Le silence d'Appoline

il y a
12 min
26
lectures
1

Je cours, je vole en tout sens. Pas assez de temps pour tout faire, tout découvrir. J'adore écrire depuis mes 9 ans, en solo, discrètement, sans doute par peur de ne pas satisfaire les lecteurs  [+]

Elle s’appelait Appoline mais n’aimait pas son prénom. Elle disait que c’était « une vieillerie » parce que c’était celui de sa trisaïeul, alors forcément...
Elle se faisait appelé Aline. Elle avait supprimé le PO. Pour alléger mais aussi parce que, pour elle, c’était plus moderne. Et puis, cela lui faisait penser à cette ancienne chanson des années 60 que ses parents fredonnaient souvent en vacances, en souvenir de leur jeunesse. Elle avait un air de bord de mer, de plage et de soleil.
Elle se souvenait bien. A cette époque là, elle s’était dit : plus tard, je m’appellerai Aline, comme si on pouvait choisir son prénom. Comme si c’était tout à fait normal de bousculer les conventions, comme si cela n’avait aucune importance à ses yeux et à ceux de ses parents.
Et c’est ce qu’elle fit. D’abord uniquement à ses copines, puis à quelques membres de sa famille (dont certains compatissaient et disaient qu’effectivement « Appoline » était un vieux prénom).
C’est au décès de ses parents, partis très tôt, qu’App.... qu’Aline généralisa son nouveau prénom à toutes les personnes rencontrées.
Même dans son curriculum Vitae. Et lorsqu’on lui faisait remarquer la différence avec ce qui était noté sur sa carte d’identité, elle ne s’en offusquait pas. Elle répondait simplement : je préfère Aline. Et tout le monde en restait là.
Elle était certaine que cela lui donnait une autre allure, une apparence plus moderne et plus jeune. Avec une odeur de vacances et de sable blanc.
Lorsque je la vis pour la première fois, elle avait bien une trentaine d’années. Je venais d’être mutée dans une entreprise et je découvrais au fur et à mesure, le personnel. Et Aline bien entendu.
A mon arrivée, elle s’était glissée contre le chambranle de la porte de mon bureau et avait passé sa minuscule tête pour me saluer timidement.
Fluette, à peine plus grande que moi, elle avait un regard sombre et des cheveux châtain, très fins, tenus par une barrette sur le côté. Elle me faisait penser à une écolière, comme on pouvait le voir quelquefois sur de vieilles photographies, plantée au fond de la classe, les bras croisés sur le pupitre, disciplinée et soumise.
Il y a des gens comme ça, lorsqu’on les croise, on les imagine tout de suite enfant, à l’école, entouré de camarades du même âge : « Lui, devait bien travailler...Elle, devait être turbulente... » ; Enfin, on se fait tout un film sur les autres.
Car il nous reste immanquablement des souvenirs imprimés que l’on calque sur les personnes que l’on croise dans notre vie. C’est presque inévitable. L’enfance, ça laisse des traces.
Mais aussi, il y des gens qu’on n’imagine même pas petit. Il devait déjà être grand, même enfant. Ou alors ils ont tellement changé qu’on ne peut rien imaginer. Il y en a même qui sont vieux très tôt, alors on ne les voir pas vieillir et on se dit « ils ont bien de la chance de ne pas changer... »
Aline était timide, extrêmement. Son apparence même était une disparition, une évaporation d’elle-même. Vêtements sombres, chaussures noires en crêpe, j’aurais presque dit : un nuage en apesanteur. Elle ne faisait pas de bruit, parlait très doucement et très lentement.
Après m’avoir dit bonjour, elle disparut dans son bureau qui jouxtait le mien. Et je ne la revis pas de la journée.
Le lendemain, j’eus la curiosité d’aller la voir mais ne découvrit qu’un amoncellement de dossiers derrière lesquels, elle se cachait. Il fallait l’appeler pour qu’elle se penche sur le coté afin de découvrir son interlocuteur.
Très rapidement, elle me fit penser à une tortue. Du moins sa tête. Toute petite. Une tortue qui tend son cou pour attraper un bout de salade et disparait soudain au fond de sa carapace au moindre bruissement. Elle avait ce même comportement. Et son attitude aussi avec des mouvements plutôt nonchalants.
- Bonjour Aline, que je dis en faisant un signe de la main pour ajouter à ma présence.
Je la trouvais immobile, dans l’attente, un rien étonnée.
Et elle émit un tout petit « bonjour » d’une voix grêle et délicate.
Et elle resta longtemps, à me toiser négligemment, avant de se replonger dans ses dossiers. Ma présence devait errer quelque part autour d’elle sans la faire réagir plus rapidement que cela.
Tous les matins étaient identiques, ou presque. Aline se faufilait entre les murs de son bureau et s’évanouissait derrière ses piles de dossiers.
On avait quand même finit par se lier un peu.
Quelquefois, elle s’asseyait en face de moi et me demandait comment j’allais.
Venant de sa part, la question me surprenait toujours. On eut dit qu’elle vivait dans une bulle tout à fait étanche et que l’extérieur n’était qu’un décor qu’elle entre-apercevait partiellement.
- Je vais bien, Aline. Et toi ?
A cette question, plutôt intime pour elle, elle haussait les épaules avec un sourire à peine discret.
- Ca va, qu’elle répondait
Et je savais qu’elle n’irait pas plus loin dans la discussion. Elle restait en face de moi, à me regarder puis lentement se levait et glissait dans les couloirs avec délicatesse.
Ainsi était Aline, l’employée imperceptible que personne ne remarquait.
Pendant l’heure du déjeuner, elle venait quelque fois marcher avec moi le long d’une petite route qui traversait la ville. Mais le bruit des voitures couvrait sa voix et le peu qu’elle arrivait à dire, je ne l’entendais pas. Alors nous faisions comme si. Chacune dans notre silence. Chacune dans notre mystère. Elle marchait lentement et je ralentissais mes pas pour ne pas la distancer.
Cela devait lui convenir puisque dès que je sortais, elle me sollicitait pour m’accompagner. C’était comme un rituel, une oxygénation de notre esprit. Sortir en restant enfermé dans notre univers.
Sa présence ne me dérangeait pas. C’est peut être pour cela qu’on s’entendait bien, finalement.
Moi qui avait tendance à être volubile, à parler beaucoup et longtemps, je restais calme à ses cotés.
Aline me soulageait des blessures du monde que j’absorbais et qui me plongeaient inévitablement vers une déprime sournoise et perfide. A ses cotés, je ne pensais à rien, ou presque. Je cheminais paresseusement.
Mais peu de personne l’appréciait dans l’entreprise. Elle était moquée, imitée, rejetée.
- Aline ? Qu’elle est chiante avec sa lenteur  !
Chiante était un bien grand mot étant donné qu’elle ne disait rien, qu’on ne la voyait pas ou si peu.
Mais cette absence de présence la rendait suspecte. On la rejetait pour cela. Comme si elle faisait trop de bruit. C’était douteux une personne qui ne parle pas. Elle troublait son entourage par son mutisme.
Son indolence apparente lui valait les pires moqueries. On aurait bien voulu s’en débarrasser, la caser ailleurs, ne plus la voir.
Pour autant, on la gardait parce qu’elle faisait son travail. Lentement, certes, mais elle le faisait. Et puis, elle ne créait pas d’histoire, ne bavassait pas dans les couloirs, ne faisait de l’ombre à personne. Alors elle est restée parmi nous.
Cela lui donna une réelle ancienneté dans l’entreprise. Elle en était presque fière, surtout lorsqu’on la présentait aux nouvelles recrues et qu’on disait : « Aline, la plus ancienne employée ».
Elle avait un statut, une image de stabilité, une mémoire d’entreprise qui facilitait quelque fois nos recherches professionnelles sur l’antériorité de certains dossiers.
Aline partait tous les soirs à la même heure. On savait qu’il était 17 heures lorsqu’elle prenait son sac et qu’elle le passait sur son épaule.
Certains l’avaient même baptisé « Madame 17 ».
Bien entendu, elle ne connaissait pas ce surnom. On se gardait bien de l’appeler ainsi devant elle. D’ailleurs on ne l’appelait pas. C’est elle qui venait vers nous, plutôt rarement d’ailleurs. Et hyper discrètement.
A tel point que quelquefois, on avait peur qu’elle ait entendu lorsqu’on parlait d’elle et qu’elle apparaissait auprès de nous. Mais, si elle avait entendu « quelque chose » elle n’en laissait rien paraitre.
Elle avançait sa tête vers nous, un très léger sourire aux lèvres, et attendait quelques minutes pour poser sa question comme le font les gens bien élevés. Je l’avais lu dans un livre : attendre que l’autre ait bien terminé sa phrase, qu’on en soit sûr pour parler à son tour. Ce n’était jamais mon cas. « Un moulin à paroles » disait ma mère, il y a très longtemps.
Finalement, on s’habituait à Aline. Je le compris lorsqu’un jour elle fut malade, et que nous étions presque désorientés.
Aline absente, cela était rare. On s’inquiétait, on attendait de ses nouvelles, on n’osait pas l’appeler chez elle.
Pourtant, On la savait mariée. On se demandait comment elle avait fait pour trouver un mari. On riait sous cape en imaginant le couple au fond du lit, muet et effrayé.
- « Ca doit pas être la fête tous les jours, avait même dit une collègue en haussant les sourcils, un sourire narquois aux lèvres»
Et l’entourage de rire à cette phrase en déployant un monceau d’imagination.


Elle ne nous montra aucune photographie de sa vie privée. D’ailleurs elle avait un vieux téléphone portable qui ne lui servait qu’à téléphoner (ce qui somme toute est déjà très bien...)
Alors que nous, nous exhibions, avec nos portables dernière génération, nos vieilles photos de mariage, le petit dernier la bouche entourée en chocolat, le chien et le chat et toute la sainte famille au grand complet, sans oublier celles des vacances avec le tonton et la tata, au mois d’août, à Saint Brévin les pins.
Les portables circulaient de mains en mains, chacun y allant de son commentaire, mais privilégiant toujours une explication sur ses propres photographies.
La vie d’Aline était tout aussi mystérieuse que le reste. Alors, comme la nature a horreur du vide, on imaginait...
On imaginait une obscure maison meublée « à l’ancienne » avec des rideaux vieillots en dentelle, un mari timide, chapeauté (parce qu’un chapeau ça cache en partie la tête), avec des gants en cuir noir et une écharpe grise, élégant, discret, à peine visible lui aussi. Peut-être une moustache, ou une barbe, un truc qui dissimule bien les concours du visage.
Ce n’est que lorsqu’il vint un jour la chercher à la sortie du travail que l’on comprit notre erreur. Monsieur était un homme à la mine joviale et charmante, sans chapeau, sans moustache ni barbe, avec une veste vert pâle et des baskets blanches. Il nous salua d’un geste de la main pour nous montrer qu’il nous avait vus au travers des vitres. Nous étions vexés.
Notre Aline avait un mari normal (si ce mot veut encore dire quelque chose), le genre d’homme que toutes les filles de l’entreprise auraient pu avoir dans leurs lits. Enfin presque toutes parce que Angeline n’aimait pas les hommes.
Le mari me laissa de marbre. Je savais que les apparences sont trompeuses. Non pas que je me sentais au dessus des autres pour ma perspicacité mais Aline, si tranquille qu’elle était, si douce qu’elle paraissait, me donnait quelques sujets d’interrogations.
Un midi, je l’invitais au restaurant. Dans ce genre de bistrot chinois qui propose un buffet à volonté. Elle accepta non sans me regarder avec perplexité : elle n’avait pas l’habitude d’être invité. Elle ajouta qu’elle était « végan » et qu’en aucun cas, elle ne mangerait quoique ce soit en rapport avec des animaux. Cela limitait les possibilités...
L’endroit était bruyant, emplit de voraces qui se précipitaient sur les plats, assiette à la main, ne résistant à aucun plat.
Moi aussi j’avais envie de tout dévorer comme un primate sans éducation qui refuse d’obéir aux règles de la civilité.
Civilité de quoi ?
Chacun se précipite sur la nourriture comme si elle allait disparaitre d’un seul coup : il faut faire vite, après il n’y en aura plus.
Je voyais bien qu’Aline regardait cela avec étonnement. Elle ne se leva qu’au bout de plusieurs minutes, pris une assiette et se laissa dépasser sans rien dire, voir même bousculée sans ménagement. Elle prit quelques crudités et quelques fruits.
Je lui dis :
- Les humains sont des brutes.
Mais j’omettais de m’inclure, alors que je venais de bousculer une vieille femme qui cherchait à attraper des beignets de crevettes.
Aline s’était assise et mangeait son assiette très posément et complètement (il faut dire qu’il n’y avait pas grand-chose...)
Je me demandais encore ce qui m’avais poussé à l’inviter, elle qui ne disait rien.
J’appréciais son silence mais quelquefois il était pesant et j’aurais aimé qu’elle me dise quelques mots, quelques points de vue, quelque pensées, même banales. Surtout lorsque les tables d’à coté babillaient sans discontinuer avec gestes et onomatopées. Certains, je le voyais, se forçaient même à dire des banalités pour être comme les autres. « ...Vois-tu, il est un peu pénible.... Tu ne trouves pas ?..... » et bla bla bla... et bla bla....
Parler, parfois, c’est important aux regards de nos semblables. Le simulacre de la convivialité, de l’uniformité. Parler pour ne rien dire ou pour tout dire. Mais parler lorsque les regards se posent sur notre table. Avoir l’air occupé. Avoir l’air de celui qui est absorbé dans une conversation à la hauteur de ses prétentions.
Puis, je me dis que c’était sans doute mieux ainsi, qu’elle ne parle pas ou si peu. Peut-être pense t- elle à des choses absurdes, moches, dénues d’intérêt, des choses qu’on n’a pas envie d’entendre.
Alors c’est moi qui parlais, dans la cacophonie de ce restaurant où ma voix se diluait dans le tumulte des rires et des fourchettes. Aline ne cillait pas, absorbée dans la dégustation de son plat. Je ne suis pas certaine qu’elle m’écoutait, ni même qu’elle m’entendait. Elle ne levait que rarement les yeux, et lorsqu’elle le faisait, c’était pour admirer un tableau asiatique accroché au mur, une reproduction plus que douteuse et haute en couleurs.
Au travail, on finit par nous voir souvent ensemble.
Finalement, à force de parler, je compris qu’Aline connaissait vraiment mes goûts. Elle avait mémorisé l’essentiel de ma courte vie. Mais loin de m’inquiéter, cela me flatta. Elle s’intéressait à moi ; je ne parlais donc pas dans le vide. Enfin, pour l’essentiel.
Qui n’a pas rêvé d’une oreille attentive et silencieuse, surtout lorsqu’on est soi même extrêmement jacasseur ?
Progressivement, on prit l’habitude de faire nos courses ensemble, à la sortie du travail. Moi, je vivais seule alors sa compagnie me devint presque agréable.
Je l’emmenais dans ma voiture et nous parcourions le dédale des rayons du supermarché avec une seule idée : préparer le repas du soir et du lendemain.
Elle marchait toujours derrière moi, comme pour se cacher de la lumière aveuglante des néons et je ne la savais présente que lorsque je tournais discrètement la tête pour vérifier si elle était toujours là. Quelque fois, je parlais même dans le vide car je l’avais distancée sans m’en rendre compte. Elle s’était arrêtée net devant un produit qu’elle hésitait à acheter et qu’elle faisait tournoyer dans sa main, vérifiant sans doute le contenu avec minutie. Elle ne remarquait jamais que j’avais continué ma route, la laissant sur le chemin, dans un des rayons du magasin.
Aline était comme cela : elle étudiait la chose avant de l’acquérir et se méfiait des produits animaliers glissés subrepticement dans les aliments.
Mais un jour, je compris que quelque chose avait changé. Une lueur peut être dans son regard. Une imperceptible modification comportementale.
Aline flânait derrière moi, encore plus lentement que d’habitude. Elle ne levait pas ses souliers et laissait trainasser ses pieds lourdement sur le sol comme une enfant mal élevée. Cela finit par m’agacer.
- Aline, Qu’est ce qui t’arrive ? tu ne peux pas lever tes pieds ? On dirait une gosse !
Il est vrai qu’on passait devant l’étal du poissonnier et qu’elle voyait de pauvres étrilles à l’agonie. Et des têtes de gondoles alourdies de victuailles pour les fêtes de fin d’année.
Au lieu de me répondre, elle contracta tous ses membres. Elle qui, d’habitude, était la nonchalance même crispait ses poings avec violence. Le rouge lui monta aux joues.
- Ca va ? je lui demande surprise.
Je sentis l’extrême tension de ses muscles. Une force inconditionnelle. Je perçus même comme un grognement.
- Aline, ça va ?
Elle continua d’avancer et lorsqu’elle fut à proximité d’une pile de boites de conserve, elle poussa du pied le monticule qui s’effondra violemment sur le carrelage. Cela fit un vacarme assourdissant. Un tremblement de terre. Les clients jetaient des regards inquiets tout azimuts... Avec les attentats, on sentait bien la peur s’afficher sur les visages.
Une vieille dame, qui trainait son caddie péniblement, poussa un cri glauque, à la fois choquée et surprise.
Une femme enceinte se retenait au bras de son mari avec stupeur ; un enfant riait et poussait une boite du pied comme un ballon de foot. Inévitablement, sa mère lui cria d’arrêter « ce cirque », l’attrapa et lui mis une belle fessée. L’enfant hurla de plus belle ; le vacarme était retentissant.
Aline ne s’en laissa pas compter. Stoïque, elle continua son chemin, comme si de rien n’était.
Une personne lui hurla de « ramasser », que quand même « ça en se faisait pas de mettre un bazar pareil » ! « Qu’on était des êtres civilisés »
Je la suivais, me retournant souvent pour voir le désastre derrière moi. On entendait tellement de cris qu’on eut dit un séisme convulsant tout le magasin.
Puis elle se dirigea vers un autre rayon et poussa à nouveau un monticule de casseroles avec un réel plaisir sur les lèvres.
Cette fois, un chef de rayon qui n’était pas très loin, repéra la fauteuse de trouble et se rua sur Aline qui s’échappa prestement.
Et moi, je lui courais derrière, blême, plus aucun son ne sortant de ma bouche.
Elle se mit à crier
- Saleté de société de consommation ! trop c’est trop !.....
Et d’autres choses encore que je ne compris pas dans la tourmente de tous les clients qui courraient en tous sens. Je vis même un vieil homme mettre sous son manteau une bouteille de vin avec bonheur. Des enfants sautaient, excités sans doute par ce tumulte qui donnait un esprit presque festif à cette catastrophe.
Comme je courrais derrière elle, je finis par réussir à lui attraper le bras.
- Aline, qu’est ce qui t’arrive ?
Je la tirais vers moi avec force et la forçais à me regarder. Elle, elle ricanait, comme une enfant espiègle qui a fait une bêtise et que cela amuse.

- Mais tu ne vois pas, hurla-t-elle en me montrant le magasin. Tu ne vois pas cette quantité de nourriture, et je ne parle même pas de ce qui va être jeté ! regarde ! Cinquante sortes de Yaourt, cette viande emballée et qui sera détruite.... Sans doute.... Des animaux tués pour RIEN , Tu ne vois pas !!!!! Ces étals ce nourriture !
Et elle jeta ses bras en tous sens, se contorsionnant pour que je la laisse partir et continuer ses tribulations destructrices.
Quoi, Aline la douce, la gentille, la timide, la réservée se lançait dans la dégradation systématique des rayonnages ! J’en fus abasourdie !
- Que se passe t-il ? hurla le chef de rayon qui nus avait rattrapé, les yeux exorbités et le visage décomposé.
Aline riait. Je tentais de la dissimuler derrière moi.
- C’est une amie... Elle n’a pas fait exprès....Elle va pas très bien en ce moement...
Comme Aline riait de plus en plus fort, l’homme s’énerva :
- Alors calmez là ! et disparaissez de ma vue ou j’appelle la police !
Je tirais Aline par la manche. Elle se laissa conduire tout en riant encore de ce qu’elle avait fait.
Ce jour-là, dès la sortie du magasin, j’ai laissé Aline seule sur le trottoir et je me suis sauvée.
De mon rétroviseur, je la vis rester un moment sur le trottoir, immobile, le manteau a demi défait et les cheveux ébouriffés.
J’ai eu peur. Peur de ce qu’elle disait. Peur des réactions des passants. Peur de la police. Peur de tout.
La folie d’Aline, son comportement excessif et violent, me terrorisait et sans remord aucun, je la laissais devant le magasin, petite forme chétive qui avait craché sa désillusion.
Cela me laissa perplexe toute la soirée. Le remord aussi m’avait grandement perturbé. Comme je n’arrivais pas à m’endormir, j’avais ouvert un livre mais les mots n’avaient aucun sens et je les relisais, l’esprit ailleurs et revenant sans cesse sur la phrase précédente.
Je me demandais bien ce qui était arrivé et surtout pourquoi. Avait-elle des problèmes de couple ? Son mari était-il parti ? Avait-elle perdu quelqu’un ?
Son inexplicable comportement me força à analyser, en détail, toute la journée du bureau au magasin. Je ne dormis que partiellement et rejoignis, plus tôt que d’habitude, mon travail.
J’avais des regrets. Je me trouvais lâche, ma conscience s’était réveillée avec la gueule de bois.
Je l’attendais impatiemment. Je ne savais même pas si elle viendrait ou si elle avait été arrêtée par la police pour destruction gratuite de marchandises.
Aucune certitude quant à son devenir.
En fait, je ne la revis jamais. Appoline ne laissa rien derrière elle, juste un sentiment de culpabilité qui me laissait un gout amer au fond de la gorge.
On en revit pas son mari non plus.
Personne n’eut de ses nouvelles.
Le silence d’Appoline avait fait un grand vacarme dans ma vie.

1
1

Un petit mot pour l'auteur ? 2 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Nadine Gazonneau
Nadine Gazonneau · il y a
Un texte super intéressant . Une judicieuse remise en question de notre société de consommation . Vous avez l 'art du portrait et de faire évoluer vos personnages dans des décors différents . Des analyses très poussés sur les comportements .
Pourquoi votre texte est - il en libre ? Vous ne l 'avez pas propose ou a t'il été refusé ?
J'ai aimé vraiment le lire . .

Image de Sylvie Detain
Sylvie Detain · il y a
Texte non retenu je crois mais ce n’est pas grave. Je suis très honorée de votre commentaire. Merci beaucoup !