Le Scrutin (Extrait de "La République du Madelon")

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La salle était à peine ouverte que l’on vit arriver le Président, souriant et heureux malgré son rhume inopportun. Il parada aimablement devant les photographes postés là pour immortaliser son geste. Afin de contenir ses éternuements, l’élégant agitait son mouchoir imbibé d’essence algérienne au-dessus de sa tête comme pour saluer l’assistance. Plusieurs membres du gouvernement l’observaient à distance à cause de l’odeur et des microbes. Puis, ce fut un défilé clairsemé de courageux qui bravaient les intempéries malgré leurs appréhensions. Contrairement aux fois précédentes, la neige continuait à tomber après le lever du jour. Le vent aidant, elle recouvrait le sol d’une couche uniforme et on ne devinait rien de ce qu’elle dissimulait aux regards.

Des membres de l’Organisation s’étaient plantés devant la porte de la salle d’honneur. Ils s’étaient donné le mot. Arborant une crête fraîchement taillée, ils paradaient dans de longs manteaux gris en faisant virevolter leur nunchaku. Ils rendaient service en expliquant aux rares électeurs comment ils devaient voter.
A l’intérieur, les plus bavards s’attardaient un peu en échangeant quelques mots avec le Président et ses amis autour des victuailles. Le beau Jules était venu avec sa Gibson. Il la torturait de quelques accords mythiques alternant avec des solos époustouflants qui forçaient l’admiration des néophytes et agaçaient les mélomanes.
On n’y prêtait guère attention, mais de temps en temps un bulletin tombait dans la mitre des « non » ou dans le pot des « oui » devant un assesseur endormi qui recueillait des signatures et traçait mollement des bâtons sur une feuille.
Un homme en gris traversait régulièrement la salle. Au passage, il prélevait discrètement des enveloppes dans la mitre et les laissait retomber dans le pot, prenait la main de l’assesseur pour ajouter quelques traits au petit bonheur, puis regardait par la fenêtre en faisant des signes avec sa lampe de poche. Ceux qui remarquaient son manège n’osaient rien dire.

Zohra et Alex se présentèrent dans l’après-midi pour voter « non ». Un agent de l’Organisation repoussa Zohra au motif que les gens comme elle n’avaient plus le droit de voter. Alex allait intervenir mais le regard de Zohra l’en dissuada. Ils attendirent le dépouillement en rejoignant Dugommier et Valentine venus tardivement après avoir longtemps hésité. Gilda les avait suivis et se collait nerveusement à leurs jambes.

Au crépuscule, on vit arriver quelques retardataires. Ils se glissèrent promptement dans les isoloirs pour échapper aux regards. Puis ils se coulèrent jusqu’aux urnes et se débarrassèrent de leur choix compromettant avant de se retrouver bloqués près de la sortie où des fanatiques s’adonnaient à des acrobaties imprévisibles devant Jules Chuck Berry et Johnny B. Goode. N’osant s’avancer au risque de recevoir un mauvais coup, ils se replièrent vers le buffet en tremblant. Ils étaient au bord de la syncope. Après quelques gorgées de prune, ils doublèrent la dose afin d’éviter une rechute. Signe que tout allait mieux, ils se laissèrent séduire par Jules Jimmy Page en fredonnant « Stairways to Heaven ». Ils allaient rejoindre Alex et Zohra sur la piste pour ce slow bouleversant lorsque une cloche discordante tinta la clôture du scrutin.

Fricottin se dirigea vers les urnes pour le dépouillement. Il suffisait de comparer les hauteurs de bulletins dans la mitre et dans le pot. Visiblement, et on ne s’y attendait pas, le pot débordait alors que la mitre baillait comme une écervelée à cours d’arguments. Le pot était en passe de l’emporter de manière écrasante lorsque Dugommier s’approcha et fit remarquer que le nombre des enveloppes ne correspondait manifestement pas au total des bâtons de l’assesseur.
Les hommes en gris protestèrent contre le rabat joie et menacèrent de faire venir Rognon qui saurait bien régler l’affaire. On compta les bulletins et l’anomalie fut confirmée. Il fallut ouvrir toutes les enveloppes, en lire les contenus à haute voix pour compter et recompter les « oui » et les « non ». L’écart était ténu. On ne trouvait jamais le même résultat. Tantôt le « oui » l’emportait, tantôt c’était le « non ». On recommença vingt fois. A la vingtième, on doutait toujours.
Rognon fit irruption dans la salle en vociférant comme un coq. La question posée aux électeurs : « T’en veux des crocodiles ou t’en veux pas des crocodiles ? » était mal posée. Elle contenait deux questions. Le « oui » et le « non » des votants pouvaient traduire des avis identiques selon qu’ils répondaient à la première question ou à la seconde. On ne pouvait donc pas opposer les réponses sorties des urnes. Il exigea que le « oui » l’emportât car par essence le « oui » était positif et engageait sur la voie du progrès. Choisir le « non » conduirait à l’immobilisme et à la décadence.

Dans un ultime sursaut d’autorité, le Président s’y opposa en souriant pour réconcilier tout le monde. Comme cela ne suffisait pas, il se moucha et fit apporter la boussole du Gouvernement, celle qui permettait de tenir un cap. Il eut un dernier éclair de génie. Il posa l’objet sur le sol et en brisa le cadran d’un grand coup de talon qui paralysa définitivement l’aiguille aimantée. Il démontra ensuite aux électeurs abasourdis qu’il aurait fallu commencer par là depuis longtemps.
C’était une question de logique : Si l’aiguille de la boussole pointait vers le nord, alors on irait toujours vers nord, jamais ailleurs. Si la solution s’était trouvée au nord, on l’aurait trouvée depuis longtemps. Or, on cherchait toujours. Donc, il fallait chercher ailleurs. Mais où ? Le pédagogue laissa son auditoire réfléchir un instant. Il développa la suite au moyen d’une simple expérience. D’une voix assurée, il fit placer la mitre à l’entrée de la salle sur un point A tandis qu’il déposait le pot à la sortie sur un point B. Il repéra sur le parquet le point G équidistant des deux portes, se procura lui-même une punaise lambda oubliée sur les boiseries et la colla par sa rondelle sur le fond F du boîtier avec de la mie de pain P prélevée sur le buffet. Puis il imprima une violente rotation de 360° à la toupie-boussole ainsi formée, la pointe de la punaise posée sur le point G du plancher. Sur son élan, elle tourna longtemps. Lorsqu’elle s’immobilisa enfin, l’aiguille désignait plutôt la porte d’entrée et la mitre des « non ». Ainsi, il fallait casser la boussole pour prendre en mains sa destinée. Il ne restait qu’à arrêter les bonnes mesures afin de se débarrasser facilement des bestioles en un certain temps.
Pour conclure, le Président éternua trois fois en bénissant paternellement l’assistance de postillons testamentaires. Alors s’accomplit quelque chose d’inouï.

Une déflagration sacrilège propulsa la mitre à travers la salle... jusqu’au lustre de cristal dont elle vint coiffer les lampes allogènes. Des suffrages dérisoires s’éparpillèrent sur l’assistance dans la lumière pourprée du couvre chef épiscopal, puis se mêlèrent aux éclats de bois qui jonchaient déjà le sol.
La porte d’entrée venait d’être pulvérisée par une queue énorme qui s’agitait encore, prête à en découdre avec les cloisons. A l’autre bout de la bête, une gueule affamée repéra Rognon. Au milieu des cris, le Chef suprême détourna son attention en pointant un index dénonciateur vers le Président. L’animal se rua vers lui, s’en saisit et le jeta en l’air. Malgré les gesticulations de la victime, les pieds retombèrent entre les mâchoires ouvertes. Rythmé par les hoquets du bourreau et les hurlements des spectateurs, degré par degré, le reste du pantin glissa vers l’estomac qui allait le dissoudre. Cerise sur le gâteau, on n’en vit bientôt plus que la tête. Signe facétieux d’une douleur insupportable ou volonté de laisser une image apaisée pour la postérité, elle souriait. Le gosier tendu vers le plafond, le crocodile la déglutit sans même la mâcher.

Fascinée par l’horreur, l’assistance restait figée sur place et n’avait pas remarqué la suite qui accompagnait le monstre. Ses semblables patientaient discrètement dans le couloir. Comme l’exigeait leur protocole, ils attendaient que le chef eût terminé ses agapes. C’était maintenant chose faite. Ils allaient glapir la charge finale lorsque Gilda donna l’alerte en surmontant les cris de ses aboiements puissants. Ce fut une horrible panique. Les humains les plus lestes s’échappèrent par les fenêtres. Ceux qui connaissaient les cachettes du Palais s’y réfugièrent. Dugommier et Alex couvrirent la retraite en ralentissant l’ennemi avec les dernières rondelles de saucisson tandis que Gilda virevoltait devant les regards jaunes comme une cape agitée dans l’arène sous les yeux du taureau. Malgré leurs efforts, il y eut de nouvelles victimes. Heureusement, l’arrivée des chasseurs, alertés par Zohra et Valentine, donna un tour nouveau à la bataille.
Ils surgirent dans un vacarme apocalyptique en faisant feu de toutes parts. Les balles ricochaient sur les cuirs épais. Il aurait fallu atteindre les yeux minuscules, mais les bestioles surexcitées par l’odeur du sang ne tenaient pas en place. Ils parvinrent à en blesser quelques-unes grâce à des tirs rapprochés visant les ventres et les plis plus souples des articulations. A force de courage, ils stoppèrent l’avance des sauriens qui se regroupèrent près du buffet où, malgré l’odeur de la poudre, flottait encore le parfum des victuailles. On en profita pour évacuer celles et ceux qui n’avaient pu s’enfuir du Palais. Mais les hommes étaient au bord de l’épuisement et à court de munitions. A n’en pas douter, les crocodiles allaient lancer une nouvelle offensive et c’en serait fini.

Alex remarqua les alcools oubliés sur les tables aux pieds desquelles se tapissaient les reptiles. Trois carafes étaient pleines et deux à peine entamées. Pour l’honneur, il se saisit de l’arquebuse et de la poire cuivrée qui ornaient le dessus d’une cheminée. Sans lâcher l’ennemi des yeux, il fit couler le reste de poudre dans le canon puis y glissa un pruneau tombé d’une table gourmande en guise de bourre. Il ajusta son tir en appuyant l’arme encombrante sur l’épaule d’un vigoureux chasseur, et d’une seule balle, brisa toutes les carafes dont le contenu se répandit sur le sol.
Alors, comme dans un film, il sortit un Bolivar de sa poche intérieure. Il le huma lentement, sur toute la longueur. D’un pincement d’incisives, il en sectionna l’extrémité arrondie et la propulsa sur le plancher dans un jet de salive qui voulait en dire long. Il gratta une allumette sur la manche de son voisin. Il tira doucement quelques bouffées qui éclairèrent son visage. D’un regard dominateur, il fixa la cible à travers les volutes bleues aux odeurs de café et de cacao qui dansaient autour de lui. Puis, d’un geste précis, presque à regret, il lança le Havane sur la flaque qui s’embrasa instantanément.

Extrait de "La République du Madelon", toujours en cours d'écriture au 23/04/2017. D'autres extrait sont en ligne sur la page fb.me/DenysdeJovilliers
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