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L'histoire que je vais vous conter n'est pas une légende qui encombre les esprits crédules et que l'on se transmet de génération en génération, comme on dit le soir à la veillée. Non, ces faits se sont déroulés à la fin du XXème siècle vers 1995 dans le bourg de Régina.
À cette époque Régina était l'aboutissement de la route nationale qui allait de Cayenne jusqu'aux rives de l'Aprouague. Au delà, mais à condition de traverser le fleuve avec le bac, il n'y avait qu'une mauvaise piste qui menait vers l'Oyapock et jusqu'à Saint-Georges, à plus de quatre vingt kilomètres, autre bout du monde comme la Guyane en connaît tant... Régina vivait alors dans une fausse quiétude, rêvant plus à sa grandeur passée qu'imaginant son présent ou se projetant dans l'avenir. Encore toute secouée des crises du bois de rose et du cacao qui avait fait sa ruine après avoir été sa richesse, elle peinait à se reconstituer une économie vivante. De fait seule la récente activité agricole des Mhongs était parvenue à redonner vie à ce petit bourg.

Au moment où ce récit pourrait commencer, Régina s'était réveillée un beau matin bruissant d'une rumeur inquiétante : un orpailleur à la nationalité indistincte avait été retrouvé mort, le dos lacéré de profondes plaies sur la piste qui conduisait jadis vers Guisanbourg. Il y avait probablement plusieurs jours que le forfait avait été commis. Mais enfin, à Régina, nul n'en savait davantage ; et tant pour échapper à l'identification éventuelle de la gendarmerie qu'aux conséquences pénales qui en aurait découlé, les orpailleurs avait emporté le corps de leur infortuné camarade pour se débarrasser de ses restes suivant un rite probablement peu chrétien. Mais quoiqu'il en fut, la rumeur enfla, se précisa, et, entre le court trajet qui allait de l'église à la mairie, finit par devenir une certitude terrifiante : un jaguar traînait dans les parages et n'allait sans doute pas tarder à pénétrer dans le bourg pour s'attaquer aux habitants. Cette crainte est peu commune, car il est connu que ce félin redoute l'homme et qu'il est mille fois moins dangereux qu'une troupe de fourmis rouges capables de dépecer un veau en quelques heures. Pourtant, par on ne sait quelle nécessité de circonstance, tout Régina fut pris de la fièvre du jaguar. Craintive plus de sa propre peur que de la présence de l'animal, la population exigea des autorités qu'elles prissent des mesures de sauvegarde. Le maire, à vrai dire très embarrassé par cette histoire, réunit le conseil municipal et invita les habitants à se joindre à eux. Le moins que l'on puisse dire, c'est que la séance fut houleuse, que le maire reçu des menaces à cause de son inaction, et que son conseil fut dénoncé comme une bande d'incapables ; si bien qu'à la fin de la réunion les édiles ne durent leur salut physique et politique qu'à la promesse d'une battue confiée aux gendarmes : ceux-ci en effet disposaient de moyens conséquents et leur savoir-faire en matière de traque n'était plus à démontrer. C'est en délégation que tout ce beau monde se rendit le lendemain à la gendarmerie pour solliciter le secours espéré. L'adjudant promit qu'il en référerait à ses supérieurs mais que, sur le principe, l'on pouvait compter sur son engagement.
L'accord de Cayenne ne tarda pas à venir, et moins d'une semaine plus tard, l'adjudant, aidé par quelques villageois aguerris à la chasse en forêt, mit sur pied un plan de bataille qui consistait à assiéger la zone où le jaguar était censé être, puis à marche forcée le contraindre à se retrouver au centre du dispositif où il n'y aurait plus alors qu'à l'abattre lors d'une ultime manœuvre d'encerclement.

Il s'était écoulé environ dix jours depuis le début de ces événements lorsque la petite troupe composée de six gendarmes et quatre villageois se mit en route. Deux groupes de trois et un groupe de quatre la composait. Les moyens modernes de transmission permettaient aux hommes de rester en contact afin de coordonner leurs déplacements. La chasse ne fut pas une partie de plaisir. Lourdement équipés, les militaires progressaient lentement. Les villageois, habitués aux séjours en forêt, se déplaçaient avec plus d'agilité, mais voyaient de fait leur marche ralentie. Eux ne s'étaient pas encombrés de vivres diverses, de moustiquaires ou d'une pharmacie superflue : ils savaient que la forêt nourrit, abreuve, protège et panse qui la connaît.
Pourtant c'est au lever du troisième jour que les villageois purent observer les traces du félin. D'abord une touffe de poils arrachée par un épineux, puis quelques branches brisées lors d'une marche lente et enfin un petit espace où la végétation avait été aplanie par la la bête pour que celle-ci puisse s'y reposer. Un homme, plus perspicace que les autres, fit remarquer que ces indices semblaient doubles et que, sauf à admettre que le jaguar fît demi-tour exactement dans ses traces pour ensuite revenir à son point de départ, seule la présence de deux animaux pouvait expliquer cela. Il fallut bien se rendre compte : on était en train de traquer un couple et non un animal isolé. Compte tenu de la saison, il était probable par ailleurs que la femelle était grosse et que cela ne pouvait que renforcer son agressivité. La tâche était rude et le risque élevé. Il ne fallait pas perdre de temps. Les autres membres de l'expédition furent alertés par radio et l'ensemble de la troupe se donna rendez-vous en un point de convergence qui serait le lieu de l'affrontement final. En attendant on suivrait les félins à la trace, mais à bonne distance pour ne pas les effaroucher. Il se passa encore une journée et une nuit pour que tout le monde se retrouve, disposé dans un rayon d'un kilomètre, prenant ainsi en tenaille les deux animaux. L'affaire avait été bien conduite, et assurément avec un art tout militaire.
C'est à midi que l'un des groupes tomba sur le couple : effectivement, il y avait un mâle et une femelle ; cela expliquait bien des choses, en particulier la sauvagerie avec laquelle l'orpailleur avait été attaqué. Le sergent qui conduisait le groupe – car les militaires avaient voulu conserver la maîtrise de l'opération – ordonna aux deux hommes d'abattre le mâle plus éloigné et quelque peu dissimulé, tandis que lui-même se chargerait de la femelle. On mit en joue. Les armes crépitèrent. Le mâle fut cloué sur place. La femelle fit un bond de côté lorsque la première balle l'érafla, puis bondit sur ses pattes arrières à la deuxième détonation et disparut dans l'épaisseur de la forêt avant même qu'un troisième coup de feu ne roulât sous les frondaisons. On alerta les deux autres groupes dont l'un lui ferait face dans peu de temps, car il est bien connu que le jaguar, lorsqu'il court, va en ligne droite et qu'il est par conséquent facile de prévoir sa trajectoire. Mais la femelle ne se présenta pas dans le viseur de ceux qui l'attendaient. Selon un des villageois qui n'ignorait rien du comportement des animaux sauvages, la bête s'était tapie quelque part et sauf grand hasard, il devenait impossible de la retrouver tant sa science de la dissimulation lui permettait de ne pas être découverte, même par le meilleur des chasseurs. On décida donc de renoncer à la poursuite. Le mâle fut alors dépecé et sa peau ramenée au village. On savait pourtant que rien n'était fini : bientôt mère et privée de son mâle, la femelle était devenue une redoutable prédatrice qui alors n'allait penser qu'à une seule chose : se venger. Désormais, pour quiconque s'y aventurerait, la forêt deviendrait le théâtre d'une terrible course où l'homme serait la proie et la bête le chasseur.
Le conseil municipal suivant fut bien plus calme. L'ennemi ce n'était plus le maire, mais le jaguar et nul ne se sentait d'affronter une femelle prête à mettre bas et dont le mâle venait d'être abattu de surcroît. Pour autant, l'attentisme n'était guère de circonstance et plusieurs agriculteurs firent part de leur crainte sans qu'il leur fût répondu d'une manière satisfaisante. Même la pratique de l'abattis devenait risquée.
On en était là, presque à se regarder en chien de faïence et en grande expectative lorsque, dans un silence que l'on aurait pu dire théâtral, Joséfa sortit de derrière le groupe des habitants qui assistaient à la réunion. Elle demanda la parole.

Joséfa devait bien avoir cinquante ans. Si elle même connaissait son âge, les autres habitants de Régina l'ignoraient. Elle ne s'était jamais inscrite sur les listes électorales et comme elle venait du Brésil, son état civil était incomplet. Joséfa appartenait à l’ethnie des Palikurs. Elle était née près de la montagne du Carupina, au lieu s'il en fut des traditions amérindiennes où se confondaient foi chrétienne et culture ancestrale. Elle était arrivée avec ses parents alors qu'elle avait cinq ou six ans. La famille qui comprenait deux autres enfants s'était d'abord installée à Saint-Georges, puis pour une des raisons que seul le hasard peut expliquer, avait migré vers Kaw. C'est quand elle eut environ vingt ans, que Joséfa alla se fixer seule à Régina. Elle s'établit à l'endroit où la nationale obliquait vers le bourg, construisant une cabane sommaire qui nécessitait un refus total du confort. La seule chose dont cet habitat pouvait s'enorgueillir était la vue qui s'offrait sur l'Aprouague, majestueux à cet endroit. Joséfa put défricher assez de terre pour en faire un abatis où elle cultiva des ananas, du manioc et des ramboutants dont la vente lui produisait de quoi s'acheter le tabac et quelques objets manufacturés indispensables. Elle avait passé toute sa vie seulement vêtue du kalimbé. Elle ne s'était jamais mariée et, bien que jolie et plutôt courtisée, elle avait toujours refusé les hommes qui s'étaient présentés, qu'ils fussent amérindiens ou créoles. Malgré ce caractère farouche, Joséfa avait su se faire apprécier et sans doute aimer, aussi. Et le mystère dont elle entourait sa vie ne dérangeait personne. Comme elle avait quelque connaissance en herboristerie, on la consultait parfois pour soigner les maux courants, du plus simple au plus grave. Et, l'on peut dire que grâce à elle, personne n'était mort de la malaria depuis trente ans, que les enfants guérissaient en deux jours de la diarrhée et que les femmes en couche étaient rapidement délivrées. Elle ne demandait aucun salaire pour cela, et acceptait difficilement les cadeaux de remerciements.
Elle parlait un étrange langage dont il lui arrivait elle-même de se moquer, fait d'un mauvais portugais, de créole et de palikur, employant suivant la circonstance l'un de ces idiomes, ou les mélangeant avec, il faut bien le dire, plus ou moins de bonheur.
Pourtant, lorsqu'elle s’avança ce soir-là, dans la salle du conseil, le silence se fit encore plus pesant. Que Joséfa demandât la parole dans une circonstance aussi grave imposait qu'on la lui accordât. Et voici ce qu'elle dit en substance :

— Moi je vais aller à la chasse du jaguar. Je connais la forêt mieux qu'aucun de vous autres ; et une personne seule peut mieux se dissimuler à l'odorat de l'animal sauvage, elle fait aussi moins de bruit, et se déplace plus facilement, même la nuit, dit-elle en faisant des efforts pour utiliser du mieux qu'elle put le créole, afin d'être comprise de tous.
Un murmure d'approbation parcourut l'assistance. Même l'adjudant de gendarmerie sembla acquiescer. Les remarques étaient justifiées et Joséfa était à tous coups « l'homme de la situation » comme le fit remarquer le maire dans un bon français qui fit rire le public, à l'exception de Joséfa qui comprit cependant que l'on se moquait plus de son interlocuteur que d'elle-même. Au fond, tout le monde était soulagé d'avoir trouvé une réponse : le jaguar menaçait le village, plus qu'il ne l'avait jamais fait, et la seule parade consistait à anticiper ses forfaits ; il fallait abattre cette femelle au plus vite. Et que Joséfa se désignât paraissait une bonne solution, si ce n'est la meilleure. Elle demanda seulement deux jours de délai, car, affirma-t-elle, il y avait des travaux qu'elle devait finir sur son abattis, sans quoi la récolte serait perdue. Il fut décidé que des hommes en armes veilleraient pendant ce temps sur Régina ; et ce sursis lui fut accordée sans peine.

C'est quelques nuits plus tard, et à l'insu de tous, que Joséfa s'enfonça dans la forêt. Elle s'était ointe de roucou, avait graissé ses cheveux d'huile de palmier et fait une large provision de tabac et de papier à rouler. C'est seulement armée de son fusil à un coup, de quelques munitions et de sa machette qu'elle était partie. Sur son dos, elle portait, dans son hamac qui lui servait de fourre-tout, un sommaire matériel pour cuire ses aliments. Tout homme sensé l'aurait vouée à une mort certaine, tant son équipement était dérisoire. Mais se serait mal connaître le peuple amérindien qui trouve dans la forêt tous les moyens à sa subsistance. Il peut tresser un hamac, tendre un toit au dessus de sa tête, confectionner une gibecière en quelques minutes, trouver du bois sec sous un orage diluvien, ou s'abreuver d'une eau pure et fraîche en coupant une liane.
Joséfa prit la direction du nord ouest, car la femelle ne pouvait en aucun cas franchir l'Aprouague et devait en toute logique s'éloigner du marais de Kaw. Par ailleurs, seul ce territoire vallonné offrait à la femelle la possibilité de mettre bas en toute tranquillité et de donner à sa progéniture un abri sûr. La route nationale faisant un obstacle que l'animal pouvait redouter de franchir, Joséfa s'en tint à un triangle déjà bien vaste dont la base regardait vers le fleuve et le sommet, vers Bélizon. Elle marcha le premier jour plus soucieuse de faire des provisions de nourriture que de traquer le jaguar. Elle savait que le félin fuit le chasseur lancé à sa poursuite, et que, dans ces conditions, il était vain de vouloir s'en approcher. Joséfa consacra le deuxième jour à étudier la topologie du terrain, et les bruits que charriait la forêt. Non qu'elle fut dotée d'une ouïe exceptionnelle, mais elle savait interpréter les manifestations sonores de son environnement : qu'un danger s'annonce et tous les singes se donnaient le mot pour fuir. Alors les arbres ne frissonnaient plus au balancement des primates. Qu'un caïman rode et les aigrettes encombraient le ciel. Et puis il y avait aussi les odeurs, les silences, mille et un petits signes qui font indication. Avant que la nuit tombe, Joséfa s'assit sur une souche, sortit son tabac auquel elle ajouta la feuille d'un roseau qu'elle hacha grossièrement entre ses doigts. Ce mélange donnait une acuité soutenue aux sens, de même qu'il permettait au fumeur de communiquer avec les yumawali, ces âmes de défunts qui errent dans les forêts. Nul doute que l'un d'entre eux voudrait la conseiller sur le chemin à prendre.
En femme sûre de ses origines, Joséfa pressentait ce qui allait advenir : d'abord marcher vers le Nord-Ouest encore et toujours en humant l'air et en recherchant des indices du passage de la bête, puis la suivre et enfin la débusquer. Le ciel avait commencé à s'assombrir annonçant déjà la première pluie de la saison. Joséfa ne la craignait pas. Au contraire, le jaguar n'aime pas l'eau et chercherait à se mettre à l'abri. De plus, une terre humide conserve les traces de pas et les effluves de la forêt parviennent parfois à dissimuler l'odeur de l'homme par leur intensité. Sans les moustiques, la chasse par temps humide serait l'idéal.
Cela faisait plusieurs heures que Joséfa marchait ainsi, s'arrêtant parfois pour inspirer l'air amplement, pour observer une branche cassée à même le sol ou à mi-hauteur. Elle savait que la bête ne devait pas être loin, que peut-être elle l'observait de son regard aiguisé de félin dans l'attente d'un ultime bond assassin. La grosse masse des nuages creva à cet instant.
Le jour déclinait, la nuit tombe tôt et vite sous cette latitude. Joséfa décida que dès le lendemain elle commencerait la traque. Pour l'instant elle s'enquit d'organiser sa halte nocturne et de préparer son repas du soir avec les produits de la chasse et de sa cueillette.
La lumière se frayant un difficile passage entre les arbres la réveilla. Déjà la forêt grouillait de mille et un bruissements. Les singes hurleurs s'étaient enfin tus ; une journée décisive attendait à présent Joséfa. La veille elle avait arraché les racines d'une herbe à femme qu'elle avait mises à bouillir dans une calebasse de terre. Avec une branche de palme dont elle se servit comme d'une écumoire, elle préleva la crème superficielle au pouvoir saponifiant. À la crique toute proche elle procéda à ses ablutions matinales. L'amérindien respecte son environnement et, affronter une bête aussi noble qu'un jaguar, imposait à Joséfa qu'elle fut indemne de toute souillure. Après cela, elle s'agenouilla sur le sol et dans un amalgame incompréhensible de latin et de palikur elle invoqua Jésus. Elle se signa avant de débarrasser le camp nocturne puis se mit en marche.

Son expérience ne l'avait pas trompée : son chemin croisait celui de la bête. Sous ses yeux, creusées dans la glaise, trois empreintes fraîches de félin. Joséfa s'accroupit et mesura avec la paume de sa main la taille des marques. À n'en pas douter, il s'agissait bien de celles qu'elle espérait. Elle s'assit pour prendre le temps de la réflexion. A priori la bête se dirigeait vers le nord, ses enjambées étaient peu amples, signifiant une marche lente, d'autant plus que les herbes basses étaient à peine froissées. Elle décida de suivre les traces du jaguar puis, lorsqu'elle serait à moins d'une heure de marche de celui-ci, elle ferait un crochet pour lui barrer la route et pourrait l'abattre dans un premier et ultime face à face. Joséfa s'enduisit le corps d'un mélange de feuilles et de terre afin de masquer son odeur. Elle allongea le pas. La femelle semblait se déplacer avec lenteur, sans doute à cause de son état de grossesse avancé. La suivre n'était pas difficile. Là, une branche cassée, ici une empreinte dans une terre meuble, jusqu'à des excréments encore chauds : tout signifiait à Joséfa que l'affrontement ne saurait tarder.
Le soleil était haut, se frayant un chemin hasardeux dans l'épaisseur de la forêt amazonienne. La chaleur n'en restait pas moins oppressante. Joséfa avançait avec agilité, enjambant d'un bond les chablis qui barraient sa route. Soudain elle s'arrêta, prise de stupéfaction : elle venait de franchir l'un d'eux pour la deuxième fois. Elle s'avança de quelques centaines de mètres et ne put que se rendre à l'évidence : en suivant le jaguar à la trace, elle avait décrit un cercle, sans même s'en apercevoir. Intérieurement, elle rit d'elle-même et de la tromperie que le félin venait de réaliser : se sachant suivi, il avait décrit un vaste cercle, de telle sorte que, sans qu'elle s'en fut rendu compte, Joséfa tournait ainsi le dos au jaguar qui pouvait surgir par derrière d'un moment à l'autre. L'animal avait tendu à la femme un traquenard des plus rusés : celle qui se prenait pour la chasseresse était devenue la proie de la bête. Que ne s'était-elle attendue à pareille mystification ? Joséfa décida d'attendre sur place : puisque l'animal proposait un défi, elle allait l'affronter sur le terrain qui lui était imposé. Elle s'assit sur une souche, se débarrassa du hamac qu'elle portait sur le dos et posa son fusil au travers de ses cuisses. La bête viendrait ; la femelle se savait poursuivie par les hommes, ceux-là mêmes qui lui avaient enlevé son mâle. Joséfa n'ignorait pas que sa vengeance allait être terrible, que le félin serait sans pitié. Pourtant elle n'avait pas peur, non qu'elle se fût enfermée dans une sorte de fatalisme ou dans la certitude de sa puissance d'humain, mais elle faisait confiance à la réalité de cette forêt, elle aussi être vivant, doté d'une âme et d'une conscience. Elle se savait dans un élément protecteur dont elle était une partie prenante, au même titre que l'animal. Entre eux, il n'y avait pas de différence, ils étaient membres d'une totalité commune : la femme, la bête et la nature, chacun était l'élément d'un ensemble, solidaire des deux autres dans la raison à sa propre existence.

La forêt se mit à tressaillir : elle venait d'être parcourue d'une vibration en même temps qu'elle s'emplissait du souffle qu'elle avait généré. Joséfa tourna lentement la tête dans la direction d'où l'onde était venue : le jaguar se tenait non loin, immobile, le regard comme portant au-delà de la femme. Celle-ci ne bougea plus guère. La bête s'assit sur son séant. On pouvait voir ses flancs rebondis se soulever au rythme de la respiration : elle avait probablement beaucoup marché depuis des jours et peu mangé. Elle allait mettre bas dans peu de temps et savait qu'il lui fallait trouver un endroit pour assurer un abri à sa progéniture. Elle tourna sa tête en tous sens, s'étirant, pour se soulager ainsi d'une grande fatigue. Puis elle se remit sur ses pattes et entreprit d'avancer vers Joséfa. Celle-ci ne perçut aucune menace de la part de l'animal. Quand un jaguar attaque, il prend toujours un élan. La bête fut près d'elle en quelques mètres parcourus sans hâte. Joséfa tendit la main et lui caressa l'encolure. Le fauve s'assit devant elle. La femme continua de la même manière, par ses mouvements de la main, à flatter l'animal. Celui ci s'allongea enfin, comme dans un acte d'apaisement et de bien être partagé. Joséfa s'accroupit à côté d'elle.
— Je vais te dire : nous sommes là toutes les deux, de force égale, toi avec ton poids, et ton agilité, moi avec mon fusil. Nous ne savons pas qui pourrait peut-être gagner, mais nous savons qu'assurément nous perdrons toutes deux.
Joséfa fit une longue pause puis reprit sur le ton de la mélopée :
— Les hommes du village te pourchasseront pour se venger. Tu n'as aucune chance de leur échapper. Avec leurs fusils et leur voiture, il se livreront à une poursuite impitoyable.
Elle s'arrêta de nouveau ; elle se leva et arracha la feuille d'un arbre qu'elle plia en deux et coinça entre ses deux pouces joints puis qu'elle porta à sa bouche. En soufflant il en sortit un son strident, plaintif, que la femme pouvait faire moduler. Elle se rassit de nouveau.
— Voilà, je voulais te prévenir. Fuis kaoukoudné, fuis avec tes enfants, emporte les loin, ne reste pas ici, il ne t'arrivera rien de bon.
Joséfa reprit son doux vibrato. Parfois elle s'interrompait, s'emplissant les poumons ou donnant à l'animal une tape du plat de la main. Elles restèrent longtemps ainsi toutes deux, la femme jouant de son sommaire instrument et le fauve l'écoutant jusqu'à ce qu'il se résolve à partir : la femelle se leva lentement, fit un quart de tour et d'une marche non nonchalante s'enfonça dans la forêt. Joséfa prit du tabac dans son sac, l'enflamma et huma la fumée dans une grande inspiration.

Eric, qui faisait fonction de secrétaire de mairie autant que de cantonnier municipal l'affirmait : il avait bien vu Joséfa monter dans sa pirogue amarrée devant le carbet et puis, arrivée au milieu du fleuve, jeter le moteur à l'eau et sortant une pagaie, s'efforcer de ramer vers l'amont. Cela faisait plusieurs jours à présent. Et s'il semblait bien que Joséfa était revenue dans le bourg, nul ne l'avait revue, et hormis le témoignage d'Eric, qu'il n'était pas question de contester, on ne savait ce qu'elle était devenue. Le jaguar avait disparu et les hommes avaient abandonné l'idée de l'abattre.. Pourtant le sort de la chasseresse préoccupait tout le village. Sous la conduite du maire et sous la responsabilité judiciaire de l'adjudant de gendarmerie on se rendit chez elle, non que l'on pensait qu'elle s'y trouvât, mais parce que cela donnait aux habitants l'impression de se mettre à la recherche de Joséfa d'une manière logique. La cabane était en ordre. En fait, personne parmi le habitants n'y était jamais venu, son occupante semblant vouloir s'y protéger de toute intrusion. L'endroit était sombre, car percé d'une seule et petite fenêtre. L'adjudant se saisit de sa torche électrique et dirigea le faisceau en tous sens, balayant les murs et le sol ; là, dans un coin, un diadème de plumes, à son côté un banc représentant le serpent ; ici, posé contre un mur sept ou huit asulili, ces bâtons ornés à une extrémité par l’empêne d'un masawalé, l'aigrette bleue ; au mur dans un sac cousu fait de la peau d'un anaconda, des herbes sèches à l'odeur d'encens comme en utilisent les palikurs lors de leurs séances de purification.
Les hommes venaient de comprendre : Joséfa était une chamane, la dernière femme chamane de son ethnie.
Si on ne la revit plus jamais, il ne fait de doute pour personne à Régina, que son esprit rôde toujours par là. Et qu'il protégera les habitants du bourg pour de longues années encore.

PRIX

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Nelson Monge · il y a
Quel dépaysement parfaitement soutenu par une écriture parfaite ! Mes votes.
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Moniroje · il y a
Une belle écriture qui a vécu dans cette nature.
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Eisas · il y a
Un récit de voyage surprenant et très bien écrit... Heureuse découverte !
Mon soutien vous est acquis !

Je vous invite à lire "Les vies de l'eau" dans la catégorie Poèmes.
Amicalement Éric

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Samia.mbodong · il y a
Une très belle histoire très bien raconté, je me suis laissé entraîner dans la foret, marcher dans les pas de Josefa. Vraiment bien
Bravo et merci je soutiens.

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Artvic · il y a
D'une sensibilité accrue et avec beaucoup d'humilité ! Bravo pour ce texte . +5
Je vous remercie et vous invite par la même occasion à me lire...
Quand vous serez sur ma page, vous entendrez le soufflet qui pleure !

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Titus · il y a
La manœuvre pour se rendre sur la page recherchée, Pas trouvé, connais pas. Merci pour le tuyau.
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Philippe Rinaudo · il y a
Merci pour ce voyage envoûtant au cœur de la forêt amazonienne. Je vais m'endormir la tête pleine de belles images et de magie, et vais sans nul doute rêver à votre jaguar cette nuit !
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Julien1965 · il y a
Quel récit! Quel voyage ! Et vous avez le sens du détail. Merci pour cette téléportation en Guyane ! Mon soutien et toutes mes voix. Et je vous souhaite la bienvenue sur ma page...
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Ginette Vijaya · il y a
Un récit envoûtant . Le lien qui se crée entre la chamane et le jaguar est presque surnaturel; un beau texte dépaysant écrit avec la lenteur d'un pas de jaguar attentif à ne pas être abattu.
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Doria Lescure · il y a
Voilà un récit dense, bien écrit et bien mené, documenté et sur un fond plutôt prenant. Le personnage de la vieille femme est bien campé et cette histoire fonctionne nous emportant avec elle au cœur de la forêt amazonienne. Pour ce bon moment de lecture voici mes voix.
Et, dans un tout autre genre, si l’envie vous prend de frissonner un peu, venez donc sur mes lignes, rencontrer mes « effroyables chimères ».

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Jcjr · il y a
Vous m'avez embarqué dans la jungle du fin fond de la Guyane au détour de vos descriptions, où il ne manque plus que les odeurs. J'ai trouvé cette chasse très prenante, noyée dans la couleur locale de tous les us et coutumes des habitants. Joli trip. *****
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Titus · il y a
En Guyane on ne parle pas de "jungle" ( Mot anglais appliqué à l'Afrique ), mais de forêt. On y tient! Je dis ça pour rigoler, sans aménité, bien sûr, car je suis sensible à vos appréciations. Un vrai merci amazonien
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