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Le souffle chaud sur les érables

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Elsuggo

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L'haleine condensée qui s'expulsait de sa bouche l'empêchait presque de voir où il allait. Un voile d'infimes gouttelettes d'eau le gênait dans sa course.
A chaque pas, ses pieds s'enfonçaient dans la neige, ses jambes mangées jusqu'à mi-tibia, l'empêchaient de courir assez rapidement. Mais il savait déjà que sa fuite était inutile, que tôt ou tard, ils le rattraperait. Sa blessure lui faisait mal, et son sang qui se répandait, était comme une carte balisée pour ses ennemis. Il fuyait plus par instinct que par peur.
Ce matin déjà, il avait senti que le vent ne soufflait pas dans la même direction que les autres jours, il ne connaissait pas ce vent là.
Il lui sembla surtout qu'il était le seul à le sentir, personne de son entourage n'en faisait la remarque. Un peu comme si c'était son vent.
Une journée de chasse comme toutes les autres journées de chasse allait commencer de bon matin, il lui fallait poser des pièges un peu plus haut dans la montagne. La neige n'avait pas arrêté de tomber toute la nuit, heureusement la trêve des éléments s'était annoncée en même temps que le réveil des chasseurs.
Il aimait ce métier : l'hiver il traquait tous les animaux à fourrure, et l'été il dépensait tout son argent à s'amuser dans la vallée.
L'heure tournait, il fallait faire vite, il prit tout son équipement pour ne pas rentrer bredouille, son vent chaud lui caressa le visage, il l'accueilla comme une main de femme qui lui dit : "Bon voyage et reviens-moi vite".
Le soleil était déjà bien levé, l'emplacement prévu n'était plus très loin. Il lui fallait poser les pièges avant la tombée de la nuit. Pendant tout le trajet son vent l'accompagna, l'enveloppant d'une gangue de chaleur rassurante. Quelque fois même, se glissant avec force dans les branches des arbres : il lui parlait, lui montrait derrière lui comment la vallée d'hiver était belle, alors docile il se retournait et se remplissait les yeux de cette étendue de lumière, de montagnes, de lacs et de vallées.
Encore trois pièges à placer, et il pourrait redescendre au refuge. Depuis toujours il traquait dans la région, ces gestes il les avait déjà fait mille fois, c'était son père qui les lui avait enseignés. Lui aussi aurait aimé avoir un fils à qui il pourrait tout transmettre, mais la vie en avait décidé autrement.
Mais, il pensait trop, il fallait qu'il se concentre un peu plus sur son travail, ce genre d'objet ne vous laissaient pas le droit à l'erreur. Il n'avait pas fini de se faire cette réflexion que sa main gauche glissa sur le fer gelé, la machoîre de fer se referma avec une telle rapidité, dans un "clac" net et tranchant, qu'il ne sentit rien. Ses quatre doigts sectionnés étaient là dans la neige. De son autre main d'un geste vif , il les ramassa et les mis dans sa poche. Il ne savait pas pourquoi il avait fait cela. Un vent chaud lui traversa le visage, comme un gifle, puis ce fût le silence pesant, souterrain. Et c'est là qu'elle arriva, comme un cheval au galop qu'on entend au lointain, comme une fine lame d'épée qui s'enfonce progressivement dans la chair. Elle était là : la douleur. Terrible, bruyante, palpable, elle prenait possession de tout son corps, de sa tête. Il hurla, seul à genoux dans la neige. Il n'avait nulle part où se cacher. Même recroquevillé au plus profond de son âme, elle le retrouverait. Ses larmes commençaient à givrer sur ses joues. Assommé par la douleur, il demeura ainsi sans bougé, tapis sur un lit de neige et de sang. Il ne sut pas combien de temps il demeura ainsi, puis elle devint plus douce, comme apprivoisée. Son esprit s'éclaircissait peu à peu. Il pleurait toujours, mais en silence. Pourtant, il connaissait déjà la douleur de la chair, l'an passé aux premières heures du printemps, un ours lui déchirait le dos, cette fois, c'était différent, quatre de ses doigts lui manquaient, sa main mutilée était enfouie dans la manche de son manteau, cachée, comme un animal blessé qui s'écarte pour aller mourir seul. Il n'osait plus la regarder.
Mais un souffle chaud était là, l'entourant de ses bras légers. Il se sentit soulevé, son corps se remplit de vie, de force. Il lui fallait maintenant retrouver le refuge avant la nuit. Dans la vallée, on voyait déjà quelques lumières de la ville qui apparaissaient, les yeux des témoins du drame. Se redressant comme pour leur faire face, il commença à redescendre lentement le flanc abrupt. Son retour à la vie était difficile. Il titubait, s'enfonçait dans la neige épaisse et grasse. Perdant l'équilibre, le réflexe de se rattrapper à un arbre ou une branche avec sa main meurtrie lui revenait, mais sa douleur en signal d'alarme le ravisait aussitôt. Son autre main se perdait parfois dans sa poche, et rencontrait les restes de sa dextérité. Il ne pleurait plus, maintenant il savait que son vent chaud le protégeait de tout.
Un hurlement se fit entendre, les habitants des forêts se réveillaient, la nuit arrivait et amenait avec elle ses créatures, ses serviteurs : les loups. Elle reprenait ses droits, c'était l'heure où les chasseurs devenaient des proies. Il démarra sa course avec toute l'énergie qui lui restait : un pas, deux, puis trois... il n'y en eu pas de quatrième, trébuchant dans une racine, il s'affala de tout son long, les bras écartés embrassant la colline, la face dans la poudre fraîche, il riait, la bouche grande ouverte. Il mangeait le duvet de la terre, mordant à pleine dent son flanc doux et parfumé comme le cou d'une femme.
Il se releva tant bien que mal, ses forces restèrent allongées, dommage il continuerait sans elle. Une odeur de pelage mouillé se fit sentir, les loups n'étaient plus très loin.
Demain Bob ou David allaient retrouver son cadavre mutilé.
Demain une louve rassasiée allaitera ses nouveaux nés.
Mais cela n'avait plus d'importance, demain il volera au-dessus de la vallée, il caressera le lac.
Demain il sera un vent chaud dans les érables.

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