu réellement ressembler ?

Pourtant il avait cru déceler un très léger changement dans l’attitude d’Edith à son égard, non pas le désir ardent des débuts, mais un plaisir visible à être avec lui, à rechercher son contact physique, ce qui ne manquait pas de le toucher au propre comme au figuré. Seulement voilà, quand on avait goûté ne fusse qu’une nuit au désir assumé d’une femme telle qu’Edith, on restait presque en manque d’une expérience si enivrante.

Il se dit alors qu’il fallait peut-être mieux consolider les positions acquises que de se lancer immédiatement dans une autre offensive. Vinrent alors plusieurs semaines de bricolages de toutes sortes, un coup de peinture, ici, une barre à rideau là, sans parler du rangement de la cave où s’entassaient pêle-mêle les jeux d’été, la piscine démontable, les outils de jardinage et une foultitude de bidules en tous genres que ni lui ni Edith n’avait jamais pris le temps de trier.

Cette nouvelle initiative avait au moins l’avantage d’une incontestable utilité, mais elle avait aussi quelques inconvénients, comme par exemple de contraindre Benoit à rester des heures dans une cave sombre et humide ou encore une bonne entaille sur le haut du crâne après la chute de tout en haut des étagères d’une lampe de chevet dont la laideur justifiait à elle seule qu’elle se retrouva ainsi dissimulée.

En définitive, le résultat fut peu spectaculaire au regard de la dépense d’énergie, la visite impromptue d’Edith s’était d’ailleurs conclue par un «ya toujours aussi peu de place ! » des plus décourageants.

Sur le front de la gastronomie, les progrès étaient également peu évidents. La position initiale brillamment conquise par la quiche lorraine avait été tout au plus consolidée par quelques nouvelles variantes lardon fromage ou champignon épinard, si ce n’était qu’à l’occasion de cette dernière réalisation, Edith avait laconiquement remarqué qu’elle détestait les épinards, plongeant Benoit dans la culpabilité autant que les regrets. Que n’avait-il mené d’enquête préliminaire avant d’opter pour cet ingrédient !

Bref on était encore très loin du compte, et pourtant Edith était toujours là. Non pas que son enthousiasme initial était revenu, mais elle ne semblait plus devoir ajouter d’autre lacune au portrait de Benoit et il pensa ainsi avoir atteint une sorte de point bas en dessous duquel il n’irait sans doute plus.


Mais pouvait-il décemment se contenter d’un tel bilan ? Comment aurait-il pu une seconde incarner l’homme de sa vie pour Edith en comparaison des éblouissantes qualités de son homme puzzle ?

Les vacances de la Toussaint apparurent comme la nouvelle opportunité à ne rater sous aucun prétexte, Edith avait quelques jours de congés à rattraper et Benoit disposait d’un répit inattendu dans son job. Il mitonna un weekend parisien dans lequel il fondait les plus grands espoirs. Une fois les réservations discrètement effectuées, il résista à lui avouer la destination de ce petit break en amoureux, ce qui ne manqua pas d’exciter en retour la curiosité d’Edith.

La première conséquence du stratagème fut d’exciter Edith tout court, comme aux meilleurs moments de leurs débuts et les trois nuits précédents leur départ furent aussi courtes qu’animées. La deuxième conséquence fut qu’Edith se perdit en conjectures sur leur destination et étant joueuse de tempérament, elle fit le pari du Maroc ou de la Tunisie dont elle rêvait depuis des mois. De sorte qu’en embarquant dans le TGV du matin pour la capitale, son humeur sembla s’assombrir autant que la météo cataclysmique qui y était annoncée. Benoit ne compris l’ampleur de la déception qu’à l’arrivée à l’hôtel, pourtant fort sympathique et accueillant. Edith n’avait dans sa valise que trois maillots de bain, deux serviettes de plage et une paire de tong.

Le programme culturel préparé par Benoit acheva de plomber l’ambiance et après les miniaturistes flamands du début du XVIème siècle, l’invention du macramé chez les Hopi des grandes plaines d’Amérique du Nord, et enfin une rétrospective sur le design des ustensiles de cuisine à Beaubourg, le tout en à peine deux jours, Edith se replia dans le silence et ne prononça plus un seul mot jusqu’au retour chez eux.

Autant les premières offensives avaient paru victorieuses, autant ce weekend remettait tout en cause, comment Benoit avait pu autant manquer de jugeote et ne pas entendre ce qui aurait fait tant plaisir à Edith. Comment allait-elle réagir à autant de maladresse ? Seule une manœuvre audacieuse pouvait éventuellement le sortir de cette impasse. Qu’aurait donc fait ce foutu homme puzzle à sa pace ? Cet emmerdeur en pièces détachées dont la seule ambition semblait être d’humilier Benoit un peu plus à chacun de ses impairs. La sorte d’admiration confuse que lui avait inspiré ce portrait robot se muait progressivement en détestation, puis en haine profonde. Il fallait bien se l’avouer, le découragement était proche.

Dans un accès de colère teinté d’abattement, Benoit se lança dans une initiative aussi téméraire que désespérée. Qu’avait-il à perdre en définitive, sinon l’amour et le désir de cette femme, c’était peut-être tout simplement qu’il n’en était pas digne. Il empoigna son petit ordinateur portable et se réfugia dans la chambre d’ami jusqu’à tard le soir, il préféra même se coucher une fois Edith endormie.

Le lendemain soir, après une journée de boulot aussi déprimante qu’inefficace, il rentra chez lui accablé par la certitude que leur histoire allait s’arrêter là, trop c’était trop, ou plutôt pas assez c’était pas assez. Pas assez de légèreté, d’inattendu, de vitalité, d’audace, seulement un type stupide inapte à la séduction dont l’échec amoureux était aussi prévisible que légitime. A peine eut-il refermé la porte et posé mécaniquement ses clefs dans la petites jatte, une habitude de plus dans l’ennui qu’inspirait son quotidien, qu’Edith se leva d’un bon et vint se coller à lui.

Ca y est se dit-il, c’est la fin, elle s’est résignée à se séparer de moi, elle n’y croit plus, tout est foutu et c’est entièrement de ma faute. Elle va s’écarter de moi et n’y reviendra plus. Il s’attendait à la sentence finale après l’ultime accolade au condamné, elle se détacha légèrement de lui et en lieu et place du coup de grâce final, elle l’embrassa fougueusement à pleine bouche, il remarqua même furtivement qu’elle avait pleuré.

Il s’en suivit une très longue et douce étreinte sur le canapé, sans un mot avec pour seul mouvement infime la respiration d’Edith. La perplexité de Benoit était à son comble autant que l’émotion suscitée par cette femme se blottissant dans ses bras. Ce pouvait-il que la longue lettre qu’il lui avait envoyée par mail en fin d’après-midi ait déclenché pareil effet, il n’y était question que de son désespoir d’être si éloigné de ce prétentieux homme puzzle, si parfait, si drôle, si séduisant, si etc. Il n’y était question que de l’amour incroyable qu’Edith avait suscité en lui, que de la déception de lui-même de ne pas avoir su y répondre et en définitive que de la honte de lui-même qu’il éprouvait en cet instant.

Bien plus tard dans la nuit, après des ébats amoureux dignes du Guinness Book, Edith lui raconta enfin sa fin d’après-midi et la lecture de son mail. Certes elle-même avait bien remarqué que ses désirs débordants des débuts de leur relations ne débordaient plus vraiment. Certes elle se rappelait avoir ici ou là fait allusion à ce qu’elle avait pu apprécier chez d’autres hommes, mais jamais elle n’avait éprouvé un sentiment réel de manque avec Benoit, alors qu’elle l’avait eu très vite pour tous les autres auparavant.

C’était plutôt elle qui se sentait incomplète, inachevée, composite, elle qui aurait voulue réunir toutes les qualités féminines que les hommes appréciaient tant en une seule et même personne, là où elle ne ressentait qu’incomplétude et frustration. Elle enfin, qui aurait tant voulue être stable et sereine là elle se sentait cyclique et tendue par la crainte d’une nouvelle erreur et d’une énième déception.

Elle n’avait retenu de ces hommes que tout au plus que quelques bribes de bon, quelques fragments à garder ici ou là dans des portraits pas ailleurs sans profondeur, mais jamais au grand jamais elle ne serait amusée à rapprocher ces morceaux, à fantasmer sur celui qui les réunirait en un tout, jusqu’à leur rencontre, où c’était précisément cette impression de complétude qu’il l’avait tant séduite.

En définitive la lettre de Benoit lui était apparue comme l’exacte miroir de la réalité, autrement dit son symétrique inverse, elle était la femme puzzle aux souvenirs disparates et avait trouvé l’homme qui recollerait ses propres morceaux. La discussion dura ainsi plusieurs heures, Edith emmêlée dans Benoit, lui serrant les mains, ne le lâchant plus des yeux. N’était la journée de boulot qui l’attendait dès 8 heures le lendemain, Benoit aurait presque souhaité que ça dure ainsi toute la nuit.

Au fil de ce dialogue si délicieux, Benoit se remémora à quel point leur manières de s’exprimer avaient pu êtres différentes parfois, Edith décrivait ses sentiments d’une toute autre manière que lui et pour l’un comme pour l’autre, les mêmes mots avaient rarement exactement le même sens. D’ailleurs ils ne comptaient plus les reformulations plus ou moins laborieuses auxquelles ils devaient se livrer l’un comme l’autre pour être certains de s’être bien compris.

Cette dernière conversation intime aurait pu être aussi tortueuse, voire chaotique que les précédentes, mais ce ne fut pas le cas. Il s’était même installé entre eux deux semblait-il comme une sorte d’évidence, chacun devinait le sens de l’autre entre les mots, chacun appuyait ses mots les plus doux par ses plus douces caresses, Edith et Benoit étaient entièrement à l’unisson.

Ainsi après à longue pause, Edith lui susurra dans l’oreille qu’elle aurait bien besoin d’un bon scotch. Benoit encore tout à son flottement amoureux d’avec sa femme puzzle et avec le sourire de celui qui aime tant à recoller les morceaux, lui posa tendrement dans la main le rouleau d’adhésif qui trainait sur sa table de chevet.
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Caruso · il y a
Une nouvelle très bien écrite, jusque dans le moindre détail mais la fin me laisse sur un point d'interrogation + 1 vote...