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Le secret

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Agnès BERGER

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Je me tenais debout sous le porche de notre maison de bois bâtie par mes ancêtres, le visage tourné vers l’horizon contemplant l’océan qui s’étendait à perte de vue.
J’essayais de remplir ma mémoire de ces milliers de détails que je voyais chaque jour sans vraiment y prêter attention. Cet oiseau majestueux planant dans le ciel, le bruit des vagues se brisant contre les rochers de la lagune, le chemin de sable fin que nous empruntions pour nous rendre à la plage, j’en connaissais les moindres recoins.
Ma mère s’approcha et me frôla l’épaule.
— Il faut y aller ma chérie.
Je refoulais mon envie de pleurer, je ne voulais pas partir, j’aimais tant ce petit coin de paradis que je ne comprenais pas pourquoi nous devions le quitter.
Mon oncle Anatole était venu nous chercher pour nous conduire à l’aéroport. Je n’avais jamais pris l’avion et je ressentis de l’appréhension en le voyant se poser sur le tarmac. Toute la famille se trouvait là pour nous faire leurs adieux, mes deux sœurs étaient impatientes de partir, excitées par la perspective de découvrir un nouvel univers. Elles ne se rendaient pas compte du côté définitif de notre départ. Nous ne reverrions plus jamais notre maison ni les paysages enchanteurs de notre petite île.
Dans l’avion, je réussis à me glisser près du hublot, et pendant que mes sœurs découvraient émerveillées l’intérieur de l’appareil, je ne quittais pas des yeux la terre qui m’avait vu naitre. Elle rétrécit jusqu’à devenir un minuscule point perdu au fond de l’océan.
Nous arrivâmes à Paris dans le brouillard et la fraicheur d’un soir d’été. L’odeur était si différente des senteurs florales que nous respirions sans même y penser.
Les gens étaient pressés et ne prenaient pas le temps de vivre, cela était étrange de se mêler à cette foule inconnue et effrayante qui nous entraina vers la station de métro contre notre gré. Mon père semblait perdu dans cette immense ville, lui d’habitude si charismatique, avait l’air d’un enfant abandonné dans un monde inconnu.
Nous arrivâmes à l’endroit où nous allions vivre à présent, ce n’était pas une maison mais un empilement d’appartements posés les uns sur les autres, plus sinistres que dans mes pires cauchemars. La concierge nous conduisit au dernier étage de l’immeuble sans ascenseur, une mansarde aux murs défraichis avec une seule fenêtre dont la vue donnait sur une multitude de toits hérissés d’antennes de télévision. La grisaille du ciel plomba le moral de toute notre famille. Même mes sœurs avaient perdu leur bonne humeur légendaire.
Afin de nous redonner le sourire, ma mère proposa une journée shopping pour le lendemain et nous passâmes le reste de la soirée à élaborer des plans pour la journée à venir.
Mon père était silencieux, perdu dans d’obscures pensées, il semblait regretter sa décision de quitter notre patrie pour venir se perdre dans cette contrée lointaine que nous ne savions même pas situer sur une carte.
Ma mère nous acheta des manteaux, c’était étrange d’essayer ces vêtements épais et lourds qu’il nous faudrait porter en hiver pour ne pas prendre froid. Le froid, une sensation nouvelle que nous allions bientôt découvrir et à laquelle il faudrait également s’habituer.
Nous avions une semaine pour visiter la capitale et nous acclimater à notre nouvelle vie avant de reprendre le chemin de l’école. Cette perspective ne m’enchantait guère et provoquait chez moi un regain de nostalgie. Je pensais à mes nombreux amis que je ne reverrais plus que dans mes souvenirs.
Chaque soir, je me réveillais en sueur en proie à d’horribles cauchemars, je me retrouvais perdue dans une cour immense, seule parmi des enfants que je ne connaissais pas et qui passaient devant moi sans me voir tel un fantôme informe et sans consistance.
Nous avons visité la tour Eiffel, un édifice grandiose et majestueux qui domine Paris de sa prestance. Mais du plus loin que mon regard portait, je ne voyais que des toits plus hauts les uns que les autres. Même en plissant les yeux au-delà de l’horizon je n’arrivais pas à apercevoir l’océan.
Le jour tant redouté de la rentrée des classes arriva et nous dûmes nous plier à l’inspection par mon père de nos tenues vestimentaires. Il voulait que ses enfants fassent bonne impression en arborant l’éducation de qualité qu’il nous avait dispensée. Nous étions mal à l’aise dans ces chaussures de cuir fermées qui nous comprimaient les pieds et nous obligeaient à marcher de manière guindée et artificielle. Je regrettais les tongs que nous étions autorisés à porter tout au long de l’année dans mon ancienne école. Mais le temps n’était plus aux regrets, il fallait aller de l’avant, et comme disait mon père, cela ne servait à rien de se lamenter sur un passé révolu alors que le présent nous ouvrait les portes de l’avenir.
Si je devais choisir un mot pour qualifier cette première journée de classe, je choisirais le mot solitude. Ma mère me déposa devant le portail et s’éclipsa me laissant seule avec mes craintes et mes doutes. Dans la cour, les élèves se connaissaient tous et les groupes d’amis s’étaient spontanément formés discutant bruyamment de leurs longs mois de vacances. Le temps me parut durer une éternité avant que la sonnerie ne retentisse. Je trouvais une place au fond de la salle où je m’empressais de m’asseoir, essayant de me fondre dans la masse sans me faire remarquer. Personne ne vint se joindre à moi. L’institutrice commença à faire l’appel et écorcha mon nom comme je le redoutais. Elle insista pour que je le prononce avec mon accent doux et chantant qui rappelait les couleurs de mon île. Je piquais un fard quand ma voix râpeuse et éraillée déclencha les rires étouffés de mes camarades.
Pendant la récréation, un jeune garçon s’approcha de moi et me posa une question qui me laissa perplexe et déroutée.
— Pourquoi tu as quitté ton île ?
Ces mots résonnèrent dans ma tête, trouvant un écho à mes propres pensées. La réponse était simple à formuler mais je ne sus que dire, je l’ignorais moi-même.
Quand nous nous retrouvâmes dans la chaleur de notre minuscule appartement, je posais à mon père la question qui me brulait les lèvres depuis si longtemps et que je n’avais jamais eu le courage de lui poser. Mais aujourd’hui, j’avais décidé de défier l’autorité paternelle et de l’obliger à s’expliquer sur ses raisons.
Le silence se fit dans la pièce et chacun attendit, impatient de connaitre son secret.
Mon père baissa les yeux et laissa son regard s’égarer sur le tapis. Le temps s’étira comme un chat paresseux, égrenant lentement les secondes puis les minutes. Je pensais qu’il faisait cela pour ne pas répondre, mais il finit par s’éclaircir la voix et avec son accent grave et trainant, il s’expliqua enfin.
— J’ai fait un rêve...
C’était donc ça le grand secret, nous avions quitté notre petit coin de paradis uniquement parce que mon père avait fait un rêve ! C’était de la pure folie, une hérésie totale, comment avait-il pu faire une chose pareille, lui d’habitude si posé, si réfléchit ?
J’étais en colère, folle de rage, j’avais envie de hurler, de cogner contre le mur de notre appartement, de frapper mon père recroquevillé dans le fauteuil du salon.
Il continua cependant de sa voix forte d’orateur qu’il utilisait pour impressionner ses élèves et les intéresser à ses cours.
— Je voguais sur l’océan avec L’AUDACIEUX, quand le ciel s’est assombri tout à coup, le vent s’est déchainé, secouant les voiles avec rage et violence. Je me sentais seul et impuissant face aux terribles forces de la nature. J’avais la certitude que j’allais mourir si je ne trouvais pas une échappatoire à ce funeste destin. Chaque nuit, je me réveillais tremblant et paniqué faisant inlassablement le même rêve. Puis la solution m’est apparue simple et évidente, nous devions quitter l’île. Dès que cette décision a pris racine dans mon esprit, les cauchemars se sont arrêtés. Il fallait partir, c’était devenu une obsession.
À cet instant, je compris que mon père avait imaginé cette explication surnaturelle à notre départ pour ne pas dévoiler la réalité qui était certainement moins reluisante.
Un flot d’idées plus saugrenues les unes que les autres alimentèrent mon imagination fertile. Je voyais mon père en gangster, changeant d’identité et s’exilant à l’autre bout du monde pour fuir la police à ses trousses. Avait-il été muté contre son gré ? Avait-il des dettes ? Ou pire encore, avait-il tué quelqu’un?
Autant de questions qui resteraient à jamais sans réponses, car mon père garderait jalousement son secret, comme un trophée de guerre, au creux de sa mémoire.
Nous ne retournâmes jamais dans notre petit coin de paradis. Nous ne revîmes jamais l’oncle Anatole dont le visage jovial et le sourire facile marqueraient à jamais ma mémoire.
Notre petite île de Saint-Barthélemy fut balayée par un redoutable cyclone deux semaines jour pour jour après notre départ. Quand j’appris la nouvelle, je frissonnais dans la tiédeur de notre appartement en me remémorant les paroles prémonitoires de mon père.
Je fermais les yeux et du plus profond de ma mémoire, resurgirent les souvenirs enfouis du jour de notre départ. L’oiseau majestueux planant dans le ciel d’azur, le bruit des vagues s’échouant dans la lagune et le chemin de sable que nous empruntions pour aller sur la plage. J’étais à présent l’unique dépositaire d’un passé révolu qui n’existait plus que dans le gouffre de ma mémoire.

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Michaël ARTVIC · il y a
Si le rêve est la solution pour enlever les problèmes, alors je veux bien rêver toute ma vie ! merci beaucoup et continuez à nous faire rêver !! ;) bonne chance +5
amicalement

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Agnès BERGER · il y a
Merci pour votre agréable commentaire et pour votre vote.
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Michaël ARTVIC · il y a
Mais c'est moi qui vous remercie
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Eva Dayer · il y a
La douleur du déracinement, beau récit, belle écriture ...
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Agnès BERGER · il y a
Merci pour votre agréable commentaire.
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Zouzou · il y a
Un texte sur l'exil...qui hélas est toujours réalité. .mes voix !
en lice coût Noir, Le cri du feu...

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Agnès BERGER · il y a
Merci pour vos voix et votre lecture.
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Dolotarasse · il y a
Un rêve qui change le destin. Beau texte sur le déracinement.
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Agnès BERGER · il y a
Merci pour votre commentaire.
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Jennie Novaresi · il y a
"J’étais à présent l’unique dépositaire d’un passé révolu qui n’existait plus que dans le gouffre de ma mémoire." Juste éblouie par la beauté de cette histoire. Je vote en sa faveur !
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Agnès BERGER · il y a
Merci pour votre agréable commentaire et pour votre vote.
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Marie Kléber · il y a
Partir. Un acte courageux.
Quand l'intuition est là, il faut aller au bout.
Un joli texte qui oscille entre espoir et tragédie. Heureusement il reste les souvenirs.
Bravo!

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Agnès BERGER · il y a
Merci pour votre commentaire.
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Mourad de La Montagne · il y a
J'ai aimé ce texte écrit avec humour et gravité, je le trouve excellent. Merci.
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Agnès BERGER · il y a
Merci pour votre agréable commentaire.
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Virgo34 · il y a
Un acte difficile. Mes 5 voix pour ce texte bien écrit et plein d'émotion.
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Agnès BERGER · il y a
Merci beaucoup pour votre soutien
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Dranem · il y a
Ce thème de l’exil , j'y suis sensible ... toutes mes voix et mon invitation pour découvrir cette légende qui hante les pentes du piton de la fournaise :https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-legende-de-madame-desbassyns
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Agnès BERGER · il y a
Je vais aller lire cette légende.
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JACB · il y a
Ce rêve était prémonitoire, le cataclysme a suivi (hélas réel) , le traumatisme aussi pour cette famille. Beaucoup d'empathie pour vos personnages, vous avez une écriture fluide qui porte le lecteur. Bonne chance pour l'automne.
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Agnès BERGER · il y a
Merci pour votre soutien et votre agréable commentaire
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JACB · il y a
Seriez-vous partante pour un petit NOIR sur ma page Agnès ?

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