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Le sourire de l'enfant

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Adélie

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Le sourire de quelqu'un me hante. Un sourire édenté, qui date de quand j'avais encore l'âge de trouver les additions et le présent de l'indicatif compliqué.J'avais encore sept ans il y a quelques années. Je sais, c'est dur à croire au vu de la grande perche que suis devenue. Un épisode m'a hantée, à occupé mes nuits, et parfois il refait surface comme un trésor enfoui se retrouve de la mer, après de nombreuses années perdu dans le sable. Ce souvenir, je le vois comme s'y j'y étais. Je me rappelle l'odeur sucrée de l'air, surchargée du fumet du gâteau mis à dorer dans le four et qui ne ne serait bientôt plus qu'un lointain souvenir, mes pensées, celle de l'enfant que j'étais alors, et les expressions, les moindres phrases de mes amis. Ce souvenir, je vais vous le raconter, et peut-être qu'une fois couché sur la feuille si patiente, il me laissera tranquille.
On était en été, il faisait chaud, il faisait beau, le ciel était surchargé de petits insectes qui se délectaient du futur repas qu'ils allaient bientôt pouvoir savourer en se posant sur nos mollets, bref c'était paradisiaque. Le peu de vêtements que l'on portait en cette saison arrivait quand même à humidifier nos peaux d'une pellicule de sueur résultant d'une chaleur écrasante.
Mes cheveux blonds chatouillaient le haut de mes épaules, à l'époque courts et oh si bouclés qu'on aurait dit une masse emmêlée de laine légèrement crasseuse . Assise en tailleur, en cercle dans la chambre de Félia, entourée d'Adrien, de Brian,de Nathan de Gwendoline et de Maelys,mes inséparables de l'époque, nous discutions joyeusement de sujets qui n'intéressent que les enfants de cet âge et qui parfois l'innocence qui y régnait ô combien me manque. Nous voulions jouer les grands, nous nous pensions grands, nous tentions d’imiter leurs mimiques, leurs gestes, leurs goûts, afin de peut-être s'il était leur ressembler.
Mais nos shorts pendaient sur nos corps d'enfant, nos tee-shorts restaient plats, malgré les efforts de Maelys pour nous apprendre les techniques infaillibles pour se faire pousser les seins, restaient vaines. Et on avait beau déjà lire Elle, on n'était pas mieux habillées que toutes les autres petites filles de notre âge : nos pantalons restaient désespérément classiques et larges, nos tee-short imprimés totally spies, nos sandales portaient des petites fleurs et des minuscules talons que nous exhibions comme des trésors ; on s'endormait avec le nounours collé à la poitrine, en position foetale et le pouce à la bouche, dont l'ongle nous écorchait les gencives et nous racornissait par cause de salive la peau dudit doigt.Et Maelys, a son grand désespoir, n'avait pas (encore!) été arrêtée dans la rue par un photographe à la recherche de la perle rare. Ça la faisait pester et elle ne manquait pas de nous en faire profiter, mais qu'elle bouge les fesses d'une manière caricaturale ou que ses ongles soient selon elle les plus beaux de la ville n'y changerait rien, à part peut-être le regard tant envié qu'elle obtenait des garçons de notre classe et les commentaires un peu désapprobateurs de ses parents. Je me demande ce qu'elle est devenue. La musique que nous pensions à la mode retentissait à un volume beaucoup trop élevé pour paraître désinvolte dans la petite pièce encore décorée avec des cadres enfantins, et les alentours s'invitaient dans notre univers par la fenêtre entrouverte diffusaient une odeur que seule la nuit d'été possède. La vie était quand même étrange. Enfants nous rêvions de grandir, et une fois qu'on avait atteint cet objectif celui qu'on avait, après avoir réalisé qu'on avait peut-être un peu trop idéalisé pour notre bien, nous tentions de redevenir des enfants ou tout du moins de rester jeunes. La monotonie ne me plairait pas, et on a beau dire que vieillir a ses avantages, je ne suis tout de même pas pressée que les rides marquent ma peau, la fripent lentement, tout d'un coup, comme on tire soudain un trait sur une feuille vierge. Les gens et j'en fait partie ne sont jamais contents, et les étrangers auront beau dire, ce ne s'applique pas qu'à ces râleurs de Français.
Nos petites voix faibles tentaient de couvrir la voix criarde du chanteur qui braillait des obscénités par paquets de dix et dont nous comprenions un mot , mais que nous ne manquions pas de répéter à tous ceux enclins à nous écouter lors de petits spectacles que nous montions, pensant être les premiers enfants aux monde à monter sur une scène, même si les seuls spectateurs s'incarnaient en nos parents qui n’appréciaient d ailleurs pas trop que nous répétions ainsi des choses aussi vulgaires. Ce n'est que plus tard avec honte qu'on réalisa ce qu'on avait chanté devant toute la famille qui avait dû bien rigoler de notre naïveté. Gwendoline déclara :
-ma sœur elle joue à un jeu avec ses amis, je l'ai vue la dernière fois, ça s'appelle le jeu de la bouteille. Ça vous dit ?
-c'est quoi ? Demandai-je avec curiosité.
-en fait tu fait tourner une bouteille et si elle tombe sur un garçon tu dois l'embrasser ! Dit Félia avec le petit rire gêné de celle qui est persuadée d'être en train de proférer un truc hyper osé , notre conception de l'amour étant d'une naïveté et d'une chasteté comme seuls les enfants peuvent y réfléchir, ce qui est à vrai dire assez reposant.
-wha c'est dégueu ! S'exclama Maelys, enfant modèle de son état mais dont le ton trahissait qu'elle disait cela surtout par principe, car je décelait à présent une certaine envie dans sa parole.
-en fait pas tellement, dit Gwen. Moi je l'ai fait et ça allait.
-c'est vrai ? Whouah ! Et c'était comment ? Demanda Maelys,en se redressant sur ses genoux pour mieux écouter, tout semblant de répulsion oublié au profit d'un Ouah ! Admiratif.
Enfants que nous étions, les filles ayant déjà expérimenté le « baiser »(quelque chose à l'époque d’extrêmement osé qui à présent nous ferait hausser les épaules, l'actuel smack était signe d'une grande maturité)étaient à cette époque considérées comme des héroïnes, des aventurières que nous admirions et nous envions : « wha ! Tu l'as embrassé sur la bouche ! »
-en fait, c'était très doux, dit la petite en haussant les épaules en se gorgeant de la soudaine attention que nous lui portions en prenant des airs fiers de baroudeuse de celle qui sait quelque chose que les autres ignorerons toujours.Mais je crois que j'ai bien aimé. C'était un peu bizarre par contre de sentir une autre peau que la sienne collée à sa bouche.
-beurk ! S'exclama Adrien avec effroi, qui considérait apparemment notre amie comme un peu trop audacieuse à la limite de la décence. Je ferais jamais ça moi !
Je rougis. J'en étais secrètement amoureuse, et dire que je n'avais jamais rêvé de mon premier baiser de sa part serait mentir. C'était un amour très enfantin et aucun désir ne venait s'y glisser mais c'était ce que j'avais de mieux. J'étais à cette époque encore très schéma prince+princesse=amour éternel, et dans ma tête le prince c'était lui. Je croyais dur comme fer à ce qu'on m'avait enseigné, et je ne rêvais que d'une seule chose ; je voyais le jeu de la bouteille comme une occasion de lui voler un baiser à ne pas louper sous peine d'un immense gâchis.
-on le fait ce jeu ? Demandai-je en essayant de cacher ma hâte.
-je suis pas sûr de vouloir, dit Adrien d'un air gêné en haussant les épaules en me regardant.
-allez ! Le poussa Brian. Fait pas ta poule mouillée !
Ce dernier argument/insulte acheva de le convaincre. Les insultes de l’enfance sont tout de même très bizarres. Et c'est ainsi que l'on commença ce jeu qui a hanté ma mémoire. Il faut bien avouer que j'attendais mon tour avec impatience. Tous les autres avaient déjà à présent testés, plus ou moins rouges, plus ou moins gênés, il ne manquait plus que moi ; c'était le grand moment, et la petite fille de l'époque n'arrivait pas à croire que ça pouvait lui tomber dessus si vite. Des frissons que j'identifierais plus tard comme l'affreuse sensation de jalousie (appelée aussi démangeaison de filer un aller-retour d'énervement à la personne concernée afin qu'elle distingue chaque cellule de sa joue et qu'elle ressente ainsi une petite parcelle de cette brûlure interne) me parcouraient parfois, surtout lorsque Adrien fut désigné pour embrasser notre experte en la matière j'ai nommé Gwendoline. La sensation était bien moins intense, m'affectait beaucoup moins que ce que j'éprouvais maintenant et qui semblait s'être décuplé avec le temps. Mais finalement ça ne me dérange pas, j'aime bien cette violence de sensations qui se déchaîne en moi et m'entraîne au plus profond de ma passion, au plus profond de mon âme.
La bouteille tourna sur elle-même tandis que j’espérais de tout mon cœur et appréhendai d'une angoisse étrange que cela tombe sur Adrien. J'avais peur de l'embrasser et de ce que j'allais ressentir.
-et Marina devra embrasser...
Je fermai les yeux et, en m'intéressant un bref instant à la musique, me laissant emporter par la mélodie en bougeant la tête, alors que je n'y avais pas prêté attention avant, je notai avec amusement ce rythme caché que je n'avais pas remarqué.J’espérais de tout mon cœur.
-...Nathan, annonça Félia.
Une immense déception m'envahit. J'avais tant espéré que la sensation n'en était que plus vive. Je sentis mon sourire fondre comme une glaçe au soleil. Je n'en avais plus du tout envie à présent. L'idée que ça puisse ne pas tomber sur Adrien ne m'avait même pas effleuré la cervelle.
Nathan était un gentil garçon, c'était mon ami. Mais si je n'avais pas eu ma réputation téméraire à tenir, je me serais dressée sur mes pieds et j'aurais refusé tout net.
À contre-coeur, je m'approchai du garçon qui semblait au moins aussi ravi que moi et étrangement, cela me redonna une bouffée de courage. Dans une seconde ce serait fait. Ce problème me semblait insurmontable, mais après tout dès que s'en serait un nouveau, il le détrônerait. Je nageais complètement à contre-courant de ce que me conseillait mon cœur.
Je traversai le rond en sentant les écorchures de mes genoux râper contre les poils du tapis en des petits élancements de douleur qui me picotaient la peau.
Je louchais complètement sur les lèvres du jeune garçon que j'allais devoir embrasser. Ses lèvres étaient inégales, remarquai-je. De légères coupures les striaient, des petits boutons émergeaient à leurs bords, ainsi que quelques soupçons de petites peaux mortes, le genre de détails qu'on est incapable de distinguer quand on est pas dans la situation présente et le moins qu'on puisse dire est que ça me révulsait. Je tentai de garder une expression impassible et approchai mon visage.
À l'instant ou je sentis de la peau contre mes lèvres, une peau râpeuse et brûlante, une soudaine sensation de panique me saisit et je retirai mes lèvres immédiatement.
-ça t'a plu ? Demanda Adrien en me souriant avec ses dents de travers tandis que je tentais de refréner la panique et de remettre de l'ordre dans mes pensées.
-o..oui, réussi-je à balbutier d'une voix tremblante en essayant que mon expression ne démentit pas ce que j'essayais d’avancer, hochant la tête avec constance comme pour me convaincre moi-même. Mais c'était un peu bizarre...Différent de ce que j'avais imaginé. A des années-lumière même.
C'était le moins qu'on puisse dire. J'avais tant rêvé de ce premier baiser, mais j'avais détesté celui qui m'avait été offert. J'avais détesté sentir la peau de quelqu'un contre la mienne, j'avais détesté cette proximité. Et le sourire d'Adrien, qui lui n'avait pas du tout été affecté par la sensation et encore moins jaloux que j'en ai embrassé un autre, me brisa le cœur.
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Adlyne Bonhomme · il y a
Très prenant et bien construit votre texte, j'ai aimé du début à la fin.

Au passage je vous invite à découvrir et soutenir mon poème ''je tresse l'odeur'' en finale merci.

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Kiki · il y a
je découvre des lectures de ce site un peu plus tous les jours. Je tombe sur votre texte très intéressant qui m'a captivée jusqu'au bout. Très joli. BRAVO
Je vous invite à l'occasion à aller lire le poème sur les cuves de Sassenage et vous guiderai dans les entrailles de cette cavité magique et enchanteresse. MERCI d'avance

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Lammari Hafida · il y a
Captivant et bien mené , j'ai bien aimé Je vous invite à lire mes poèmes en lice < Feuille d'automne > et < Dans les songes >
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Adélie · il y a
Je suis allée lire et tu as raison, elle a du talent !
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Ombline · il y a
Ouiiin j'suis pas nominé pour la Matinale des Lycéens...
Par contre Dibul l'a été avec "La Route" ! Va le lire !

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Ombline · il y a
Oui, que c'est bien écrit, Adélie !
Et l'idée est juste géniale. C'est si mélancolique... Bravo !!
Je m'étonne qu'il n'y ai qu'une personne à part moi qui ai voté. ^^
Sinon je t'ai envoyé un maaaiiiil !!

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Adélie · il y a
HUUUUUU merçi ma Ombline :) tu m'en a parlé ce midi et t'es trop gentille d'être venue ^^
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