Le secret du cabanon

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Image de Printemps 2018
An VII après la Dévastation

Le délégué au Climat l’avait annoncé officiellement : la confédération des Territoires ne connaîtrait plus aucune variation de températures. Après sept années d’intenses recherches, on était enfin parvenu à la stabilisation : 21° dans la journée, 17° la nuit. L’équilibre parfait. Même les pluies étaient enfin régulées. Le conseil du Climat avait confirmé l’information peu de temps auparavant : l’époque des crues, des tsunami, des épisodes cévenols était révolue. L’eau du ciel coulait raisonnablement.
La confédération allait enfin pouvoir vivre en paix et dans le Territoire occidental, l’hiver touchait à sa fin.

Nathan n’en peut plus. Il regarde le ciel gris, l’horizon gris, tout est gris à perte de vue. Rien n’annonce le printemps. La seule différence notoire entre les saisons est la lumière, le soleil qui se couche plus tôt ou plus tard, les journées qui durent plus longtemps, une date sur un calendrier.
— Qu’importe qu’on soit au printemps...
Nathan soupire, il n’y a pas un brin d’herbe autour de lui. Plus un arbre ni une fleur. Pas un grain de terre, un insecte ou un oiseau. La Dévastation a tout emporté, semant autour d’elle ce revêtement uniforme et lisse dont seules les couleurs changent.
Vert pour les aires de jeu des enfants.
Bleu pour les univers aquatiques, rivières et océans.
Rouge, rose ou violet pour les buissons fleuris.
Gris ou noir pour les routes et chemins.
Jaune pour les zones d’ensoleillement.
— Je donnerais cher pour respirer un grand bol d’air ou...
Après quelques années pénibles – avec la déforestation, l’air était devenu toxique, les périodes de confinement interminables –, on y était enfin parvenu : depuis l’an passé, tout le territoire est équipé de diffuseurs d’air régénéré, purifié et adapté.
Nathan marmonne.
— Respirer l’odeur du printemps...
Quelle odeur avait donc le printemps ? Tout sent pareil partout. Ou plutôt rien ne sent nulle part. Des effluves aseptisées et tellement fades qu’elles vous lèvent parfois le cœur.
Il a beau chercher, sa mémoire olfactive est comme une coquille vide.

Depuis quelque temps, il perçoit qu’il n’a plus goût à rien. Il a évoqué le sujet au pôle de Planification médicale. Son conseiller lui a prescrit un traitement bleu et vert.
Bleu pour les idées maussades. Vert pour ses problèmes de respiration.
Il a l’impression de suffoquer en permanence.
Il avale une gélule verte.
Il faut qu’il se calme. Le petit est dans la maison à jouer sur un des innombrables réseaux mis en place par le conseil de l’Enfance.
Sa femme Ethel a été déplacée en zone de travail intensif pour deux mois. Elle doit revenir d’ici dix jours et Nathan partira. Chacun son tour selon les lois de l’alternance professionnelle. Ils ne font plus que se croiser 48 heures tous les deux mois, à chaque relève d’équipe. Depuis deux ans, on est passé à des rythmes binaires et les zones de travail sont de plus en plus éloignées des lieux de résidence.

La pilule verte doit commencer à faire effet, il sent sa respiration se calmer, l’air qui entre et sort régulièrement, et ses idées s’apaisent.
— Ethan, tu viens goûter ?
Nathan sort du troisième casier le protocole du goûter, trois granules, un gobelet d’eau contrôlée et homologuée. Ethan n’a pas vraiment besoin de son père, le distributeur est programmé par le conseil de l’Enfance mais Nathan n’est pas comme tous ces nouveaux parents, il met un point d’honneur à conserver certains rituels d’autrefois, et les repas pris en commun ou les histoires du soir en font partie.

Il n’entend pas un bruit à l’étage, la maison est étrangement silencieuse. C’est surprenant, même si les jeux en réseau sont généralement silencieux, Ethan a toujours du mal à tenir en place. Il a été diagnostiqué hyperactif in utero et mis sous méthylphénidate dès la naissance. Malgré cela, il bouge encore trop et par-dessus tout il aime courir et sauter, surtout dehors, ce qui leur a valu un signalement du conseil de l’Enfance. Ils doivent se méfier, on pourrait leur enlever pour défaut de soin et maltraitance.

— Ethan, allez viens mon grand...
Nathan grimpe l’escalier. Ethan n’est ni dans sa chambre ni dans la salle des réseaux. Il doit être sorti.
Devant la maison, Ethel et Nathan ont aménagé une petite zone verte comme cela est préconisé par le conseil de l’Urbanisation et de la Résidentialisation. Ils ont eu droit aux 3,50 mètres carrés officiels octroyés par résident, enfant inclus, mais le conseil – sans doute s’agissait-il d’une erreur administrative ? –, leur a concédé la jouissance du jardin qu’il tient de son grand-père.
— Jardin... pffffff...
La Dévastation a gommé tout le paysage de son enfance. Tout sauf le cabanon du fond où son père rangeait ses outils de jardinage. A quoi bon maintenant ? Mais Nathan n’est jamais parvenu à le démolir.
Quand il regarde le cabanon, il voit encore le gros cerisier au milieu du jardin. Les merles qui venaient grappiller les fruits sur les branches du haut. Le long du mur de gauche, les framboisiers sur lesquels on se rougissait les doigts. Et la bouche aussi...
Mieux vaut oublier tout ça, un paradis perdu.
Un paradis... Il a prononcé un terme interdit : si le conseil des Croyances venait à entendre cela, Nathan serait bon pour un de ces programmes rééducatifs dont il a le secret.

Le petit garçon est dans le cabanon. Nathan sursaute : on n’y voit pas grand-chose, mais l’enfant porte un curieux chapeau blanc qui lui enveloppe toute la tête et le cou avec, comme pour protéger les yeux, un petit treillage très fin.
— Ethan, où as-tu trouvé ça ?
Nathan est pourtant sûr de l’avoir bien caché. Lorsque son père l’enfilait, il devenait un autre homme. Un mystérieux sorcier qui charmait les abeilles. Nathan avait toujours un peu peur mais il le regardait, de loin, fasciné par le cérémonial étrange. Nathan n’avait pas le droit de s’approcher sans lui des ruches.
« Même si elles ne te feront du mal que si elles sentent que tu es un danger... »
Son père avait l’habitude de dire qu’il n’était qu’un apiculteur du dimanche mais on venait de loin pour goûter son miel ou la gelée royale.
Sous son étrange couvre-chef, Ethan semble hypnotisé. Comme si son grand-père lui murmurait à l’oreille : « Les abeilles sont un don du ciel... »
Cette phrase, combien de fois l’a-t-il répétée ? Pour Nathan elle évoque l’or du miel, le sucre des pollens, le parfum de cire sur les rayons de bois.
Ils échangent un regard tous les deux, les yeux noirs d’Ethan brillent dans l’obscurité du cabanon et à cet instant, Nathan croit revoir le regard de son père. Comme s’ils étaient réunis tous les trois dans le cabanon.

Nathan entend la voix de son père.
— Je vais te dire un grand secret...
Le moment de la transmission est venu. Il peut faire confiance à Ethan, il sait qu’il ne trahira pas. Alors il va chercher la petite maison de bois, elle est toujours à sa place. Il l’a cachée tout au fond du cabanon, derrière le composteur, il aurait dû la brûler après la Dévastation. Les consignes étaient formelles : faire table rase du passé.
Il n’y est jamais parvenu. Il reste encore trois rayons de cire. Les alvéoles ont été bien bouchées par les ouvrières. On ne sait jamais, les larves auront peut-être traversé le temps. Avec les graines et le gros pot de terre qu’il a conservés, tout redevient possible.
Il prend les mains d’Ethan et il se met à parler.
— Je vais te dire un grand secret...
Il lui raconte l’histoire. La terre, l’eau, les fleurs, les arbres, les insectes, les oiseaux, les couleurs, les parfums...
La vie.
Il ne sera plus seul à savoir, plus seul à y croire.
La ruche servira encore, les abeilles reviendront un jour. Et avec elles, le printemps.

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Pierre.A · il y a
Beau texte, le problème c'est qu'en ce moment, les abeilles meurent bel et bien...
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Valoute Claro · il y a
Faisons confiance aux enfants, ils butineront notre miel disparu!
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Fred Panassac · il y a
Une belle histoire qui m’avait échappé dans cette finale ! Trois textes en finale Fabienne et chaque fois différents, bravo pour cette nouvelle qui serre le cœur lorsqu’on se met à la place des personnages. Il faut prendre garde à ce que nous faisons et faire en sorte que les abeilles aient toujours des fleurs à butiner. 5 rayons de bon miel pour cette ruche secrète !
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Fabienne BF · il y a
Quelle douceur que votre commentaire ! Je souhaite que nous n'arrivions jamais à la société que j'ai décrite dans cette nouvelle même si parfois on n'en est pas très loin. A très bientôt Fred.
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Geny Montel · il y a
Belle finale pour ce récit Fabienne !
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Fabienne BF · il y a
Merci Geny de m'avoir encouragée ! A très bientôt
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Sonate · il y a
Merci pour ce brin d'espoir auquel il faut s'accrocher !.. Merveilleuse Fabienne!
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Fabienne BF · il y a
Merci à toi Viviane de m'encourager...
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Antoine Gibier · il y a
Je suis totalement fan de S.F. cette histoire touche à l'universel, j'en fais mon miel.
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Fabienne BF · il y a
Quel esprit Antoine !
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Atoutva · il y a
Une belle histoire qui fait rêver. L'Homme ne pourra jamais aller contre la Nature. Si tout n'est qu'un éternel recommencement, la vraie vie reprendra toujours. En tout cas, mon vote !
Si vous avez 2 mn pour voir mon lierre en compét d'été http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-lierre-1

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Fabienne BF · il y a
Merci de votre vote et de votre lecture. Je vais aller voir votre lierre. A bientôt
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Diane Delo · il y a
Un beau récit.
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Fabienne BF · il y a
Merci beaucoup !
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Wilfried · il y a
Belle construction littéraire. Bravo Fabienne
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Fabienne BF · il y a
Un grand merci de ta visite dans mon univers.
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Emmanuelle Chevalier · il y a
Mais où trouve-t-elle tout ça ? et quelle écriture, vivante, rythmée, musicale BZZZZZ ! Je suis pour POUR POUR.
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Fabienne BF · il y a
Merci Emmanuelle ! Quel bonheur d’avoir croisé votre route un jour. ..vous êtes toujours là pour m’encourager.

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