La ville endormie

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Quand je serai grand, je serai poète  [+]

Image de Été 2018
Tout s’efface autour de moi,
Lorsque la ville s’endort
–Claude Lemesle


L’essentiel se trouve dans ce que l’on tait.
–Anonyme


TOUT a commencé sur le trottoir de l’avenue des Frères-Lumière, lors d’une soirée de printemps encore teintée des dernières clartés du soleil. Alors que la population s’apprêtait à rendre les armes de la journée dans un tapage crépusculaire, un concert de voix retentit. Elles descendaient des fenêtres, s’échappaient des voitures filant dans la pénombre, se terraient derrière quelques vitrines de commerces, se tenaient droites sur le seuil d’une porte avant de s’élancer dans l’inconnu. Ces voix étaient jetées au hasard, d’un trottoir à l’autre, comme on lance un caillou dans un lac endormi. Chacune était porteuse d’un message, toutes s’entrecroisaient sans se lier, se rencontraient sans se parler ; et j’étais là, au milieu de ce chassé-croisé, bombardé de phrases, étranglé par les mots, essayant de capter une voix parmi la foule, à la manière d’un auditeur radio cherchant la bonne fréquence. Plus que des voix, parfois des cris déchiraient le ciel pâle. Des remontrances, des déclarations d’amour, des affirmations scandaleuses, des cris d’angoisse, d’alarme, de crainte, des paroles enflammées, des paroles d’honneur, des paroles en l’air, des prises de parole. La nuit avançant, chacun créait son cinéma à la lueur des réverbères, projetait sa vie dans la rue. Au milieu de ce tourbillon, je marchais les yeux par terre, le long de l'avenue.

Bientôt, le linceul de la nuit allait descendre du ciel et recouvrir la dépouille encore chaude de la ville.

Les voix s’effilochaient en de brefs commentaires du temps écoulé, des apartés rencontraient des messes basses, des syllabes se chuchotaient dans des coins sombres. La locomotive du langage lâchait ses wagons ; les points de suspension descendaient du ciel, amenés par une légère brise annonçant l’immobilité des heures creuses. Tout se morcelait. La prose se transformait en vers, les vers en haïkus. Des étouffements se succédaient à des discours boiteux. Les habitants terminaient leurs vocalises, écrasés sous le poids du sommeil qui venait réclamer son dû.

Là où quelques minutes plus tôt, les phrases claquaient contre les murs, dorénavant seuls le bruit de mes chaussures battant le pavé et le doux va-et-vient de ma respiration dérangèrent le silence. J’entrai dans le vif de la nuit.

Arrivé au bout de l’avenue, je posai les yeux sur la place Ambroise-Courtois. Une femme rabattait ses volets au troisième étage d’un immeuble. Quelques bancs vides entouraient le vieux manège, lui-même cerné par une ronde de réverbères éteints. En s’approchant, je remarquai que l’un des bancs était occupé par un homme immobile, dont la seule présence me frappait de terreur sourde. Sa simple posture imprimait à mes sens un effroi qui tranchait avec l’agitation de la scène précédente. L’homme immobile reflétait l’apathie du lieu ; il tirait son mutisme du calme de la nuit, de l’inertie du mobilier urbain ; il condensait l’absence de toute âme humaine. Mais l’apathie n’était qu’apathie de surface. Sous ses airs d’homme indifférent se cachait une énergie tranquille. Assis droit comme un i, il donnait l’air de poser pour un artiste peintre nocturne, ou un sculpteur, mais en balayant la place des yeux, je ne vis personne. Seul sur son banc, le célèbre “penseur” de Rodin semblait s’être redressé d’une réflexion, détaché de l’emprise de son mental, libéré de l’ivresse propre à la contemplation de ses idées, fin prêt à voir le monde dans sa nudité la plus totale. Cela lui infligeait une stature de veilleur, sa présence totale au monde se confondait dans sa discrétion, tout comme sa discrétion lui assurait un point de vue débarrassé de tout filtre. Si l’insomnie devait s’incarner, cet homme en serait le symbole. Il portait le deuil de la petite mort du village.

Je ne savais comment aborder l’inconnu. Allait-il parler ? Freiné dans ma stupeur, je n’osais intervenir. J’avais le sentiment de rencontrer une ombre. Puis, lorsque je pris la décision de m’approcher, les bancs voisins se remplirent peu à peu. Mon inconnu était accompagné d’un acolyte, puis deux, puis quatre ; très vite, une petite dizaine occupèrent les bancs publics. Tous étaient identiques, arboraient la même inflexibilité, tous enfin donnaient l’air d’être ici en poste. Cette réunion silencieuse m’intriguait au point de rappeler à mon esprit les réunions secrètes de quelque roman d’espionnage. D’où sortaient-ils ? Trop occupés à se fondre dans le silence et l’immobilité du lieu, ils ne remarquaient pas ma présence. J’étais à moins de dix pas de leur cercle étrange. Tous enfermés dans leur solitude, je sentais qu’ils étaient au moins en communication par l'esprit. Ainsi mêlés aux ténèbres, ils communiaient avec la nuit et ses mystères. J’étais en dehors de leur dialogue muet. Pas un ne levait le petit doigt, tous conservaient leur posture raide, la tête droite, le regard fixe plongé dans le cœur du silence. La mort du jour continuait de couler dans leurs veines. Puis une force inconnue agit sur ma volonté ; je me dirigeais vers l’un des bancs comme une marionnette qu’on manipule. La curiosité morbide que ces hommes suscitaient en moi, m’empêcha de refréner l’impulsion. Sous peu, j’allais intégrer cette morne congrégation emplie de détermination obscure. J’allais découvrir l’objet de ce rituel secret.

Mes pas ralentirent, semblèrent se coller de plus en plus au sol, mon esprit s’habitua à la sombre résolution de mes compagnons, tellement pénétrés de leurs pensées qu'ils en étaient impénétrables. En m’asseyant à côté de l’une de ces figures taciturnes, je pris conscience d’une clarté infinie, d’une monde fait de recueillement, de prière et d’écoute extraordinaires. Je sentais le souffle de la ville endormie m’emplir tout entier. La lumière cachée de la nuit m’irradiait, mes troubles et inquiétudes fondaient comme beurre au soleil. Au même moment dans le ciel, la lune, tellement lumineuse qu’elle en tuait les étoiles alentour, s’échappa d’un voile nuageux. La place publique se trouvait alors comme hors du temps, baignée dans une phosphorescence saisissante. Le film d’épouvante avait arrêté de dérouler sa pellicule, j’étais tombé dans une scène à l’abandon, toute l’équipe technique avait déserté le plateau. Ne restaient que les meubles et quelques accessoires abandonnés dans un coin. Où donc avais-je mis les pieds ? C’était la nuit, c’est tout. La nuit dans tout ce qu’elle contient de réalités enfermées, prêtes à surgir comme autant de lions bondissant de leur cage pendant les heures mortes. La nuit dans tout son clair-obscur énigmatique, au début déstabilisant, puis rassurant dans le mélange qui en découle. Je brûlais les ténèbres avec la flamme de ma présence.

Je ne sais combien de temps je restai dans cet état, droit comme un i, les mains posées sur les genoux, plantant mon regard dans le plus lointain des horizons. Mais je savais qu’une étincelle allait jaillir à tout moment, et que de cette étincelle sourderait un bruissement lointain, rapidement suivi d’un attroupement de sonorités déchaînées. Ce raz-de-marée allait me transporter, me disperser avec son écume vomie du bout des lèvres. À la fin, je retournerais à l’air libre, au soleil. Mais pour l’heure, je flottais comme un ballon d’hélium sur l’immobilité du silence. Les heures défilaient sans bruit, nous étions comme des loups hurlant à la lune, hurlant dans nos têtes. Un cri figé dans sa puissance, un cri glacé, sans portée. L’effroi qui m’avait jusqu’ici glacé le sang s’était fondu je ne sais où, sûrement emporté par un vent secret. Rien ne me faisait patienter ni impatienter. J’étais perdu au milieu de l’océan, toutefois sans crainte d’être sauvé ; l’errance se suffisait à elle-même. Je découvrais le principe même des choses infinies, je pénétrais leur essence, je me faisais porter et me laissais emporter. Le temps non plus n’existait plus, ou il existait en abondance. Je n’étais qu’un point dans une immensité sans nom. Je n’étais rien, donc tout. L’attente était infinie, si bien que je n’attendais plus rien. De son côté, la lune avait continué son chemin, elle s’était enflée et reposait quelque part au-dessus d’un toit. Je ne voulais pas quitter mon banc.

L’un de mes compagnons nocturnes se leva subitement et disparut.

Bientôt, l’étincelle. Mais pour l’heure, il me restait quelques instants de tranquillité avant l’aube. Un deuxième veilleur, en voyant l’orient pâlir, se volatilisa. Les premiers à partir étaient sensibles ; à la moindre menace du jour, ils levaient les voiles. De mon côté, je sentais que le départ était proche, une bonne heure tout au plus.


Chaque nuit, la même chose... et à chaque fois, l’oubli. Mais cette fois-ci, j’allais m’efforcer à me souvenir. Je me lèverais et partirais de cette place, je noterais tout. La lune plongeait derrière un immeuble. Le soleil commençait à brûler l’horizon de l’autre côté du ciel. Nous n’étions plus que trois sur les bancs. L’océan de la nuit se rétractait, mes deux compagnons s’agitaient, le silence se fragilisait. Des bâillements timides remontaient à la surface. Au loin, des bruits de vaisselle, des bruits de pas, des claquements de volets, commençaient à troubler l’air. J’allais tout noter, cette fois. Je me lèverais du banc et j’écrirais. J’écrirais le secret de la nuit, sa lumière cachée.

***

Je suis maintenant seul sur le banc, je n’ai pas vu mes derniers compagnons partir. Des portes s’ouvrent, d’autres se ferment. Une voiture file dans l’avenue. Un habitant ouvre son volet, hume l’air frais du matin en contemplant la place. Le soleil jette ses premiers rayons entre les immeubles. Lorsque j’ai entendu le premier mot de la journée, lancé par un passant quelque part derrière moi, je me suis levé. Et j’ai marché. On m’a d’abord balancé des borborygmes au visage, puis des groupes de mots m’ont agressé, et enfin on m’a enterré sous une montagne de conversations. Des paroles se précipitaient sur moi comme une averse, des voix fortes, des voix du matin, des voix empâtées de sommeil, éraillées de fatigue. Je me suis retourné pour voir la lune, mais elle était déjà partie se coucher. En continuant mon chemin, j’ai aperçu le soleil au bout de l’avenue. Et j’oubliais déjà des pans entiers de la nuit.

Lorsqu’une porte de café s’est ouverte, une flopée de voix d’ouvriers se sont échappées dans la rue. J’ai choisi un café plus tranquille pour écrire. Pour écrire la nuit et ses mystères, la nuit et son temps figé.

J’ai tout écrit avant que le soleil ne brûle mes souvenirs.
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Dranem · il y a
On dirait un film de Wim Wenders , j'aime beaucoup l'image de l'homme de pierre sur son banc et cette ambiance "cinéma" unique à Lyon !

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