Le secret du "Mas des Corneilles".

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Nouvelles, poésies, chansons : textes et musiques... tels sont mes loisirs :) VOUS POUVEZ RETROUVER MES CHANSONS ICI : YouTube : https://youtube.com/user/Conan25036890 J'en ai posté ici aussi  [+]

Autrefois d’un rose bonbon, ces murs avaient abrité une famille avec ses trois enfants. Les paysans qui passaient par le champ voisin pouvaient y entendre les rires des petits ou les chants de la mère, repris à l’unisson par les joyeux bambins. Une odeur de bon pain chaud, de chocolat fumant, planait en permanence autour du jardinet.
Mais aujourd’hui, les rires avaient disparu. La bonne odeur aussi...
La couleur avait passé, délavée par les pluies et les froids mémorables qui sévissent au fin fond de cette Bourgogne paysanne. Les murs avaient blanchi, le crépi éclaté, laissant apparaître de-ci de-là quelques meulières et leur mortier de terre.
Il ne s’était pas encore rendu au village, mais chaque jour depuis une semaine, à la tombée de la nuit, il revenait à cette maison, au volant dune camionnette pleine à craquer. Il en déchargeait on ne sait quoi. Et lorsqu’on ne sait quoi, les esprits s’échauffent, les rumeurs vont bon train...
Seule une pièce de la maison était éclairée au rez-de-chaussée et derrière ses rideaux, en ombre chinoise, on pouvait voir passer et repasser sa longue silhouette chargée de lourds fardeaux.
Une seule pièce. Le reste de la maison semblait abandonnée.
Selon les anciens du village, cette pièce correspondait à un cellier de terre battue, une sorte de cave attenante à la maison.
Lui n’avait cure de la rumeur. S’il en avait eu le goût, il s’en serait même amusé de cette rumeur. Mais les jours de bonheur, de plaisirs simples étaient passés.
Comme les murs.
Sans cette métamorphose, il n’aurait pu rester ici du reste. Trop de souvenirs l’auraient assailli.
Non, cette décrépitude était un bien. Il la souhaitait même ! la maison se fondait à son humeur...

Et puis, après quelques semaines, tout s’arrêta ; les déchargements de nuit ; l’unique pièce éclairée ; les départs au petit matin...
La maison sembla s’animer d’une vie un peu plus régulière. Toutes les fenêtres s’ouvrirent, le jardinet se fleurit, la camionnette resta parquée la journée. La maison était à nouveau habitée en plein jour.
Pourtant, on ne voyait que lui. On savait que c’était lui, on l’avait reconnu, lui, le père, parti avec toute sa famille pour cause de chômage. Ils étaient allés s’installer dans une grande ville, dans un petit appartement, pour retrouver du travail, mais n’avaient pu se résoudre à vendre la maison. Pourtant ils n’y étaient jamais revenus, ni le week-end, ni durant les vacances. Presque dix ans...

On ne le voyait jamais au village. Il partait une fois la semaine, le mercredi, faire des courses à la ville la plus proche puis ne quittait plus la maison jusqu’au prochain ravitaillement. On ne voyait personne venir lui rendre visite. Même le facteur avait dit qu’il n’avait jamais rien à lui monter.
Un divorce ? Un prochain retour ? Les conversations étaient bien alimentées au petit café du bourg depuis quelques semaines.
Lorsqu’il partait pour la ville, les enfants, qui commençaient à voir en cette maison une espèce de lieu hanté, venaient roder le long des murs de la propriété pour montrer leur courage et essayer d’apercevoir quelque chose, un détail, une anecdote qu’ils pourraient rapporter au village.
Il n’y avait pas toujours que des enfants du reste. Mais les adultes, plus courageux, allaient jusqu’à franchir le mur et coller leur nez aux carreaux, la main en visière, pour tenter d’apercevoir on-ne-sait-quoi de particulier, qu’ils pourraient étaler sur le comptoir du bar et devenir un temps, le centre d’intérêt, le héros du village.
Puis lorsqu’on entendait au loin le bruit caractéristique du moteur de la petite camionnette, tout le monde s’égayait dans la nature laissant les lieux dans le silence où il l’avait trouvé.
Les mois passèrent et cela devint presque un rituel. A chaque départ, les enfants accouraient prendre possession des lieux, allant chaque fois plus loin. Ils s’aventuraient désormais dans le jardin, jouant à cache-cache autour de la maison, se cachant dans l’un des quatre congélateurs abandonnés à l’arrière du bâtiment, summum du courage !
Pendant ces quelques heures, les rires semblaient être revenus dans cet endroit triste et gris malgré le parterre de fleurs. Puis la camionnette revenait et tout se figeait de nouveau.
Mais un mercredi, rien !
Les enfants s’approchaient déjà de la maison pour leur séance de jeu hebdomadaire mais quelque chose n’était pas comme d’habitude. En longeant l’aile droite, ils purent apercevoir le véhicule qui n’avait pas bougé. Déçus, ils attendirent un peu, puis repartir vers le bourg envoyant valdinguer, d’un coup de pied rageur, branches et cailloux qui passaient à portée. En les voyant revenir, les adultes masquèrent leur déception mais n’en pensaient pas moins, s’interrogeant muettement du regard sur les causes possibles d’un tel manquement à leur routine. Pourtant certains l’avaient aperçut la veille cueillant des fleurs dans son parterre et en faire un bouquet.
Mais quand le mercredi suivant ce fâcheux contretemps se reproduisit, il n’y eut personne pour se souvenir l’avoir aperçu de toute la semaine ! Pourtant son véhicule n’avait pas bougé !
On se concerta au petit bar. Que fallait-il penser ? Et que pouvait-on faire pour obtenir quelques réponses et satisfaire par-là même, quelques mois de curiosité ?
Qui oserait monter prendre des nouvelles après tant de mois de silence ? Après tout il n’y avait rien de méchant, ce n’était pas eux qui avait voulu cette éloignement ! Et puis montrer un peu d’intérêt à son égard pourrait peut être l’encourager à se rapprocher du village ? À venir discuter au bar avec eux...
Un dernier verre et trois courageux se décidèrent à se rendre au « Mas des Corneilles ».
D’abord d’un pas rapide, la marche ralentie passablement aux abords de la propriété. Enfin devant la porte, on se poussa de coude pour décider de qui heurterait l’huis du logis.
On se décida et frappa.
On frappa de nouveau.
Et encore.
Rien !
On appela. On fit le tour de l’habitation. On colla le nez aux carreaux...
C’est alors qu’on l’aperçut, à la fenêtre de la cuisine.
Tout au moins, ses pieds, qui, tels un balancier de franc-comtoise, passaient et repassaient dans l‘ouverture des rideaux.
Horrifiés, les trois visiteurs se décidèrent à pénétrer dans la demeure.
Ils le découvrirent au milieu de la cuisine, pendu à la poutre du faitage...
Ils ne pouvaient détacher leur regard du mouvement hypnotique dispensé par le corps suspendu.
Aucun n’osa souffler mot.
Lorsque le mouvement leur fut rendu, ils ne partirent pas immédiatement chercher du secours. Rien ne pressait plus...
Sur la table, des coupures de journaux, photos d’accidents, de carcasses déchiquetées, de voitures broyées...
Au bout de la cuisine, une porte ; le cellier. Sur celle-ci était cloué un crucifix. Pouvait-on aller plus loin, pousser la curiosité plus avant dans un tel instant ? Pourtant on avançait. Inexorablement, on se rapprochait de la porte. Puis on posa enfin la main sur la poignée, la tourna, poussa le battant.
On n’y voyait goutte.
Fébrilement, on chercha à tâtons un interrupteur.
Enfin on le trouva.
On l’actionna.
On regarda, on gémit puis on se sauva à grand bruit de galoches, se bousculant sur le pas de la porte pour en sortir le premier. On fuyait, on voulait oublier cette vision qu’on était pourtant venu chercher.
Celle d’un cellier.
Un cellier de terre battue.
Une terre battue sur laquelle se dressaient quatre monticules.
Quatre monticules fraichement fleuris...
Quatre ! Un chiffre rappelant étrangement le nombre de congélateurs dans lesquels, assurément, plus personne n’irait jouer dorénavant...
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