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Le Silence de Pan

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Xavier Prieur

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Lui :

C’est venu très lentement. Au début, c’était comme un film plastique très fin qui recouvrait mon corps et mes intentions. Je l’étirais sans difficulté. Je pouvais me rendre assez loin. Je pouvais même entrer dans les aéroports et les églises. Et puis progressivement tout cela est devenu épais, de plus en plus épais. J’avais des difficultés pour avancer normalement. Je devais me courber, forcer pour que ce qui m’enveloppait s’étende, se réchauffe et me laisse parcourir les rues et les forêts. Cette matière m’avait déjà fait abandonner les endroits trop couverts, ceux qui avaient un maître ou un propriétaire. Je me rapprochais du sol. J’étais de moins en moins vertical et je sentais la panique m’envahir.
Lorsque je rentrais chez moi, plus rien, à croire que cela restait autour de ma maison. Je le ressentais comme une bulle protectrice qui entourait ce qui m’appartenait. Cela me faisait plutôt plaisir. Je voyais très bien à travers. Il me semblait que le monde ne se modifiait pas vraiment en sa présence et que je n’avais pas besoin de me rendre partout. Sortir me demandait beaucoup d’énergie et les angoisses que cela provoquait me tétanisaient.
Un jour, je décidais de ne plus aller à l’extérieur. Je travaillais déjà la majeure partie du temps chez moi, grâce à internet. Je construisais des sites web pour des sociétés. Et puis je n’étais pas seul. Il y avait Nicolas mon chimpanzé et François et François mon couple de perroquets.
Au début, Nicolas me ramenait mon courrier. Le facteur le posait dans une petite boîte au bout du chemin, qui me permettait, du temps où je pouvais encore le faire, de sortir de chez moi. Cela ne l’a pas amusé longtemps alors il a arrêté. Il préférait boire de la bière et traîner dans les rues. Je n’en avais pas spécialement besoin de toute façon. Le reste du monde m’importait peu. Il m’arrivait de communiquer avec d’autres humains, parfois, par l’intermédiaire de réseaux sociaux. Cela n’a pas duré longtemps. Je m’ennuyais vite. Les gens me parlaient de leurs voyages, de la lumière du soleil et des licornes. Je n’avais besoin de rien, surtout pas de tout cela. J’étais finalement heureux de toute cette panique qui m’avait amené là. Cela m’aurait plu de pouvoir échanger un peu plus avec les vivants qui peuplaient ma maison mais Nicolas jouait toute la nuit à des jeux en ligne. Des jeux d’argent. Du poker, je crois. Alors il dormait tout le jour. Quant aux François, l’oiselier qui me les a apportés m’avait prévenu qu’ils deviendraient muets s’ils se sentaient en sécurité. Ce fut le cas quelques mois après leur arrivée ici. On faisait bien quelques mîmes, mais ils s’y prenaient tellement mal que je ne comprenais pas grand-chose. Je me suis habitué et j’ai, à mon tour, cessé de parler. La parole ne m’a finalement jamais vraiment servi. Et puis, il y avait mon ordinateur et mes doigts.

Nicolas passait les commandes de nourriture en ligne. Il précisait chaque fois, que la livraison se ferait devant la porte. Il tirait tout cela à l’intérieur et on vivait. Il y avait bien les chamailleries des François qui envoyaient des plumes un peu partout mais nous étions au calme la plupart du temps.
Elle est arrivée la sixième année. Elle avait un tout petit sac avec une grosse fleur brodée dessus. Il était rempli de morceaux de plastique. Quand elle a posé le sac sur le sol, dans mon hall, quelques-uns sont tombés. Ils ne sont pas restés longtemps, ils ont très vite rampé jusqu’au sac pour s’enfouir à l’intérieur. Je crois que c’était des morceaux de plastique qu’elle avait arrachés pour pouvoir pénétrer chez moi. Elle semblait surprise de pouvoir rentrer. Je n’avais construit aucune phrase depuis si longtemps. J’ai dû murmurer un ou deux mots. Elle, ne disait rien. Tant mieux. J’ai agité ma main. Elle a compris qu’elle devait venir dans mon salon. Même si elle était un peu jolie, ça m’embêtait. Je n’attendais personne. Ma maison était aussi dérangée que moi. Mes objets ont bien essayé de se remettre à leur place, mais ils semblaient avoir perdu la mémoire. Alors c’était pire. Ça devait sentir fort l’animal. Elle avait un tout petit nez et une très belle bouche qu’elle n’utilisait visiblement pas souvent. Elle avait un pantalon rouge ou vert très abîmé. Elle avait des cheveux très longs attachés avec une liane ou un morceau de raphia. Ses yeux étaient toujours ouverts. J’ai même eu l’impression que si j’approchais rapidement mes mains près de son visage, elle ne les fermerait pas. Cette fille n’avait pas peur. Je pensais que les femmes comme elle, avec de grands yeux et de grands cils les utilisaient fréquemment pour regarder le sol et sur le côté. Non, non, elle me regardait fixement, sans impatience, sans question, sans crainte.
J’ai fait chauffer de l’eau et j’ai mis des feuilles de camphre dedans. Un moment, il m’a semblé que les François échangeaient quelques mots. Quant à Nicolas, il restait vautré sur le canapé. Il était sorti toute la nuit et n’avait aucune envie de parler à quelqu’un. Il puait la téquila et le sexe. J’étais un peu gêné, j’ai servi la tisane dans un grand bol. Elle a versé l’équivalent de huit gros morceaux de sucre. Cette quantité m’a donné l’impression qu’elle ne savait pas ce qu’était le sucre. Le liquide était imbuvable. Elle n’avait pas compris que nous allions boire dans le même récipient. J’ai cherché une autre tasse ou un truc quelconque pour verser de la tisane et je n’avais rien. Alors je l’ai regardé boire son jus de sucre aromatisé au camphre. Une fois le bol terminé, elle a couru dehors. J’ai cru, j’ai même eu peur qu’elle ne revienne pas. Elle avait déjà laissé des traces partout alors pourquoi ne resterait-elle pas plus longtemps... Elle est revenue les bras chargés de lettres. Il y avait mon nom dessus. Je les ai posées sur ma table basse. Nous sommes restés plusieurs heures à les regarder. Il y avait parfois quelques plumes qui tombaient du ciel.


Elle :

Ça faisait un bon petit temps que je ne pouvais pas faire entrer ma carcasse quelque part. À chaque fois que je pénétrais dans un bâtiment, il y avait une sorte de toile d’araignée tendue comme la face d’une vieille actrice qui me jetait dehors. Ça avait commencé par les magasins et les boîtes à boulots. Puis tous les trucs avec des toits. C’était chiant. Ça me grattait la peau et tout le corps de rester dehors. Ce qui m’emmerdait le plus, c’était de pas voir ou toucher les autres. Rahh.
J’savais pas quoi faire alors j’suis restée dehors. Tout ce temps dans la rue, c’était long. Alors quand j’ai vu cette maison avec tout ce plastique autour, je me suis dit qu’il devait y avoir là-dedans un type pas pareil. J’ai un peu galéré pour y accéder parce que ça n’avait pas servi depuis longtemps. Y’avait bien quelques couloirs mais c’était plein de poils et de bave. Et ça puait l’alcool. Alors je suis passée sur le côté. T’façon j’étais habituée à feinter. Quand on a pas les mots, faut bien se débrouiller. Ouais, ouais.
J’ai gratté quelques heures et j’ai trouvé la porte. Une toute petite porte, une porte pour nain ou pour animal. Et là, youhou, elle s’est ouverte. Je me suis retrouvée dans le hall. Y’avait pas de toile d’araignée, rien pour me mettre dehors à gros coup de pied ou de phrases au derche. Juste un mec avec un petit visage tout long, un sourire à l’intérieur et de la peur partout sur le corps. Il a même pas essayé de me parler. Il a bougé les lèvres une fois. Pour un mot tout court. Ouf.
Ça sentait bon chez ce garçon. Y’avait comme un goût d’extérieur dans la disposition des choses. Comme dans un vieux carton de jeune clochard. Il faisait tout très lentement. J’ai dû attendre bien longtemps avant d’aller chercher son courrier parce que je voyais bien qu’il pouvait pas aller très loin avec toute cette angoisse qui lui collait les entrailles. On a bu un truc dégueulasse. Il était mignon à me regarder boire. Quand j’ai posé le courrier sur la table, il avait l’air de s’en foutre, mais ça lui a permis d’occuper le temps en le regardant. J’me sentais bien là-dedans avec lui. Je voyais son p’tit torse se gondoler sous la peur ou l’envie. Pour moi tout ça c’était pareil. Je me disais que quand on est terrifié, on s’accroche les uns aux autres, on se sent la sueur l’un sur l’autre. Pour ça, fallait le faire sortir de tout ce latex qui enrobait sa vie. Ouais, c’était ça sa vie, un trait de sperme dans une grosse capote. Ça trouverait jamais les ovules, ça donnerait jamais la vie si on faisait rien. Nan,nan.
Et pis là-dedans, faut dire qu’y avait aussi un vieux singe sans colonne vertébrale et deux perroquets gays qui se ressemblaient comme deux huîtres. Y’avait pas trop de connivence, tout juste une coexistence. Pouah le travail !


Lui :

Quand nous avons fini de regarder le tas de courrier, nous n’avions plus grand-chose à faire. Et moi, depuis toujours j’avais peur de commencer. Les conversations, les sourires, la compréhension des autres, les rencontres, les bras tendus. Heureusement elle a pris une enveloppe et elle a tracé des grands cercles et des lignes droites sur le côté où il n’y avait presque que du blanc. Ses gestes étaient très beaux. Et puis j’aimais profondément ce qu’il restait de tout cela sur le blanc. Je détestais les paysages de montagnes ou de plages. Mais les siens étaient plein de taches, de traces. C’était des paysages martyrs. Plein de souffrance et de griffures. On avait l’impression qu’ils avaient été traînés sur une route. Et puis elle les avait cousus avec du fil tout fin. Elle sortait de son sac de la colle, des épices, des aiguilles, du charbon, des morceaux d’écorces, de la terre. Elle assemblait tout, toujours sans parler. Je remerciais le ciel pour cela. Oui, parce que je croyais quand même au ciel.
En quelques heures, il y avait une immense installation dans mon salon. Il nous arrivait bien de nous faire quelques gestes de temps en temps mais elle me laissait tranquille. Plus elle avançait dans son œuvre, moins je voulais qu’elle ne la termine. Elle était magnifique, dans mon salon, occupant de plus en plus de place. Elle toucherait bientôt les murs et le plafond. On ne pourrait plus circuler ici. Et j’aimais ça.
D’heure en heure les papiers poussaient mes objets, envahissaient toutes les pièces, déchiquetaient mes équilibres et mes habitudes. J’étais spectateur de ce voyage. Je m’imaginais avec elle dans une forêt peuplée de nymphes, au fond d’un volcan, dans un champ d’herbes hautes. Elle avait détaché ses cheveux et bougeait son corps comme il me semblait ne jamais pouvoir le faire. Waouh. Elle était libre cette fille là, et je voulais bouffer le vent qui tournait autour d’elle à pleine dent. Oh, elle esquinterait certainement tous les tendons de mon corps, elle traînerait tous mes muscles sur des graviers et des clôtures rouillées mais je l’attendais. J’attendais qu’elle me libère, qu’elle fasse brûler mes extrémités, qu’elle ne souffle que du froid et du chaud, qu’elle me sorte de cette glaise tiède et confortable dans laquelle je vivais.


Elle :

Alors il a posé ses lèvres sur les miennes. Ces lèvres que je n’avais pas utilisées depuis si longtemps. Ces lèvres d’où ne sortait presque aucun son depuis ma naissance. Ces lèvres qui ont rendu râpeux mes phrases et mon esprit. Ces lèvres remplies de désirs et d’histoires. Contraintes de refouler les verbes et de les enlaidir. J’ai tout expulsé à l’intérieur de lui. Il s’est gonflé comme une immense étoile. Il avait toujours les pieds bien ancrés dans le sol, mais le reste de son corps flottait tout là-haut, au creux du ciel. Je sentais mon esprit le rejoindre. Nos corps se sont racontés nos vies pendant des heures lorsqu’il est entré à l’intérieur de moi. Nous étions loin dehors, au milieu du peuple des villes, au centre des bâtiments, plaqués contre des barres d’immeubles, accrochés aux plafonds des usines. Son corps s’ouvrait sur moi comme le lit d’une rivière de jungle. Il m’inondait de ses manques, de sa fragilité, de ses frayeurs. Il me donnait ses jolis mots, ses belles phrases bien construites. Je vomissais ma vulgarité sur ses étagères bien rangées. Nous avons dansé des heures. Je n’entendais pas les râles sortir de sa bouche mais je les sentais encore plus forts parcourir son corps. Je comprenais chacun de ses mots, j’entendais bouger chacune de ses intentions. Je me sentais aussi douce et pleine qu’un poème écrit en avril. Je m’entendais penser et vivre.


Lui :

En entrant en elle, je suis sorti de moi. Je me sentais cueillir des fruits dans des arbres immenses, je courais sans que le film plastique ne me ramène à l’ombre. Elle était un peu jolie et tellement magnifique. Elle avait parcouru mes murs de dessins, de points de suture, elle avait fait jaillir la vie et la mort dans mon foyer. Je n’avais plus peur. Oh, il me resterait bien quelques cauchemars, mais je sentais que je marcherais loin, accroché à sa démesure.


Elle :

Quand ça s’est arrêté, c’était le début. Je n’avais pas envie de me mettre sur le côté. Je n’avais pas envie de détester la peau qui me collait. Je n’avais pas envie de cracher sur le matin et les odeurs de croissants. Je n’avais plus envie de penser que je n’étais qu’un corps sans bruit. Je n’avais plus envie de croire que les autres sont au-dessus des nuages. Je n’avais plus envie de m’excuser de ne pas entendre. J’avais trouvé l’un des seuls êtres pour qui le silence n’était pas un handicap.

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Kiki · il y a
bonjour Xavier. Je suis une petite nouvelle de ce site et donc tous les jours je découvre un peu plus d'oeuvres offertes par SE. Un site riche en échanges et là c'est votre prénom qui m'a attiré (celui de mon fils). Mais j'ai aimé votre texte donc je vous le fais savoir. Dommage que vous n'en n'ayez pas écrit d'autres j'aurais pu les découvrir. Peut un jour ? En tout cas BRAVO
je vous invite à aller lire mon poème en finale sur les cuves de Sassenage. Si vous venez je vous guiderais dans les entrailles de cette terre sacrée et de cette cavité magique et enchanteresse. Merci d'avance

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