Le secret de la Comté, Chronique de la violence conjugale.

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Ex enseignante, ex-hobbite, ex-agricultrice, et ex-patriée depuis presque 8 ans, je profite de mon ex et lent temps libre pour écrire principalement de courtes chroniques légères et drôles  [+]

Un jour la Fermière se demanda si elle était vraiment heureuse avec son Fermier.
C'est vrai qu'elle ne faisait rien cette Fermière mais quand même, elle pensait.
Elle n'était pas que cette Fermière qui ne fout rien.
Elle faisait de son mieux pour que son Fermier soit heureux, mais il n'était jamais heureux.
Elle cuisinait de bons petits plats, elle préparait des pique-niques improbables, elle s'occupait du linge de la maison et celui de son Fermier, elle entretenait toute la maison.
C'était la reine du balai à la maison!
Elle le manipulait avec une certaine dextérité et le balai semblait danser d'une pièce à l'autre du matin au soir.
Elle désherbait tout autour de la ferme. Cette occupation inutile d’après le Fermier lui prenait de longues heures. Ainsi, les alentours de la maison restaient dégagés et accueillants. Elle arrosait toutes les plantes, les arbres, le potager. Elle ramassait les amandes au moment de la récolte, les olives, les figues, mais le Fermier ne le voyait pas.
Pour lui sa Fermière ne faisait jamais rien.
De son sofamifère*, seule la télévision retenait son attention.
Puis le Fermier, avait beaucoup d'activités!
L'escalade, la randonnée, compter les oiseaux avec les volontaires du Parc et tuer les siens qui squattaient son toit. De plus, il y avait la spéléologie, et les copains, ceux qu'il aidait volontiers pour divers travaux, refusant de voir ses propres travaux en attente dans la ferme.
Alors les contraintes quotidiennes, le labourage de ses champs, la taille de ses arbres, le traitement de ses amandiers malades....Non, il n'a pas le temps et puis sa Fermière l'énerve, et cela lui coupe toute envie de faire.
Oui sa Fermière l'énerve, elle ne lui gratte pas le dos quand il lui demande. Elle ne vient pas l'applaudir dans ses exploits sportifs. Elle ne le suit pas dans ses randonnées.
Parfois elle acceptait. Mais elle ne marchait pas aussi vite que les autres et le Fermier-randonneur devait l'attendre. Alors ça l'énervait.
Puis sa Fermière ne parle pas encore la langue du pays, c'est agaçant cette difficulté qu'elle a de ne pas comprendre ni parler la langue de ses amis.
Ça l'énerve.
Mais quand la Fermière voulut aller aux cours de langues, il refusa qu'elle y aille sans lui...
Il était tellement agacé devant son insistance ce jour là, qu'il laissa sa Fermière en plan dans le village. Il retourna seul en voiture dans sa ferme. La Fermière dû revenir à pieds. Ce n'est que 6 kilomètres dans la Sierra, juste deux bonnes heures de marche. Ça lui fera les pieds!
La Fermière ne comprenait plus son Fermier qu'elle aimait tant.
Même s'il lui parlait mal, même s'il l'insultait, même s'il l'humiliait, elle continuait à l'aimer.
Cette Fermière voyait toujours le verre à moitié plein alors que son Fermier le voyait à moitié vide...même parfois complètement vide !
Elle s'accrochait aux rêves de son Fermier, et refusait de laisser s'envoler le moindre espoir.
Puis son Fermier commença à lever la main sur sa Fermière, à la menacer, à lui faire peur.
Aussi, la Fermière prit l'habitude de se réfugier dans une chambre à l'étage et s'enfermer à double tours dans cette pièce.
Mais le Fermier défonça les portes à plusieurs reprises et la Fermière commença à perdre son entrain, sa joie de vivre, sa croyance et ses espoirs.
Elle tremblait de peur de plus en plus.
Elle ne dormait plus vraiment, elle avait peur des colères monstrueuses dans lesquelles son Fermier explosait. Elle avait peur qu’il l'a tue...
Elle lui en parla, mais cela provoqua une nouvelle colère. Il la menaça encore et encore.
La Fermière s'enfuit. Oui, elle s’enfuit plusieurs fois, mais elle revenait toujours, tenant au creux de son coeur cette petite lumière d'espoir qui alimentait l’amour qu’elle ressentait pour son Fermier. Voir son Fermier changer, lui sourire, l'aimer, prendre soin d’elle et reprendre le cours de cette vie promise et tant désirée. Ses sentiments envers son Fermier restaient assez forts pour espérer que le naufrage n'aurait pas lieu...Elle ramerait encore plus fort pour l'éviter.

Mais un jour, juste à peine revenue d'une de ces enfuyades, son Fermier lui servit un visage monstrueux, celui d'un Ogre qui pouvait la dévorer à tout instant en revendiquant son appétit.
Le Fermier avait muté, il n'avait plus son chapeau de paille, ni ses sabots.
Ce n'était pas la pleine lune, mais tel un Loup garou, il s'était transformé : ses dents semblaient s'aiguiser, ses mains velues grossissaient à vue d'oeil, les veines de son cou se gonflaient et laissaient apparaître le flux de son sang noir qui remontait jusqu'à son visage méconnaissable. Ses yeux injectés de ce sang ténébreux la fixaient et lui envoyaient des éclairs dévastateurs, sa bouche aux dents pointues laissait passer une langue sifflante qui envoyait des sons, peut-être des mots d'un langage inconnu. La métamorphose toucha son paroxysme quand il s'approcha de sa Fermière en grognant et bavant, laissant dégouliner à chaque pas, un fiel nauséabond qui envahit la cuisine où la Fermière se trouvait.
La Fermière était tétanisée.
Elle se trouvait face à une réalité volontairement ignorée mais inéluctable...
Il fallait fuir, ses jambes étaient lourdes, sa pensée se figeait.
Il fallait fuir.......Courir, Partir, s'Envoler, Disparaître...
C'est dans un ultime effort de lucidité qu'elle réussit à s'extraire des mains velues qui déjà la retenaient, et avec une énergie puisée dans le reste d'une volonté proche de l’anesthésie, elle bondit hors de la cuisine pour à nouveau aller se réfugier là-haut :
dans son reste de vie, son nid, son havre de paix provisoire...
Elle verrouilla les portes, poussa l'armoire et attendit, le coeur proche de l'implosion, le souffle court, les membres tremblotants, le ventre retourné, les pensées figées.
Elle attendit.
L'Ogre hurlait, grognait, croassait, feulait, aboyait, rien d'humain derrière cette porte.
La vie de la Fermière venait de basculer. Elle avait tellement peur. Son Fermier-Ogre jouait souvent avec ses armes à feu. Elle le savait et elle ne voulait pas terminer comme les oiseaux de La Comté. Elle avait tellement peur, même si cette peur, elle l'avait peu à peu apprivoisée depuis ces derniers mois.
La nuit fut longue, elle crut entendre de longues plaintes au loin dans la nuit noire, des bruits inhumains, des chuchotements, des pleurs...
Au matin, elle décida que dès l'Ogre s’éloignant de sa grotte, elle irait chercher de l’aide, du secours, les gendarmes pour dévoiler le secret de La Comté.
Expliquer, Raconter, exorciser sa peur, et enfin revivre.
L'Ogre ne quitta sa grotte que le surlendemain. La Fermière sauta dans sa voiture et réussit à porter sa plainte. Certes, elle ne maîtrisait pas la langue, mais les gendarmes comprirent tout de suite. La Fermière transpirait si fort sa peur que les gendarmes n’hésitèrent pas un instant. Le soir, ils vinrent chercher la bête, l'Ogre qui déjà avait remis ses vêtements de Fermier à chapeau de paille.
Et c'est un Fermier-Ogre-Doux qui les suivit sans résistance, étonné que sa Fermière puisse se plaindre et surtout qu’elle fût entendue...Il était convaincu qu'une heure après, il serait de retour dans son sofamifère*.

Sofamifère : canapé, lieu privilégié du Fermier

Le sofamifère* resta vide et ne revit plus son Fermier sportif.
Les gendarmes gardèrent l’Ogre toute la nuit. Dès le lendemain, il comparu devant un juge qui décida sur le champ de lui interdire de revenir auprès de sa Fermière. Il ne devait ni l’approcher, ni l’appeler, ni lui écrire jusqu’à nouvel ordre...
Le Fermier n’en revenait pas !
Il se contenait.
Il feignait...
Il dissimulait l’Ogre au fond de son ventre et montrait sa belle figure de Fermier aimable, lisse, laissant entrevoir un petit sourire triste mais habillé de belles dents blanches et saines.
Son cou, ses mains, son attitude montraient un Fermier inoffensif sans l’once d’une méchanceté. Ses yeux larmoyants ressemblaient davantage à ceux d’un Cocker que ceux du Loup de la veille. Sa démarche lente et lourde manifestait la difficulté d’accepter cette sentence qu’il jugeait injuste, absurde, disproportionnée.
C’est sa fermière qui est l’instigatrice de ses états d’âme.
C’est elle qui déclenche ses crises !
Elle ne fait rien celle-là.
Si, elle l’énerve...
Le juge avait acté la sentence. Cette décision était immédiate.
Le Fermier-Ogre devait se trouver une autre grotte à présent. Le temps de la prochaine audience dans quelques semaines.
La Fermière se retrouva donc seule dans la ferme...
Seule, avec plein de vide autour d’elle, mais elle se sentait délivrée, libérée, légère ne comprenant pas vraiment à son tour ce qu’il venait de se passer.
La Fermière reprit son balai. Tous ces mois retranchée dans son pigeonnier là-haut, l’avait isolée de sa vie. Tout était resté figé depuis si longtemps et son absence récente avait plongé la maison dans un triste tombeau.
Le sofamifère* dans le salon semblait avoir subitement rétréci.
Les meubles reprenaient leur couleur.
La Fermière ouvrit toutes les fenêtres, laissant pénétrer cette bise tiède qui courrait autour de la ferme, l’air de la Sierra. La ferme respirait enfin à pleines goulées. Les rideaux chaviraient, les meubles frétillaient, la poussière sortit de sous les placards et s’envola, libérée à son tour. Les araignées, cafards, souris s’exilèrent pour un autre palais abandonné. La maison sentait bon, la maison revivait, la maison respirait par toutes les ouvertures de ses murs.
Les oiseaux semblaient chanter plus fort que la veille,
Puis quelques jours plus tard, les gendarmes revinrent avec le Fermier afin que celui-ci puisse prendre ses affaires, celles dont il avait besoin dans son quotidien.
La Fermière se retrouva engluée dans cette peur qui se déchainait à nouveau en elle. La panique l’asphyxiait déjà. Elle préféra rester dans une pièce à part avec un gendarme qui veillait sur elle.
Ainsi, le Fermier déménagea ses effets personnels :
Vêtements, documents, objets de valeur, valeur affective, valeur financière.
Le portrait de la maman du Fermier qui trônait sur le bahut de la salle à manger disparu.
Les équipements sportifs nombreux et variés, harnais, cordes, casques, chaussons d’escalade, combinaison, vélo et sacs appropriés à chaque activité suivirent.
Le Fermier restait sportif dans sa colère refoulée
Il emporta ses instruments de musique poussiéreux, rangés et bâillonnés depuis des années dans leur silence. Guitare, trompette, saxophone, basson, harmonica, flûte de Pan...
Oui le Fermier pensait qu’un jour il serait aussi musicien...
Le Fermier récupéra le matériel pour fabriquer ses fromages, celui pour ses savons, ses pinceaux et ses tubes de peintures aquarelles, ses toiles définitivement immaculées....Tout un matériel prometteur, neuf et inutilisé depuis leur acquisition.
Il laissa sa montagne de cartons de petites voitures, ses collections de BD, ses encyclopédies, ses manuels, ses notices, et quelques autres effets personnels qu’il pensait inutiles dans l’immédiat.
Mais, le Fermier est aussi un fermier et il n’oublia pas d’emporter ses outils à l’abri dans leur mallette : fer à souder, perceuse, meuleuse, perforeuse, scie-sauteuse, ponceuses, et ses tronçonneuses, son karcher, son radiateur à huile ? si ! si !, ses rallonges électrique, son compresseur, enfin tout l’arsenal du parfait fermier-bricoleur hors pair...
Le Fermier quitta dignement son exploitation inexploitée suivi des gendarmes.
C’est en chevauchant son tracteur qu’il tourna le dos à sa ferme et à sa Fermière.
Le tracteur expulsa un nuage noir, toussota, se cabra puis enfin démarra.
Il remua frénétiquement ses chenilles, immobiles depuis si longtemps.
Elles allaient faire leur premier voyage en terres inconnues.
Celles des Terres Abandonnées de la Comté.

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Sophie Garcia Thevenot · il y a
Bravo pour cette belle histoire, les mots sont employés avec émotion. Superbe lilisabelle
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Lilisabeille · il y a
Merci Sophie.
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Réjane Quil · il y a
C'est avec émotion que j'ai lu l'histoire de La Comté.bel exercice !une libération !
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Lilisabeille · il y a
La vie continue...merci Rejane...