Le scieur de troncs humains

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À vendre, France,
Plateforme pétrolière, atlantique nord, 1 500 miles nautiques, parfait état de marche. Très belle hauteur sur mer stabilisée vérifiée.
Idéalement située, deux couloirs maritimes à proximité.
Comprenant :
Une zone d’accueil hélicoptères, deltaplanes, parachutes, drones
Deux vestiaires, quatre cellules de repos, douches collectives, cuisine équipée, sas de décompression, réserve à poissons, salle de jeux, poste de commande acajou et teck, Lavomatic.
Plateforme louée actuellement, douze occupants, spécialité extraction.
Rendement Pinel, 12 000€, bail jusqu’en 2020.
Cession pour cause de nouvelle modélisation énergétique, loi Hulot 2018.
Écrire à : Agence TRUMP, Place de la Bourse, Paris
Sous pli confidentiel.
La vente de la plateforme pétrolière s’annonçait juteuse. Édouard était en charge de l’affaire pour le compte de la maison mère à New York, l’agence Trump and Co.
Pas de surprise, c’était bien des fonds américains qui avaient servi à la construction, la gestion, la maintenance de la structure pétrolière, sous pavillon français.
Mais les français avaient un sens des affaires proche de zéro et l’opération « pétrole pour tous à 1€ » avait fait long feu.
Les pétroliers ruinés, la plateforme était à vendre.
Édouard avait reçu des propositions alléchantes. Tourisme international, destination exotique, résidence insolite, les amateurs d’espaces isolés se bousculaient.
Édouard étudiait les dossiers des candidats. D’emblée, il avait écarté l’offre de Liliane Bettencourt qui voulait diversifier son portefeuille. Trop de risques avec les héritiers aux dents longues. Sans compter les bons amis embusqués, réclamant leur part de gâteau.
Il n’avait pas donné suite aux coups de fil insistants de Marion Le Pen. Depuis sa retraite surprise des affaires politiques, son vif intérêt pour l’entreprise Total avait suscité de nombreux commentaires. Sans doute cherchait-elle à épater sa tante, avec de nouvelles compétences.
Restaient trois prétendants, deux français, un russe.
Dupont-Aignan, Cohn Bendit, Poutine.
Ces trois-là offraient de sérieuses garanties. La fortune personnelle du premier était considérable, ce qui lui permettait de financer la totalité du budget de la ville dont il était maire. Une grande âme.
Le second ne disposait pas d’apport personnel, mais la liaison qu’il entretenait avec la chancelière d’un pays ami le mettait à l’abri. C’est tout un peuple qui le suivait dans ce projet de plateforme reconvertie en camping vert.
Le dernier n’avait donné aucune motivation à son désir d’acquisition. Gérard Depardieu avait fait office d’interprète, volubile et affable comme à son habitude. Cette plateforme, un cadeau pour Gérard, pensa Édouard, un cadeau original et surprenant, à la hauteur de l’immense bienfaiteur du Kremlin et tout à fait à la mesure d’un Depardieu, avisé et cosmopolite.
La visite sur place s’organisa le 14 octobre, en fin de matinée. Le Président français, aviateur chevronné, avait prêté son Falcon pour convoyer les compétiteurs. Poutine semblait de mauvaise humeur, une seconde nature disaient les mauvaises langues.
Dupont-Aignan évitait soigneusement ses compagnons de vol, ayant choisi un siège isolé en queue d’avion.
Cohn Bendit semblait rêver, le nez collé au hublot.
L’atterrissage impeccable au Havre fut suivi d’un trajet éclair vers le port. Embarqués dans une vedette discrète et sécurisée, ils débarquèrent sur la plateforme, chaperonnés par un Édouard aux petits soins et dans ses petits souliers.
La mer était particulièrement calme ce matin-là. Un anticyclone stationnait sur les côtes françaises depuis huit jours. Pas un souffle d’air. Machines à l’arrêt, l’araignée pompeuse de fuel était enveloppée d’un silence curieux, à peine traversé par le cri des mouettes, en survols espacés.
L’agent immobilier avait organisé une visite efficace, professionnelle, méthodique. Chacun de ses clients potentiels était équipé d’un casque de traduction simultanée, d’une tablette d’orientation par satellite, et d’une visière à infrarouges. Poutine avait exigé en outre un masque antipollution.
Pendant que le russe, dans la salle des machines, examinait les instruments de téléguidage et les ordinateurs de contrôle, Cohn Bendit, dans la réserve à poissons, photographiait les armoires réfrigérantes, le bac à sel, les couteaux à découper.
Dupont-Aignan, quant à lui, s’intéressait aux douches collectives, au système de refroidissement des extracteurs de vapeur, et posait des questions sur la faisabilité de remorquer la plateforme au large de Belle Ile en Mer, où il disposait d’une résidence secondaire.
Chacun poursuivit la visite sans jamais croiser les autres. Vers midi, la vedette de liaison avec le Falcon se présenta à l’accostage. Édouard sonna le rappel de la troupe dispersée, grâce au porte-voix aimablement prêté par le pilote.
En vain. Ni Poutine, ni Cohn Bendit, ni Dupont-Aignan ne donnèrent signe de vie.
Édouard se résolut à partir à leur recherche, un plan détaillé en mains. Dans la salle des commandes, aucun doute possible. Le russe était bien assis, face à un mur d’écrans. Le tronc seulement. Ses jambes, coupées en haut des cuisses pendaient au bout du rail d’un store, suintant un sang âpre et visqueux.
En cuisine, Cohn Bendit semblait affalé sur un plan de travail. Juste le haut du corps. Les bras, les jambes, la tête, Édouard les trouva dans une poubelle à sardines.
Aucune trace de Dupont-Aignan. Ni debout, ni couché. Ni dans les dortoirs, ni dans les douches, qui l’intéressaient beaucoup, quelques moments auparavant.
Édouard ne donna aucune explication et lança l’ordre d’embarquer sans les visiteurs. La vente serait sans doute annulée, sa commission perdue, sa réputation anéantie. Un gâchis immobilier qui ferait de lui la risée de ses collègues, vous pensez, si les clients d’Édouard sont liquidés ou disparaissent, ça va faire des heureux chez la concurrence.
Le seul indice dont disposeraient les enquêteurs, à condition qu’ils le trouvent, le négociateur malchanceux le tenait au creux de sa paume : quelques mots griffonnés au revers d’un badge, l’un de ces badges que portaient ses clients pour accéder à bord. Une espèce de signature : Jeannot, le scieur de troncs.
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