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Le soldat et la sorcière

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Sophia Humbert

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Le froid meurtrissait son pauvre corps. Ce corps qui était parti à la guerre bien en chair, musclé, la peau dorée par le soleil de l’Italie. Pierrot ne se souvenait plus quand il avait ressenti cette douce chaleur pour la dernière fois. Il essayait de s’accrocher aux souvenirs de l’Italie, de ses paysages merveilleux, de son soleil délicat, du parfum de sa cuisine, de la beauté de ses femmes. Il s’accrochait avec désespoir à ces images qui lorsqu’elles revenaient en tête, lui apportait une maigre chaleur, un bref instant. Le froid revenait fatalement, victorieux, lui rappeler la dure réalité à laquelle il tentait d’échapper.
Ses paupières quasiment gelées ne s’ouvraient plus. Il avait si mal aux yeux quand il les ouvrait et que le vent cinglait, que la neige venait se déposer sur son œil. Le pauvre soldat ne les ouvrait plus, que lorsque c’était nécessaire. Juste pour montrer qu’il était vivant afin que ses camarades ne le mangent pas. Il avait vu ce qui était arrivé à Gaspard quand il avait fermé l’œil trop longtemps, engourdi par le froid. Gaspard était dans un tel état qu’il n’offrit qu’un maigre râle en protestation avant de succomber aux coups de couteau taillant ses vêtements puis sa chair. Ils n’en firent qu’une bouchée, ses camarades devenus des hyènes. Pierrot refusa de manger la chair de son ami. Il ferma les paupières espérant que la mort vienne le trouver, que tout cela ne soit qu’un cauchemar.
Et dire qu’il avait fait si chaud, quand la ville avait brûlé. Tout ce qu’il avait conservé de Moscou c’était le parfum de la cendre âcre descendant dans sa gorge. De cette grande cité, il ne demeurait rien. De rage, l’empereur avait fait détruire ce qu’il restait, la cité impériale majestueuse n’était plus qu’un tas de pierres se dressant sur des cendres fumantes. S’il y avait une certaine beauté dans ce destin funeste, il n’avait su y goutter.
Après tout, Pierrot n’était qu’un pauvre paysan. S’il n’avait quitté ses champs, il n’aurait connu ce froid mortel, il n’aurait ressenti la peur de se faire dévorer dans la nuit, il n’aurait vu Moscou brûler, il n’aurait pu contempler Florence, il n’aurait porté ce bel uniforme, il n’aurait jamais eu la chance de voir l’empereur de près. Au fond, de quoi se plaignait-il ?
Sa vie dans les champs aurait-elle été préférable ? Il aurait épousé une paysanne, aurait eu des enfants d’elle qu’il aurait mis dans les champs, et un jour, il aurait été emporté par la grippe, la maladie ou l’usure du dur labeur. L’empereur lui avait fait visiter l’Europe, et donné cet uniforme qui faisait tant d’effet sur les jeunes femmes qu’il croisait.
S’il se souvenait de l’Italie et de cette délicate Italienne qui était si empressée de lui faire goûter tous les plaisirs de son pays. Sa peau laiteuse, sa chair pulpeuse, sa poitrine généreuse et ses lèvres gourmandes. Il se perdait dans ce souvenir luxurieux. La chaleur de son corps était comparable à la chaleur du soleil. Comme l’Italie lui manquait à cet instant, comme sa belle Florentine lui manquait cruellement.
Pierrot doutait de la revoir. Il doutait de revenir vivant de cette campagne. La Russie serait son tombeau, lui qui avait toujours été frileux, quelle ironie. Il détestait la neige et le gel qui prenait les récoltes, c’était le gel qui avait provoqué la mort de sa petite sœur et de sa mère qui la portait encore dans son ventre, ce froid mordant qui leur avait transmis un mal incurable. Comme il détestait la neige et ce froid, et tout ce qu’il apportait avec lui comme maladies. Entendre ses camarades tousser était tout aussi insupportable que les bruits de sussions quand ils mangeaient chevaux ou humains.
Devant lui, il sentit une présence. Quelque chose l’effleurait. En ouvrant les yeux, doucement, il vit qu’il y avait une femme penchée sur lui dont les longs cheveux l’effleuraient au gré du vent. C’était une petite mère russe emmitouflée dans un long châle noir en laine, ses cheveux flottaient au vent, si longs et si noirs. Pierrot fronça les sourcils, étonné. Il voulut l’appeler, mais sa bouche était sèche, engourdie par le froid, et le manque d’alimentation. La femme le regarda puis se tourna. Elle s’en allait.
Mué par une curiosité et un élan étrange, d’autant plus étonnant qu’il se croyait mort ou tout comme, il se leva. Son corps paru répondre plus aisément que sa bouche. Il s’étonna de la légèreté de son corps, et la facilité avec laquelle il avançait dans la neige. La petite mère continuait d’avancer. Il la suivit. L’idée de s’enquérir de ses camarades ne lui vint qu’après, et disparue aussitôt. Il n’avait vu de femme depuis qu’ils avaient marché sur Moscou. Pas une âme qui vive n’avait croisé leur chemin. Ils pensaient déjà être en enfer ou pire, dans les limbes. Cette femme-là, il ne la partagerait pas. C’était son petit miracle à lui.
La femme ne ralentissait pas, au contraire, elle marchait d’un pas vif. Pierrot vit au loin la forêt de dessiner. Ils s’en approchaient. La petite mère revenait chez elle, dans cette minuscule cabane à la lisière de la forêt. Il se demanda pourquoi était-elle venue le chercher lui. Si elle allait l’accueillir chez elle, s’il pouvait rentrer dans une maison si petite. En y pensant, elle non plus ne pouvait tenir debout à l’intérieur.
Une bourrasque souffla pourtant, il ne ressentit ni la peur ou le froid. Il voyait autre chose que des cadavres de chevaux éventrés avec des soldats à l’intérieur, autre chose que les corps démembrés aux os nettoyés de ses camarades morts de froid, il voyait une maison pittoresque et une femme mystérieuse qu’il voulait suivre jusqu’au bout.
Finalement il arrive à ouvrir la bouche.
« Arrête-toi petite mère. »
À ces mots, la femme se fige.
« Tourne-toi petite mère. »
À ces mots, la femme tourne. Sans toutefois s’arrêter devant lui, elle tourne lentement mais sûrement. Pierrot commence à ressentir un léger frisson, non dû au froid, mais plutôt à l’étrangeté de la situation. Il se rappelle vaguement de légendes du coin. De sorcières vivantes à la lisière de la forêt, des sorcières qu’on appelait Baba Yaga.
« Regarde-moi petite mère. » murmure-t-il sous l’impulsion d’une idée.
À ces mots, la femme s’arrête et sa tête se tourne vers lui, à un angle impossible. Son sang se fige. Le petit paysan devenu soldat perd alors tout courage. Il voudrait hurler, partir en courant, mais son corps refuse de lui obéir. Au lieu de cela, il s’avance vers elle, inexorablement. Pierrot n’a jamais eu peur de sa vie, jamais eu aussi peur de sa vie. Partir à la guerre, partir avec l’empereur, ça le rendait si fier. À présent, il donnerait tout pour retrouver ses camarades cannibales. Il ne peut hurler sa terreur, encore moins fuir.
La vieille sorcière ridée s’empare alors de lui et de son âme, l’emmenant dans la forêt habitée des âmes des autres soldats tombés, des blessés brûlés vifs dans l’incendie, des paysans assassinés par les cosaques, et les jeunes filles violées. Il n’y a plus de terreur à l’intérieur des bois sombre, juste des silhouettes pâles, et des squelettes qui vous regardent, vous attendent, vous accueillent.
Alors, Pierrot réalise qu’il est mort, de froid, auprès de ses camarades. Mais à cet instant, l’idée que son corps serve de repas à ses camarades survivants ne lui vient pas en tête, tout ce à quoi il songe, c’est aux légendes que lui racontait sa mère, si éloignée de ce que pouvait raconter le prêtre à l’église. Toutes sont vraies. Et ici, dans un pays aussi éloigné de sa France natale, il réalise qu’il est soumis à d’autres règles, des règles qu’il ne connaît, et maîtrise encore moins. Cela devrait le terrifier, mais bizarrement, il est curieux. De connaître cet au-delà, cet ailleurs, lui qui a tant aimé voyagé avec l’empereur, il est presque certain de goutter ce dernier voyage avec la Baba Yaga.
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Image de Jenny Guillaume
Jenny Guillaume · il y a
J'ai apprécié l'ambiance de votre histoire, je ne me suis pas ennuyée :)
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