Le second visage du Petit Poucet

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Il y a fort longtemps, vivait dans un petit village isolé, une famille dont les parents étaient tous deux bûcherons. La vie était rude, le travail n’apportait plus suffisamment d’argent pour pouvoir subvenir aux besoins de cette famille. La mère n’osait plus regarder ses sept enfants dans les yeux sans penser aux lendemains incertains. Le petit dernier n’ignorait pas les problèmes auxquels devaient faire face ses parents, cependant il n’éprouvait aucune pitié envers eux. Eux, n’en avait aucune envers lui...
Les insultes, les corrections et autres punitions injustifiées étaient devenues monnaie courante pour lui. Malgré tout ce qu’il subissait de l’aube au crépuscule, il restait debout s’accrochant un espoir plus qu’incertain de lendemains meilleurs, mais au moment où il relevait le menton, un de ses frères lui demandait avec un sourire en coin : « Alors Petit Poucet t’as fini tes corvées ? » ‘Petit Poucet’ les mots sont parfois plus douloureux que les blessures physiques.
Un jour, alors qu’il s’était levé de bonne heure, il décida que s’en était assez, plus jamais il ne s’abaisserait à leurs niveaux, plus jamais il ne pardonnerait, aujourd’hui il était devenu orphelin. La journée serait différente, sa vie prenait un nouveau tournant. Il l’avait décidé. Il descendit, n’adressa aucune parole, aucun regard aux personnes qui étaient assises autour de la table à manger. Il se précipita dehors pour exécuter ses corvées le plus vite possible. Une fois achevées, il pourrait vaquer à ses occupations dans la plus grande discrétion. Quand il eut ramassé du bois en suffisance, il rentra dans ce qu’il appelait son foyer. Il déposa son panier dans l’entrée, il s’apprêtait à sortir quand il entendit des chuchotements qui semblaient venir de la cuisine.
« Nous n’avons pas le choix, sans écu nous ne pouvons-nous le permettre.
_Très bien, alors que proposes-tu ? Qu’on les abandonne dans la forêt, comme ça ? Le bûcheron se tut pendant quelques secondes pour ensuite regarder sa femme comme si pour lui c’était devenu une évidence.
_Tu n’es pas sérieux ? Nous ne pouvons pas faire ça !
_Nous n’avons pas le choix.
_On a toujours le choix ! » Le bûcheron se leva en toisant sa femme qui ne voulait pas voir la réalité en face. Il avait pris sa décision, demain il emmènerait sa famille pour une grande promenade dans les bois.
Le Petit Poucet qui s’était caché pour écouter la conversation eut le souffle coupé malgré tout ce qu’il avait traversé, jamais il n’aurait cru ses parents capable du pire : l’abandon. L’argent avait transformé le cœur de son père en un rocher aussi froid que le vent d’hiver. Il ne les laisserait pas faire. Il lui fallait trouver un plan, il faisait les cents pas dans leur jardin espérant qu’une idée lui viendrait. C’est alors que prit dans ses pensées, il ne regarda pas où il posa le pied, il trébucha mais n’eut que quelques égratignures. Quand il regarda l’objet de sa chute, il sourit, il avait trouvé.
Le lendemain, tous se levèrent heureux de cette promenade en famille, seul le Petit Poucet connaissait le but de cette sortie. Il se plaça en bout de file, prétextant qu’il ne voulait pas les ralentir. Chaque fois que la troupe changeait de direction, il laissa s’échapper un petit caillou de sa main. Arrivé au cœur de la forêt, il entendit un cri qui semblait venir du début de la file.
« Ils sont partis ! Je ne les vois plus ! »
Le Petit Poucet ne put s’empêcher de sourire à la vue du désarroi de ses frères. Il s’apprêtait à leur révéler son stratagème quand il réfléchit, ses frères le méritaient-ils ? Après tout ce qu’ils avaient fait, non, certainement pas. Le Petit Poucet sourit avant de prendre un petit sentier caché entre deux buissons.
Heureux, le sourire aux lèvres à l’idée de voir la réaction de ses parents quand ils verraient le seul survivant, celui qu’ils aimaient le moins. Il retourna sur le sentier où étaient ses frères mais le prit juste un peu plus haut pour que ceux-ci ne le voient pas. Qu’elle ne fut pas sa surprise quand il vu l’herbe d’un vert immaculé comme si un grand tapis y avait été posé en son absence. Ses cailloux, ses si belles imperfections qui étaient la clé de son plan, la clé de son retour n’étaient plus là. Il s’était trompé de chemin en quittant le sentier où étaient ses frères, il s’était condamné car il ne pourrait retrouver ses cailloux.
La nuit tomba, les lèvres du Petit Poucet tremblaient. Il tentait tant bien que mal de se réchauffer en frottant ses bras mais cela n’arrangeait rien. Pourquoi ? Qu’avait il fait de pire que ces frères pour mériter la mort ? Il voulait juste leur donner une leçon, que cette fois c’était le petit dernier le plus fort, celui que tout le monde prenait pour « personne » était en fait « quelqu’un ». Celui qui avait eu leurs vies entre ses mains et qui n’avait pas hésité à les laisser derrière lui sans se retourner. La vengeance détruit, elle avait transformé un petit garçon en monstre. Le Petit Poucet se pencha au-dessus d’un lac, il ne reconnut même pas le visage qui se reflétait dans l’eau claire. Ses parents avaient gagné, ils ne sauraient jamais mais le Petit Poucet savait lui, qu’il était perdant. Il se retourna et remarqua des racines d’arbres qui sortaient du sol. Un épais manteau de mousse tapissait la terre. Il s’y installa et attendit, quoi ? Il ne le savait pas, ou peut-être que si. Une partie de lui le savait mais voulait l’oublier, rêvant qu’un miracle se produise. L’égoïsme, la vengeance et la malveillance, jamais il n’aurait cru se reconnaître dans ses mots si vils. Ses yeux se fermèrent puis s’ouvrèrent, au ralentit comme si la fatigue l’emportait peu à peu.
Il regarda le ciel et l’aperçut, cette grande lumière. Ses frères et ses parents la voyaient certainement aussi. Il lâcha un profond soupir. Un silence inquiétant s’abattit sur la forêt. Ses mains se mirent à trembler, sa respiration se faisait plus vive et une larme coulât sur son visage quand il entendit les loups hurler au clair de lune.
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