Le sourire des ours

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"De tout ce qu'on écrit, je n'aime que ce qu'on écrit avec le sang. Écris avec ton sang et tu découvriras que le sang est esprit." (Zarathoustra)  [+]

Image de Printemps 2021

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Tous les matins, c’était le même boucan devant le tabac-presse, les klaxons des automobilistes aux motards, des motards aux cyclistes, des cyclistes aux piétons, des piétons aux taxis ou aux bus, tous les matins les mêmes insultes, le même tonnerre, et l’orage des coups de poing qui menaçait d’éclater au moindre geste en trop, au moindre mot prononcé de travers, le même spectacle parisien. Derrière le comptoir, Philippe soupirait, vaguement amusé, vaguement lassé par ce bruit infernal. Il fallait trouver un remède, quelque chose, n’importe quoi, capable de redonner l’espoir, la patience, le sourire à tous ces gens pressés, égoïstes, tapageurs, impatients, grossiers, à tous ces pauvres emmerdeurs, qui, pris dans les engrenages du quotidien, se mettaient à brayer au moindre déraillement du système. Et c’était le cycliste, et c’était le piéton, et c’était le camion, le clignotant, le coup de frein, le feu orange, qui devenaient casus belli, qui déchiraient les nerfs de la patience et de la courtoisie des hommes.

Comme il feuilletait machinalement le dernier numéro d’une revue naturaliste, Philippe tomba sur un article concernant les ours bruns des Pyrénées, dont la population diminuait dangereusement et symbolisait l’état de santé de tout l’écosystème montagnard. Les opérations de renforcement de leur espèce ces trente dernières années avaient porté quelques fruits, et si Balou et Auberta étaient décédés, on comptait maintenant une trentaine d’ours dans les massifs, six fois plus qu’avant les opérations. Philippe sourit gentiment et rangea le magasine dans les rayons de sa boutique : une trentaine, c’est mignon, mais ce n’est pas grand-chose, pensait-il sérieusement.
— Un paquet de filtres s’il vous plaît, dit un client en arrivant, la mine grise et l’air épuisé.
Philippe lui tendit le sachet et encaissa la monnaie.
— Merci, bonne journée, dit l’homme en repartant sans le regarder.
Philippe répondit la même chose et servit la personne suivante. C’était un petit homme grassouillet qui souriait étrangement. Il voulait un jeu à gratter, et il paya le journal.
— Sale temps, hein, dit-il en regardant dehors, les nuages gris et le ciel menaçant. Remarquez, y a pire, il pourrait pleuvoir vraiment !
— Ouais, pleuvoir ou neiger...
Le bonhomme gratta son jeu rapidement, vit qu’il était perdant et soupira sans s’énerver, l’air de dire tant pis plutôt que putain de merde, et salua poliment Philippe en lui souhaitant une bonne journée. Derrière son comptoir, Philippe se surprit à sourire ; c’était contagieux, comme les bâillements, il suffisait que quelqu’un nous sourie et à son tour on souriait. Il se demanda si un geste aussi simple pouvait être le remède à la morosité parisienne. Mais la vieille aigrie et bossue par la mauvaise humeur qui entra ensuite, sourde et paranoïaque, lui fit perdre tout espoir, il faillit même perdre patience. Rester courtois dans toutes les circonstances était l’une des règles les plus fatigantes qu’il devait appliquer, la règle des vendeurs, du client-roi, la loi du boute-en-train, parfois celle du clown triste. Elle demanda son je-ne-sais-quoi avec une agressivité telle que Philippe, qu’en temps normal les vieux bougres amusaient, frissonna. Il eut peur de répondre qu’il n’en avait pas, que c’était un tabac-presse et non une pharmacie, et qu’il fallait qu’elle aille en pharmacie pour trouver ce qu’elle désirait, mais il resta calme et respira doucement pour refroidir ses nerfs. Oui madame, juste en face, la pharmacie, dit-il avec un large sourire. Et la vieille, comprenant son erreur, mais sans l’admettre, tira outrageusement la langue, plissa les yeux et fit son gnagnagna capricieux en quittant la boutique. Philippe faillit éclater de rire, elle était bonne celle-là, on ne lui avait jamais faite encore, en dix ans de métier... et pourtant il en avait vu passer des rabougris, des sourdingues, des grincheux ! Il alluma son téléphone et envoya un SMS à Éric : « Attention, je t’envoie une vieille de compétition ! ». Quelques minutes plus tard, il recevait une réponse : « Bien reçue ! » et gloussa, attendit un instant, servit un autre client, encaissa la monnaie et lut son nouveau message : « Je l’ai envoyé chez Félix ! C’était pas un cadeau, mais c’était marrant ! ». Amusé, Philippe se dit que cette vieille-là aurait, malgré son caractère désopilant, odieux, délirant, fait sourire trois petits commerçants en quelques minutes : l’ironie, l’insolence, était-ce cela le remède qu’il cherchait ? Dans la journée, encore sonné par ces visages pluvieux, il eut une idée.

Le lendemain, Philippe ouvrit sa boutique un peu plus tôt que d’habitude. Il sortit du coffre de sa camionnette garée juste devant, une grosse peluche en forme d’ours, haute d’un mètre trente-quatre et lourde de quatre kilos et demi et la porta à l’intérieur, l’assit à une table face à la devanture et posa un verre devant elle. Là, c’était parfait. Il prit une photo depuis l’extérieur et l’envoya à Éric et Félix, alors que tempêtaient derrière lui les klaxons et les jurons. À peine plus tard, il avait des réactions : « Oh, trop bien, je veux le même ! », « Ah, mais génial ! Tu l’as trouvé où, cette merveille ? ». Depuis le comptoir, il observait les passants. La plupart, trop pressée, ne remarqua pas la peluche, mais quand certains, d’un bref coup d’œil hasardeux ou d’un petit mouvement de la tête croisaient le regard attendri du nounours, ils s’arrêtaient comme pour s’assurer qu’ils avaient vraiment vu un ours en peluche dans la devanture d’un tabac-presse. Certains prenaient même une photo au passage, en souriant.
— C’est un coup de publicité ce machin ? demanda un client à Philippe en pointant l’ours du doigt.
— Lui ? Ah non pas du tout..., s’inquiéta Philippe un peu vexé qu’on l’accuse d’un tel discours.
Dans les jours suivants, il avait convaincu Éric à la pharmacie, Félix le caviste, le gérant du café, le libraire, le garagiste, de placer dans leur vitrine un ours de la même famille. Cela eut des effets immédiats, les photos circulaient sur Internet, les ours firent le tour du monde ; on en accrocha aux balcons des immeubles, on en assit aux terrasses des cafés, ce fut phénoménal, il y en eut à la mairie et dans les salles d’attente des cabinets médicaux. Le sourire des ours contamina peu à peu le visage des citadins ; il y eut des centaines de peluches, puis des milliers dans la capitale.



Deux ans plus tard, c’était 2020, quand arriva une autre pandémie plus grave encore, quand les librairies, les cavistes, les restaurants et les bars, les cinémas, les théâtres, les fripes et boutiques d’habits, quand tout ferma et que le pays fut confiné ; les ours, dans leur vitrine, à leur chaise, à leur fenêtre, redonnèrent vie à ces paysages. Au vacarme matinal avait succédé le silence de mort.
Les grises mines, les tempêtes mélancoliques, les cernes de l’ennui ayant à nouveau envahi le visage frêle des Parisiens, Philippe récidiva. Il plaça dans les parcs et à l’entrée des magasins, des ours en peluche sur le ventre desquels étaient rappelés les gestes à respecter, il en fit des citoyens comme les autres, qui faisaient la queue pour entrer dans les bureaux de Poste ou qui dormaient sans abri sur les bancs dans un sac de couchage, ou attendaient sous un Abribus, un cartable sur le dos. On passait devant eux et on les saluait quand on ne croisait personne d’autre à qui dire bonjour. C’était rassurant de les voir ; même s’ils ne parlaient pas, leur présence faisait vivre le quartier et la ville.
Philippe, au comptoir de son tabac-presse, voyait entrer et sortir des visages stressés, agacés, des yeux prédateurs, des regards noirs, toute sorte d’airs fatigués par le port du masque, mais il était à peu près sûr, quand ces silhouettes moroses sortaient de son établissement, qu’ils esquissaient un léger sourire en passant devant son ours, assis là, à la même table, devant le même verre d’eau, avec le même sourire naïf, et il eut l’impression d’avoir repeuplé les Pyrénées de sa population d’ours parisiens et d’avoir sauvé des vies au bord de la dépression. Quand il expliquait tout cela, on lui dit que quand même il exagérait, alors il racontait une dernière anecdote :
Une vieille dame était entrée un jour dans sa boutique et lui avait demandé s’il pouvait lui prêter un ours, parce qu’elle était toute seule chez elle. Il n'avait pu s'empêcher de repenser à la vieille aigrie minable à l'origine de ces nounours, et, comme un discret hommage, il avait accepté, à condition, avait-il ajouté en souriant, que la femme ait du miel – il avait perçu dans sa voix brisée qu'elle en avait réellement besoin et que c'était urgent. Alors, pour rigoler, on lui remit un prix Nobel de la Paix.
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