Le saut de l'ange

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J'ai toujours aimé raconter des histoires. Ce n'est sans doute pas réellement de la littérature, je n'ai pas cette prétention, c'est juste des histoires que je porte et que j'ai envie de partage  [+]

Image de Été 2013
Il s’appelait Milippe, Milippe Grosjean. Il avait trente-cinq ans. Il était né à Ambérieux-les-Groseilliers, petite sous-préfecture rurale de l'Ouest. Son drôle de nom, il le devait à sa mère. « Ah pour ça, elle en a du caractère, la Myriam ! » disaient de sa génitrice les habitants du petit patelin.
En effet, son gamin s’était vu affublé de ce prénom bizarre en raison d’une lutte féroce entre ladite Myriam, une petite femme sèche et dure, et son mari de l’époque, Michel, le père de l’enfant. Les deux, au bord du divorce, surent très vite grâce à l’échographie qu’ils allaient avoir un petit garçon et ils trouvèrent là une occasion nouvelle pour se déchirer autour du choix du prénom. Le père tenait, pour cause de tradition familiale, à ce que son fils premier-né porte son prénom, celui de son père et de son grand-père. Mais Myriam, qui, outre un caractère de chien avait un goût immodéré pour la vie des têtes couronnées, tenait à ce que son fils porte le nom de Philippe. Elle trouvait en effet que l’époux de la reine d’Angleterre, le prince Philippe, duc d’Édimbourg, était l’incarnation d’une distinction absolue et pensait que ce prénom serait parfait pour la chair de sa chair. Comme des feux de broussailles en été, les chamailleries embrasaient sans cesse le couple. « Philippe ! » glapissait Myriam, « Michel ! » hurlait le père que l’on voyait même parfois, honte à lui, ajouter à ses gueulements une paire de claques à la future maman. Mais il en fallait plus pour mater une Myriam qui ne s’en était jamais laissé compter. « Tu verras mon salaud, tu n’as pas encore gagné ! » marmonnait-elle après ces orages conjugaux.

Arrive enfin le jour de la délivrance, et Myriam met au monde un petit garçon en parfait état de marche. Dire que c’est un beau bébé serait très exagéré. Les visiteurs qui viennent voir la jeune mère et son enfant ne peuvent s’en tirer, après un temps de silence stupéfait et consterné devant la petite face cramoisie de batracien du nouveau-né, que par des compliments stéréotypés et de circonstance comme « il a un très joli regard » ou encore « comme il a l’air tonique », ou bien par des questions comme « des enfants roux dans la famille, c’est de votre côté ou de celui du père ? ».
Dans la salle d’accouchement, après les félicitations d’usage, on demande aux parents comment va s’appeler ce petiot. Qu’a-t-on évoqué là ! À peine la question posée, les empoignades reprennent de plus belle. La sage-femme n’a d’autre solution que de jeter dehors le père qui, muni d’un pied à perfusion, menaçait de faire un mauvais parti à sa femme. Il s’en va faire la tournée des bistrots pour fêter l’arrivée de son fils et disparaît pendant une semaine. Et Myriam ? De constitution robuste, dès le surlendemain, elle peut se lever, s’habiller, et elle se rend tout droit en mairie. Tête dure, elle a la ferme intention de déclarer elle-même la naissance de son fils. À l’officier d’état civil qui lui demande quel est le prénom du bébé, elle déclare, d’un ton farouche :
— Il s’appelle Milippe.
Le fonctionnaire, pourtant habitué à toutes sortes de fantaisies lève un sourcil stupéfait.
— Je n’ai pas compris… Vous avez dit Philippe ?
— Non, c’est Milippe, insiste la mère sur un ton sans appel.
— Écoutez, je suis à l’état civil depuis plus de vingt ans et des prénoms bizarres, j’en ai vu des quantités… mais celui-là, vous êtes la première. Avez-vous pensé au gamin quand il ira à l’école ?
En dépit des mises en garde et des objurgations du bonhomme, rien n’y fait et Myriam reste inflexible. Et comme la législation sur les prénoms vient de s’assouplir, permettant aux parents toutes sortes de fantaisies pour autant qu’elles ne soient pas dégradantes pour l’enfant, le petit garçon est donc appelé Milippe.
Le père, quand il apprend la nouvelle, est pris d’une telle fureur que, sans les hurlements de Myriam et le secours de deux voisins, elle serait peut-être morte sous les coups. Il disparaît fou de rage et on ne le revoit plus jamais dans la région.

Pour le nouveau-né, le tout début de l’existence auprès de sa mère est très heureux. Sa maman, quoique nantie d’un caractère acariâtre, est aussi pour son gamin une vraie tigresse. Ce sont des jours de bonheur pour le petit Milippe jusqu’au moment de l’entrée à l’école. À partir de là, sa vie change du tout au tout. Sa laideur, sa constitution chétive et son prénom ridicule en font le parfait souffre-douleur pour tous les gamins du bourg. En outre, comme Myriam n’est pas riche, elle doit gagner sa vie en faisant des ménages chez les bourgeois de la localité et son petit garçon est souvent vêtu, charité à bon compte des nanties, des habits usés jusqu’à la corde de leurs fils, ce qui n’améliore en rien son aspect déjà peu gracieux. Le temps béni de l’enfance ? Pas pour tout le monde. Pour Milippe, cette période est misérable. Un noyau de gamins, toujours le même du cours préparatoire à la terminale, fait de sa vie un enfer. Il y en a deux, surtout, Lefland et Clouvier, un fils d’agriculteurs et l’autre de pharmaciens ; deux bagarreurs, qui semblent ne jamais être à court des blagues les plus méchantes. L’un, brun, petit avec un visage de fouine et l’autre un géant blond avec un nez busqué et des oreilles décollées. Le petit, toujours bavard, et l’autre, plus taciturne, réagissant à chaque bon mot de son acolyte par un petit rire aigu se terminant en une sorte de hennissement stupide. Et comme toujours, quand il y a des dominants à la manœuvre, une grande partie de la masse des enfants suit connement, aveuglément, les meneurs. Les moqueries, les brimades, les méchancetés en tous genres, rien n’est épargné à Milippe. Il ne compte plus les punaises posées sur sa chaise avant qu’il ne s’y asseye, le poil à gratter qui le rend fou, les crocs-en-jambe sournois au cours de gymnastique qui, outre la douleur, le font se faire engueuler par le prof de gym au motif injuste qu’il le trouve incapable de tenir debout.
Cette existence douloureuse le rend taciturne. Il passe ses années d’école isolé dans une sorte d’apnée et les professeurs ont vite fait de se ranger à l’idée que l’enfant est idiot. Comme toujours dans ces cas-là, être hors norme n’est pas un avantage. À part un vieux professeur de sciences naturelles, plus subtil que ses pairs, qui s’est rendu compte que le gamin a de réelles possibilités, aucun professeur n’essaye de s’intéresser à lui. La scolarité de Milippe est donc chaotique et sans relief. Il n’obtiendra jamais son baccalauréat. Et l’adolescence est pire encore que la petite enfance ; jamais un regard féminin ne s’attarde sur lui : « Trop laid », « Idiot » disent les filles du lycée. Et il est vrai qu’il n’est pas joli, avec sa crinière carotte, sa petite taille, un léger embonpoint et un visage ingrat. Mais son regard est pourtant vif et intelligent, et ses yeux sont verts.
Une particularité saillante du petit garçon et du jeune homme qui va lui succéder se matérialise petit à petit. Dès son plus jeune âge, il ressent une véritable passion pour les plantes et le jardinage. Très vite, cette attirance est connue de ses bourreaux et on ne le connaît plus que sous les sobriquets de « Tulipe » ou de « Pissenlit ». Le vieux professeur cité plus haut met toutes ses connaissances en science botanique à sa disposition. Et, comme il adore la poésie, il ajoute à leurs échanges des digressions sur ces sujets, si bien que Milippe, qui prend goût aux beaux textes, est très vite capable de réciter de tête de nombreux vers de toutes sortes de poètes. Les gens qui l’aperçoivent de loin déambulant parmi ses framboisiers ou ses plans de poireaux se disent en le voyant parler tout seul : « Il est fêlé l’Milippe. » Qu’auraient-ils dit s’ils avaient su que c’était du Rimbaud ou du Prévert qu’il se récitait ainsi à mi-voix avec délice, juste pour lui et les oiseaux du jardin ?
Petit à petit, le terrain de Myriam devient un lieu enchanteur et aussi un potager réputé pour la variété et la qualité de ses fruits et légumes. Milippe, qui entre-temps est devenu maraîcher, vend en ville deux fois par semaine ses productions, ce qui lui permet assez vite de subvenir à ses besoins et à ceux de sa mère qui se fait vieille.
Malheureusement, alors que notre héros présente une âme pure, délicate et tendue vers la recherche d’absolu et qu’il rêve de trouver l’âme sœur, il n’a pour combler son besoin d’affection que la présence bourrue de sa vieille mère. La solitude affective le déprime, et ce n’est pas la lecture de ses chers poètes qui parvient à la combler. Combien de nuits passées à pleurer sur son isolement, de journées à accomplir ses tâches au jardin comme un somnambule ? Il aurait ainsi continué sa morne existence si la méchanceté de ses deux anciens mauvais camarades Lefland et Clouvier n’avait précipité une cascade d’événements dramatiques qui allaient changer sa vie.
Les deux anciens condisciples de Milippe étaient devenus ce qu’il convient d’appeler deux vraies racailles. On ne comptait plus les bagarres déclenchées par eux lors des bals et des fêtes populaires. Au service militaire, ils se vantaient d’avoir été punis plusieurs fois du cachot. En outre, ils se rendaient régulièrement coupables de toutes sortes de chapardages dans la contrée. C’était eux qui avaient fait une visite nocturne dans la cave du docteur Mousquet, emportant plusieurs bouteilles d’un bourgogne somptueux que le toubib conservait avec amour. Il en avait été désespéré.

Pour situer la suite des événements, étudions la petite ville théâtre de cette histoire. Sur la place du marché, outre des commerces variés, il y a deux bars, L’Excelsior et Le Modern. L’Excelsior est le point de rencontre des gens mûrs. Le Modern est plutôt le point de ralliement de la jeunesse. Il est aussi le quartier général des deux vauriens ennemis de Milippe. Ils y passent le plus clair de leur temps, aux beaux jours à la terrasse, sinon à l’intérieur à côté des flippers. Est-ce qu’ils ont un quelconque travail ? Pas vraiment. Avec le RMI, dont l’obtention avait été abondamment arrosée par les deux compères, plus quelques menus services rendus aux commerçants et les rapines habituelles, ils mènent une vie plutôt insouciante, embrumée par la bière et les substances illicites qu’ils consomment dès qu’ils en trouvent.

Donc nous sommes un mardi, c’est jour de marché. Les affaires se développant bien, Milippe a investi dans un fourgon pour transporter ses légumes. Il arrive parmi les premiers à son emplacement habituel, face à la mairie et à côté du Modern. Il est surpris, malgré l’heure matinale, d’y apercevoir ses deux ennemis installés derrière des ballons de blanc. Ils lui font même des signes amicaux. « Qu’est-ce qui leur prend, à ces deux abrutis ? » pense-t-il méfiant, car avec Lefland et Clouvier, il n’a jamais eu rien de bon à attendre.
Le marché débute et les affaires roulent. C’est la Saint-Gandolphe, la fête paroissiale, jour d’affluence exceptionnelle. Des colporteurs et des marchands venus de loin offrent toutes sortes de produits à une clientèle nombreuse. Pour Milippe, ça tourne bien, comme toujours. Sa réputation étant faite, les gens se pressent pour ses poireaux, ses navets et ses salades. Ses deux ennemis observent de loin le manège du rouquin et de ses clientes.
— Regarde-moi ça, le salopard, qu’est-ce qui s’fait comme blé, dit Lefland.
— T’inquiète pas, ma poule, rira bien qui rira le dernier, lui répond son acolyte, achevant sa remarque par son rire stupide habituel.
Et le marché se poursuit.
Autour des dix heures, arrivent petit à petit les bourgeoises, et Milippe, avec ses magnifiques légumes, a tous les succès auprès de cette clientèle huppée. Pour certaines de ces femmes exigeantes, il conserve dans son camion quelques produits d’exception qu’il va prélever au cas par cas. Ce petit manège est bien connu de ses deux ennemis. Ils se glissent donc derrière lui à la première occasion et, quand il est dans sa fourgonnette, la porte laissée entrouverte, ils réussissent à coincer, en équilibre instable, à cheval sur le toit du fourgon et sur le montant de la porte, un plein seau de purin. Et ce qui devait arriver arrive quand Milippe sort de son camion et reçoit sur la tête, devant tout le marché, le récipient d’immondices. Les deux crapules, qui avaient pris un peu de recul, rejoints par quelques traîne-savates qu’ils avaient informés de ce qui se préparait, peuvent alors donner libre cours à leur joie infâme. Un des deux voyous a même immortalisé la scène en la photographiant sur son téléphone portable. Bien sûr, l’affaire est si stupéfiante que les autres témoins partent dans un fou rire colossal. Notre malheureux héros a le sentiment que toute la ville ou presque se fend la poire à ses dépens.
Milippe est anéanti par ce qui vient de se passer. En apparence, il garde toutefois son calme, « Ça leur ferait trop plaisir à tous ces salauds ! », et entreprend de ranger à toute vitesse sa marchandise. Il s’éclipse rapidement au volant de son camion, tremblant de honte et de colère, pour aller se nettoyer de cette puanteur infecte.

L’affaire laisse des traces dans l’esprit du pauvre maraîcher. À cause de cette misérable blague, tout son passé lui revient d’un coup à la figure comme une énorme gifle et il rumine en boucle cette histoire. Il perd le sommeil et l’appétit, et néglige même son cher jardin. Myriam, qui ne sait rien de l’affaire, ne comprend pas ce qui arrive à son fils. Elle en devient presque tendre avec son gamin, ce qui ne lui ressemble pourtant pas.
Les jours de marché deviennent un calvaire, Milippe se sent observé, épié par les clients et par les passants qui ont pourtant tôt fait d’oublier sa mésaventure et de retourner à leur train-train. Lui qui était toujours enjoué avec ses pratiques devient même très souvent cassant. Ils se plaignent de plus en plus : « Qu'est-ce qu’il lui arrive au Milippe ? Il pourrait être aimable quand même ! » Il arrive régulièrement en retard et le placier doit même finir par le menacer d‘attribuer son emplacement à quelqu’un d’autre, ce qui n’était pourtant jamais arrivé. Bref, une grave dépression engloutit notre héros qui traîne ses journées et ses nuits comme un fardeau. Et comme jamais, Milippe est envahi par des pensées funestes. Il se perd dans un dédale de rêveries stériles faites de « j’aurais dû… », « si j’avais su… », « je vais leur montrer… », « y vont voir ce qu’y vont voir... ».
Très vite, l’envie de mettre fin à ses jours l’accompagne. Il croyait en avoir fini depuis longtemps avec ces songes morbides, mais la méchante blague de ses deux ennemis a réveillé la douleur qui se tenait tapie en lui. Il échafaude toutes sortes de départs pour l’au-delà. Bien sûr, le monde, ses concitoyens, font toujours partie de ces rêveries maladives. C’est ainsi que petit à petit se forme, dans le cerveau déprimé de notre ami, un projet aussi mélodramatique que funeste. « Puisque ces cons se foutent de ma gueule, ils vont voir à quel point je les méprise. Elles iront se faire servir ailleurs, toutes ces perruches, pour leurs potimarrons, leurs raves, leurs vitelottes. Rideau, y tire l’échelle le Milippe. »

Pour bien comprendre la suite, un peu d’histoire de la commune d’Ambérieux-les-Groseilliers est nécessaire. La petite ville tire sa richesse de quelques modestes activités artisanales et commerciales. Mais autrefois, pendant une vingtaine d’années, elle a connu une prospérité bien plus importante. Il y avait toujours eu dans le pays de ces carrières de pierres blanches qui ont permis l’édification de tant de châteaux dans le Val de Loire. Audebert Legris, un enfant du pays qui avait fait fortune à Paris, était revenu chez lui pour y développer l’une d’entre elles, afin de faire fructifier sa fortune et de laisser aussi à sa terre natale une activité pérenne et florissante. Au début, tout avait bien marché, mais le conflit de 1870, la Commune et une mauvaise évaluation du potentiel de la carrière avaient fait péricliter l’affaire. Il y avait donc eu à Ambérieux-les-Groseilliers, durant une brève période, un regain de prospérité. Ce qui en restait, c’était quelques maisons bourgeoises aux prétentions ostentatoires et un hôtel de ville surdimensionné pour une telle agglomération. Massif, de style pseudo-néoclassique, haut de quatre étages, le bâtiment aurait eu toute sa place dans une grande ville comme Paris ou Bordeaux et sa présence sur la place du Marché avait quelque chose de quasi surréaliste. La dimension de l’ouvrage était telle qu’on avait pu y caser sans difficulté outre la mairie, l’école, les pompiers et la police, ainsi que des logements pour les employés de la commune. Quand on arrivait sur la place du Marché, on ne voyait que lui, l’hôtel de ville. De plus, renforçant encore son aspect pompeux, au second étage, dans des niches en surplomb, avaient été placées des statues, sortes de cariatides pour symboliser les valeurs en vogue au XIXe. D’environ deux mètres de haut, drapées dans des tuniques d’inspiration helléniste, il y en avait pour tous les goûts. On pouvait admirer la science avec son équerre et son compas, l’abondance avec sa corne dont ruisselaient toutes sortes de fruits et de richesses, l’amour de la patrie avec son bonnet phrygien, un bouclier et un glaive brandi, menaçant, vers le ciel. Ce détail n’est pas anodin.

Donc c’est à nouveau jour de marché, nous sommes veille de Pâques et l’affluence est majeure. Milippe est comme de coutume arrivé parmi les premiers. Ses étals et ses présentoirs sont installés très rapidement et puis il disparaît dans les ruelles voisines. Chose curieuse, il n’a pas mis ses marchandises en place et sa fourgonnette a l’air vide. « Il est de plus en plus bizarre, le Milippe ! » disent ses clients surpris. Et il est vrai que notre ami semble n’être pas sorti de son spleen. Il a un peu maigri et il est d’une pâleur de cire. Son visage est creusé de larges cernes sous les yeux. Bref, l’affaire du seau de purin ne l’a pas arrangé.
Le marché démarre et nul ne sait où est Milippe. Les étals restent vides de ses légumes et de sa présence. Les affaires vont bon train jusqu’au coup de feu, vers le milieu de la matinée. À ce moment, un événement inattendu se produit.
— Regardez, là-haut, sur le toit de la mairie ! alerte un quidam qui pointe du doigt le haut de l’édifice sur lequel est perché, jambes dans le vide, devinez qui ? Milippe !
Tout le marché s’arrête et regarde la scène.
— Qu’est-ce qu'y fout là, l’Milippe ? se demande le boucher Jobard, furieux de voir ainsi, à cause de cet emmerdeur, ralentir les ventes.
— Y va sauter ? demande une gamine à sa mère.
— Mais non, idiote, y fait son intéressant, c’est tout, lui répond sa mère.
Jean-Pierre, le policier municipal, a vite compris ce qui se passe. Il connaît et apprécie Milippe depuis longtemps et sait que quelque chose ne tourne vraiment pas rond. Il s’approche de la mairie et se met face à notre héros :
— Qu’est-ce-tu fous là, Milippe ? Descends, tu pourrais tomber.
Mais l’autre ne répond pas ; blanc comme un linge, il semble dans un état second. Homme de décision, Jean-Pierre a compris qu’il faut agir vite. De son portable, il appelle les pompiers :
— Venez en vitesse avec une bâche, un désespéré veut sauter de la mairie.
Ensuite, il se précipite vers l’escalier pour arriver au toit et se rapprocher du malheureux. Arrivé au grenier, il trouve la lucarne par où Milippe est sorti et il passe une tête pour jauger la situation. Le suicidaire qui l’a repéré avance vers le vide, il n’a plus qu’un bout de fesse sur le rebord. La foule qui suit la scène pousse un « hoooh ! » de crainte.
— N’avance plus, ou je saute.
— Fais pas d’connerie Milippe, on va redescendre tous les deux, je viens te chercher.
Et il pose un pied sur la corniche. Un pied de trop : le suicidaire, d’un coup de rein bascule et, dans un cri d’horreur de la foule, plonge tête la première vers les pavés de la place et une mort certaine. Sa dernière pensée est : « Oh merde, j’aurais pas dû ! »
Et un événement incroyable se produit, un miracle. Dans sa descente au ras de la façade, Milippe frôle l’amour de la patrie de si près que le glaive de celle-ci pénètre dans son pantalon de gros drap. Et le voici d’un seul coup troussé jusqu’aux chevilles et pendulant à deux mètres du sol comme une andouille dans la cheminée. Et la foule n’aperçoit plus, tel le soleil sur Austerlitz, que la partie postérieure de Milippe éclairant la place. Ce qui était un cri d’horreur se transforme en une immense clameur de rire. Tout Ambérieux-les-Groseilliers se marre, se tape sur les cuisses, n’en peut plus. Milippe est vaincu : « Ça ne finira donc jamais ! » Un cri retentit :
— Qu’est-ce que vous attendez bande de salauds, vous ne voyez pas qu’il est blessé ?
C’est Lida, la fille du charcutier qui harangue la foule. Le jardinier la connaît de vue, il l’a remarquée tellement elle est jolie, et ils ont échangé quelques regards. Tous les gars des alentours lui courent après, mais elle n’a encore voulu de personne. Sous Milippe, du sang coule. Au pied du bâtiment, une échelle attend là des travaux à venir. La petite se précipite et l’appuie contre le mur. Elle grimpe rapidement et arrive à hauteur de notre héros. Elle lui dit :
— Vous inquiétez pas M'sieur Milippe, ça va aller, les pompiers arrivent.
Le malheureux, qui n’a pas reconnu la jeune-fille, a une ultime pensée : « On dirait un ange ! » et il s’évanouit.

Plus tard, à l’hôpital du canton, une chambre où se réveille un patient bien connu.
Milippe, qu’on vient de ramener de la salle d’opération émerge de son anesthésie. Arrive un médecin :
— Alors, c’est vous le fou furieux qui a tenté de faire du base-jump sans parachute à l’hôtel de ville ? Vous avez eu de la chance mon petit père ! Vous avez failli y passer et vous avez aussi failli être émasculé. Le glaive de l’amour de la patrie vous a ouvert du nombril jusqu’au bout du pénis. Je vous ai posé soixante points de suture. Et je vous ai aussi sauvé votre petit fusil. La prochaine fois, mon petit père, prévoyez un parachute : je ne serais pas toujours de garde pour vous sauver la mise. Au fait..., dit-il en s’en allant, maintenant, vous êtes circoncis.
— En plus, on va dire que je suis arabe ou juif, maintenant ! De toute façon, mon fusil sauvé je m’en fiche, pour ce que j’en faisais..., pense Milippe, morose.
Mais il n’a pas le temps de se laisser aller à la mélancolie : quelques coups légers à la porte, et une ravissante brunette entre :
— Bonjour, je suis Lida, la fille du boucher-charcutier Jobard. C’est moi qui suis arrivée près de vous la première. Comment allez-vous ?
— Aussi bien que possible, lui dit Milippe dans une grimace de douleur.
— Vous savez que vous nous avez fait une de ces peurs, lui dit sa visiteuse. Il faut me promettre de ne plus jamais recommencer ça, dit-elle à Milippe en le gratifiant d’un regard qui le fait fondre.
« Ah ces yeux... » pense le blessé.
— Il faut que je file, mais je reviendrai vous voir, dit-elle en déposant un baiser sur le front de Milippe.
— Je peux vous poser une question ? demande-t-il.
— Bien sûr.
— Je me suis toujours demandé d’où vous vient votre prénom ? Ce n’est pas courant, Lida.
Elle sourit à la question, et ce sourire rend Milippe tout chose.
— C’est très simple, lui dit-elle, c’est mon père, comme il est charcutier, il voulait m’appeler Olida en hommage au métier. Mais heureusement, l’administration a refusé. Alors papa a transigé pour Lida.
— C’est vraiment joli, Lida, répond Milippe.
En échange, il reçoit un second bisou et il devient tout rouge.
— À bientôt, soyez sage.
Et la jolie silhouette de Lida disparaît, laissant un Milippe qui se sent soudain plus gaillard.

Bien plus tard, dans le grand jardin de Milippe.
C’est une belle journée de juillet, les oiseaux chantent, on aperçoit des fleurs, roses à couper, dahlias, œillets du poète, un cerisier chargé de fruits et des alignements de magnifiques légumes et de fraisiers rutilants. Un chien aboie et trois petits rouquins arrivent en le poursuivant et en riant.
— Maman, Maman, on ne trouve pas Papa !
— Cherchez bien mes chéris.
Et une ravissante jeune femme brune aux yeux dorés apparaît enfin. La petite troupe s’enfonce vers le bout du jardin. Derrière un rideau de framboisiers, il y a une pelouse avec une petite pièce d’eau. À peu près à son milieu, une statue familière avec son bouclier et son épée brandie. Un des gamins se tourne vers sa mère :
— Pourquoi elle est là cette statue, Maman ?
— Tu sais pourquoi, je vous ai déjà expliqué, répond la mère.
— Raconte encore, Maman, s’il te plaît, s’il te plaît !
— Bon, un jour, votre papa a fait une grosse bêtise. Cette bêtise, il l’a appelée son saut de l’ange...
Derrière les framboisiers, un jardinier roux et rondouillard s’approche du petit groupe en souriant.

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Catou · il y a
Très joli texte plein de tendresse 💕
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Capucine · il y a
Écrire, ne vous arrêtez plus ! J’adore
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Anne Marie Billy · il y a
Ce saut de l'ange nous fait planer sur une histoire absolument délicieuse. Merci pour ce bon moment!
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Gérard Oury · il y a
Merci Anne-Marie. Quand tout semble perdu, la vie est parfois pleine de surprises, c'est l'idée de départ.
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Guy Aïchouba · il y a
Mais c'est absolument superbe, d'une qualité rare!! Ho la la!! Puis-je me permettre de vous dire combien j'apprécie ce texte, bien construit, cohérent, déroulant harmonieusement toute cette histoire au demeurant touchante et avec une happy end.
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Gérard Oury · il y a
Merci je suis très touché de votre réaction. Je m'y suis remis, car j'avais interrompu mes activités d'écriture, votre mot est un bel encouragement à poursuivre
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Isabelle Rizzo · il y a
J’aime beaucoup
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Gérard Oury · il y a
Merci beaucoup. Je n'écrivais plus et je viens de m'y remettre. Votre petit mot gentil m'encourage.J'ai proposé une nouvelle à l'éditeur. On va voir s'ils l'acceptent.
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Corinei · il y a
j'aime bien les histoires qui vous laissent une sourire
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Corinei · il y a
histoire simple mais tellement fraiche
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YEEBEE · il y a
magnifique récit..
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Arlo G · il y a
Votre nouvelle que je découvre est excellente. Mon vote. À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.Cordialement, Arlo
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Dina · il y a
j'ai aimé !! trop aimé, on ne s'attend vraiment pas à la suite et cette in de l'histoire!!! bravo!
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Gérard Oury · il y a
Merci Dina. C'est grâce à des posts comme le vôtre que je me remets à écrire. J'ai deux nouvelles très différentes en cours d'évaluation par le comité de lecture.

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