Le soin du retard.

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Epilogue

Un jour, sans le décider, j’ai arrêté de courir après mon retard. Le corps et la tête à bout de souffle, aucun avait encore la force de continuer la course de cette manière. Ces mots ne sont pas cette histoire, ce qui en découle : ce sont des électrons libres d’une pensée du retard.


 





Autour, où que l’on se trouve, il y a toujours du bruit. Un ensemble
de pistes indépendantes qu’on ne choisit pas. Heureusement, depuis quarante ans, le walkman offre à nos oreilles un son sélectionné. Détaché.es de cette protection, nous pouvons aussi suspendre notre mouvement vers le but déterminant du moment, en écoutant les sons qui enveloppent le présent.



Sur le chemin pour arriver à x heure, au courant du premier tiers du temps imparti pour le parcourir, s’arrêter. Descendre de la rame de métro, descendre de son vélo, pendant 3 minutes. Passer ce temps figer, libéré.e de tout mouvement, fermer les yeux et attendre. Il se passera peut-être quelque chose d’inattendu.



L’existence est composée d’un millefeuille de motifs. Parfois, ils se percutent, rompant la perfection de leur trajectoire propre. Conserver une seule question en se concentrant sur l’essence. Qu’est-ce qui est réellement urgent ? Réponse acceptée : rien d’autre que cet instant, vidé de tout impératif, étranger à l’oxygénation du corps.



Ce moment m composé de variables ne se représentera pas une deuxième fois en toute similarité. Laisser ce fait immuable surplomber, quelques soient les motifs concurrents qui viendraient déterminer le prochain mouvement.



() définition
Le droit d’être en retard ne tolère pas tous les détachements. Cette position n’est pas tant moraliste, plutôt fonctionnelle. On admettra qu’il y a des situations auxquelles on ne saurait opposerle souhait, à la cool, de l’alternative du retard, et que ces situations relèvent réellement de l’urgence. Je suis tentée de choisir des exemples extrêmes pour isoler ces situations d’exception. Arrêter une hémorragie, partager un moment avec un être aimé avant son dernier souffle, respirer un air non-toxique. Définir l’urgence, ce serait définir ce qui sauvegarde la vie, ce qui met à l’abri de conditions la mettant en danger. On pourra éventuellement y réfléchir à deux fois avant d’intituler un mail urgent . Alors, si l’on évoque l’urgence comme seule exception, à quel objet se rapporte t-elle ?



De tous les souhaits réalisables coexistants en un même instant, opter pour un mode de sélection non pas guidé par l’impératif du livrable dans l’ordre chronologique, mais par ce qui est réellement spontané - et non éduqué comme intuitif - le véritable élan du cœur.



Si je suis réellement en retard, le besoin de l’amoindrir pressera mon allure. Alors, je ressens mon corps successivement aux endroits où il se trouve fugacement. Quelles sensations rares. Le retard rend plus dense tout moment. Chaque milliseconde compte pour me rapprocher de ma destination. A ces instants, je ne rêvasse plus tendrement, car je soigne la conservation de ce corps : plus que jamais alerte aux interactions qui soit, le mettraient en danger par collision inopinée, soit par rencontre qui me mettraient plus en retard encore, je suis principalement un corps en mouvement, rappelé à une nécessité de surface, compacte, essentielle.



Des mètres d’espace parcourus, des flux d’air qui nourrissent les poumons sans quoi j’hypoventilerais, des muscles échauffés sans échauffement progressif. Subir son retard en lui courant après surconsomme l’autour et consume mon capital. Alors par égard pour l’air collectif, pour mon afflux sanguin, je pourrais enfin apprendre à aimer mon retard.



N’ayant pourtant consciemment à l’esprit de me faire remarquer, de me faire désirer, j’arrive en retard, malgré mon pas pressé transformé en course à pied quasi permanente. Pourtant, l’autre option s’offre à moi, celle d’arriver en marchant, le pouls tranquille, à une vitesse commune. Alors, qu’est-ce que j’attends pour enfin perdre ce retard ?



Ô douce excitation que j’avais oubliée, à force de me contraindre à partir en avance, à arriver à l’heure, à ne plus confondre heure de départ et heure de rendez-vous, pour ne plus froisser la personne retrouvée. Douce chaleur du corps entier, des pieds à la tête, des muscles à l’âme, après ce vif réveil, ils font un, ils sont liés, jusqu’à ce que s’évapore la tension du retard.



Il est temps de se dire, simplement, librement, oh mince, je suis en retard. Non, ce n’est pas si grave.



Cherchons à comprendre le paradoxe du retard : à l’exclure de sa vie, ou à l’avoir toujours avec soi, comme une partie de son corps, dans les deux cas, ce serait comme si la peur de manquer quelque chose nous animait. Que je veuille être ponctuel.le pour être présent.e à temps, dès le début de tel événement, ou que je veuille à tout prix faire telle chose avant de commencer cet événement, il y a en commun la durée de ce morceau de temps que je passe dans la phase A, à finaliser ou dans la phase B, à avoir anticipé. Dans les deux cas, j’aurais sacrifié une durée, au profit et au détriment d’un début ou d’une fin. Suggestion : revenons tranquillement au point #5.



Distinguons les raisons du retard. Il y a le retard produit par un emploi du temps débordant. Il y a également ce retard sui generi, issu simplement du néant de l’inactivité. Rassurons-nous, l’un ne vaut pas mieux que l’autre, ils coexistent. Et entre les cases, cette hypothèse : je ne me suis pas réveillé.e à temps. Je suis en retard. La cause première n’est alors pas seulement la flemme associée à la confortable mollesse de ce lit, mais bien probablement le besoin de se réénergiser du fait de l’accumulation de fatigue.



Modifier une organisation. Temporairement, adapter. Décaler les livraisons. Repenser ce qui était défini comme nécessaire. Quelques slogans pro-retard.



Et si on déréglait les horloges numériques des algorithmes boursiers ?



Il y a une technique simple pour éviter le retard. Inclure à l’heure du rendez-vous, ou de la livraison, un delta temps complémentaire. C’est un peu tricher, et on perd la beauté flegmatique de l’arrivée en décalé.



Ce qui est urgent, aujourd’hui est le moins urgent.



Le moment est bientôt arrivé. Cherchons à atteindre la limite, le moment du départ qui déterminera une arrivée calquée sur l’heure prévue, en intégrant les variables potentielles, telles que les feux, les rencontres, les oublis. Le challenge d’arriver pile à l’heure excite ce flirt gentiment stressant. Si on attend de moi l’exactitude, involontairement, puis par habitude, je jouerai de ses frontières. Alors pourquoi tendre la pression, pourquoi reconditionner une durée par des variables incertaines, pourquoi ne pas agir au plus simple, comme prévu ? Joyeux hasard.



Avoir envie de rien, de tout et être en retard.



Faire un gigot de sept heures.






Épilogue.

Temps au futur compressé, au passé dilaté, temps de transition entre, temps bien vivant, en miroir, en boucle, temps de nécessités essentielles. Temps offert. Merci.
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