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Le saut de l'ange

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LaylaD

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Guenièvre venait de lui adresser un regard qui ne laissait aucun doute sur le fond de sa pensée ; elle désapprouvait.
Pour s’en tenir au protocole elle devait immédiatement lui recoller ses ailes et dégager la piste. Elle aurait du. Mais elle ne pouvait pas, le tube de colle avait disparu, une aile s’était cassée en tombant, il fallait refaire du plâtre, repeindre par-dessus, attendre que ça sèche. Sinon il aurait l’air de quoi avec ça sur le dos, tout esquinté ? Non, c’était dommage.
Elle avait décidé de faire le numéro comme ça, tel quel. Les ailes elle les imaginait, elle n’était plus à ça près. Sans regarder dans sa direction, elle lui aurait fait les gros yeux et ça risquait de la déconcentrer, elle s’avança sur la piste sous les applaudissements d’entrée.

Cette piste c’était son univers, son bonheur, sa joie intime, sa liberté. Dès qu’elle sentait le sable mêlé à la sciure sous ses pieds, son corps prenait possession de l’espace circulaire, au millimètre près.
Elle salua vite fait, les mondanités c’était pas son truc, et empoigna la corde. Comme d’habitude, elle ressentit aussitôt le vertige du décollage. Dès que ses deux pieds s’élançaient au-dessus de la terre ferme, c’était comme si elle rentrait chez elle.
En un éclair elle eut regagné la plateforme et le regard parfaitement à l’horizontale, elle décrocha le trapèze. Au moment où il vint buter sur son tibia elle se souvint de son regard. Pas celui de Guenièvre, l’autre regard, celui que lui avait adressé son partenaire, lui qui d’habitude avait des ailes et là, ce soir, non.
Pendant que la musique préparait son entrée dans les airs, elle évalua les risques que cette modification de costume pouvait comporter. Pour lui.
Il était habitué à les avoir, et elles ne changeaient pas grand-chose à son habileté. A la limite c’était même peut-être un encombrement en moins. Elle se souvint alors de la portance. En cas de chute elles étaient aussi là pour atténuer la gravité, le ralentir, amortir le choc. Mais qu’est-ce qu’elle allait imaginer ! Une chute ! Lui qui volait déjà alors qu’elle tétait encore le sein de sa mère.

La trompette s’était tue, le roulement de tambour n’allait pas tarder, elle posa le pied droit sur la barre en métal, embrassa en pensée tous ceux qu’elle aimait et s’élança.
Ce qu’elle goûtait plus que tout, quand elle était là-haut, c’était la chaleur du public qui lui parvenait par effluves, comme des vagues de présence. Tous ces regards anonymes qu’elle ne voyait pas accompagnaient ses élans, lui parvenant comme des courants d’air chauds qui l’enveloppaient. Parfois elle était certaine que c’étaient eux qui la maintenaient en l’air et non sa dextérité acquise de patiente pratique.
Elle sentait leurs émotions conjuguées, elle y lisait leurs espoirs, leurs rêves, leur plaisir. Elle était heureuse quand elle réussissait parfaitement un saut un peu compliqué, de voir leur joie d’enfants exploser jusqu’à elle comme une gerbe de plumes colorées.
Son solo terminé, la tension, en bas, s’était stabilisée à l’intensité requise, maintenant il allait venir.

En baissant légèrement la tête, comme pour un salut, elle le vit apparaître alors qu’il prenait place de son côté, à l’autre bout du chapiteau. A chaque fois elle était impressionnée par sa beauté qui n’avait rien de plastique mais tenait à sa présence, éblouissante. Rien dans son costume n’était brillant ou ostentatoire. Pourtant il rayonnait, et de là où elle était elle frissonna à l’idée de le rejoindre pour leur danse dans les airs.

C’était un homme à part, comme elle n’en avait jamais connu.
De sa vie elle ne savait rien, ni d’avant, ni de maintenant. Parfois ils mangeaient ensemble, ou respiraient la nuit après la représentation. Alors ils parlaient de tout et de rien et cela n’avait aucune importance. Elle était bien en sa présence, lui aussi visiblement. Et ils étaient partenaires au trapèze.
Leur accord était parfait, au-delà des mots et des explications. Même quand elle était à contretemps, ce qui lui arrivait de moins en moins souvent, il réussissait toujours à se décaler d’autant, comme s’il sentait ses gestes avant même qu’elle les fasse. Et quand son corps faisait silence sur un mouvement de l’enchaînement, et passait au suivant sans se troubler, elle suivait, comme le font les danseuses de tango sur une légère pression de leur vis-à-vis. Sauf que lui l’enlaçait depuis son trapèze, à l’autre bout du portique, parfois sans même la regarder.
Elle revit son regard. Ce soir il y avait quelque chose d’autre dans ses yeux, comme une lumière d’orage qui en changeait la couleur. Elle regardât dans sa direction, s’assurant qu’il était prêt. Il lui souriait et sans ses ailes lui sembla plus grand. Elle lui sourit aussi, légère, et s’envola à sa rencontre.

Leur duo était apprécié, ils l’avaient mis au point ensemble après des mois de travail et ils avaient trouvé le bon rythme qui leur permettait de faire des incursions au sommet de leur art, donnant la pleine mesure de leur virtuosité. Elle en était fière et recevait avec gratitude les applaudissements. A chaque fois elle donnait ce qu’elle avait de meilleur. Il était là son bonheur.

A la fin de leur premier échange, alors qu’au ralenti il se balançait à sa rencontre avant de reprendre de l’élan pour l’attraper, il lui souffla « pour le troisième, on descend ». Cela signifiait qu’ils devaient regagner la plateforme inférieure, qui se trouvait seulement à 3 m du sol. Ce n’était pas prévu.
En venant le rejoindre sur son perchoir pour le salut du deux, elle le regardât en point d’interrogation. Impassible, parfaitement serein, il souriait au ciel, à la terre, au son du violon qui introduisait la suite de l’attraction. Elle sentait qu’il était heureux, elle voulait qu’il le reste. Quand ses yeux effleurèrent son visage, d’un geste de la tête elle répondit « Oui ».
En se laissant glisser jusqu’au perchoir des canards (elle ne savait plus pourquoi des canards mais il y avait un sens, ça elle en était sûre, une vieille histoire qui circulait dans le cirque), elle refit intérieurement la préparation pour les sauts très périlleux. Ils avaient une trame à cet étage, qu’ils produisaient parfois pour les rappels, quand le public enthousiaste ne voulait plus que le spectacle prenne fin. Mais en principe le troisième temps était le clou de leur show, celui qui fait frémir, et à cette hauteur ils ne feraient pas frémir grand monde. Peut-être s’était-il blessé, elle n’avait rien vu, ou sentait-il venir l’hypoglycémie que tous en l’air redoutent.
Elle ne devait pas penser, mais être. Et tous les sens en éveil pour que quoi qu’il propose, leur prestation comble les attentes de ceux qui en bas attendaient des sensations.
Elle prit pied sur la plaque de métal, et envoya en pensée un sourire aux canards. Puis elle leva la tête, ouvrit les bras pour signaler qu’elle était prête et d’un bond ils prirent leur envol, chacun sur son trapèze.
Ils devaient enchaîner cinq figures en se croisant, avant qu’elle le rejoigne pour l’acrobatie finale.
Lorsqu’elle vint à sa rencontre pour la troisième fois, alors qu’elle était debout en équilibre sur la barre, il enroula un bras autour de sa taille, crocheta l’autre autour de ses épaules et l’emportât dans son élan. En une fraction de seconde elle sentit sa chaleur l’envelopper, ses bras qui l’enlaçaient, ses pieds libres de tout contact, son cœur qui explosait, et comprit que ni l’un ni l’autre n’étaient plus posés sur rien.

— Réveillez-vous ! Bon sang ! Réveillez-vous !
Elle ne veut pas se réveiller.
— Ouvrez les yeux, il est temps !
Ouvrir les yeux pour quoi faire ? Apprendre qu’elle ne marchera plus. Que lui non plus. Qu’il n’a pas survécu, peut-être, à l’impact de leurs deux masses sur sa moelle épinière ?
— Ouvrez ! Vite. Il est tard ! Vous n’aurez pas le temps !
Elle ouvre les yeux sur le temps. Il fait presque nuit déjà et sa caravane est dans l’ombre.
— Vous allez vous réveiller ?!
C’est Guenièvre qui la rappelle à l’ordre, comme d’habitude. S’arrachant aux draps et à son cauchemar elle enfile un peignoir et va lui ouvrir.
— Vous avez vu l’heure ! Vous avez perdu la tête ? Vous aurez juste le temps de passer le costume ! Filez vous doucher, je vous prépare un café !

Au moment où il entre dans la loge elle est déjà habillée et finit de rendre brillant le dessin de ses lèvres. Elle a les yeux cernés, elle n’aurait pas du s’accorder cette sieste, elle n’est pas tout à fait là ce soir. Il va falloir se ressaisir, avant d’entrer en piste.
Sans tourner la tête elle lui sourit dans le miroir. Quand il sourit en réponse elle voit passer une lueur d’orage dans son regard. Quittant son visage, elle élargit le champ. Guenièvre n’a pas encore ouvert la bouche quand elle se retourne en criant presque  :
— Où sont passées vos ailes ?
Il hausse les épaules avec un air d’enfant et fait mine de s’éloigner. Ce n’est déjà plus tout à fait elle qui se lève d’un bond, le rattrape et le prenant par le bras le retourne avec force. Elle s’entend dire :
— Si vous ne les avez pas, je ne monte pas.
Il la considère, surpris par cette violence inhabituelle. Elle prend conscience de sa main crispée sur son bras, sent les larmes qui lui montent aux yeux dans son impuissance, perçoit le silence qui les entoure et Guenièvre qui se faufile par derrière et s’éclipse.
Elle reste là les bras pendants, sidérée par ce qui l’anime, dépassée par cet état d’alerte qui la bouleverse et déconnecte son cerveau. Tentant de retrouver son souffle, de libérer ce qui l’étouffe, elle ouvre la bouche pour expliquer et au lieu de mots c’est par sanglots que la pression s’échappe. Il s’avance d’un pas, pose une main sur son épaule et l’attire à lui. Elle résiste à peine et lorsque de l’autre main il enlace sa taille elle s’abandonne dans ses bras. Soulagée, égarée, ne reconnaissant plus rien de cette réalité où elle se découvre en plein rêve. Au contact de sa présence chaude, solide, tranquille, elle se reprend un peu. Dans ses cheveux elle l’entend dire doucement, comme pour l’apaiser, la ramener du chagrin qu’il suppose :
— J’ai pensé à quelque chose pour la troisième séquence, c’est un peu audacieux, il faudrait qu’on en parle ce soir, en redescendant...
Elle sait que ses nerfs ont lâché, ou ne vont pas tarder à le faire. Alors elle se rend. Acceptant d’être dépassée, elle congédie la peur et redevient trapéziste. Au bord du gouffre de la rationalité qui vacille, elle choisit d’accueillir ce qui est sans comprendre, et répond dans un éclat de rire :
— Ce soir personne ne monte, personne ne redescend, on annule l’exhibition, ce soir on va danser, sur terre. Et vos ailes, si vous en avez assez, il suffit de le dire, c’est moi qui les mets. Vous venez ?

PRIX

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Lyriciste Nwar · il y a
Je suis fan
Prière de lire mon texte pour la finale du Prix Rfi jeunes écritures
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/plus-quune-vie?all-comments=1&update_notif=1546656533#fos_comment_3201198

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Utilisateur désactivé · il y a
Bonjour.
J’ai bien apprécié votre nouvelle.
La qualité littéraire est indéniable.
Dans le cadre éventuel d’un M2 édition (année universitaire 2016-2017), j’ai pour projet de travailler sur l’élaboration d’un recueil de nouvelles avec une thématique policière déterminée, entièrement écrit par des nouvellistes féminines. Peut-être qu’un concours sera organisé en conséquence, ce n’est pas encore déterminé. J’aspire à convaincre une locomotive du genre pour gagner en crédibilité commerciale. Pour cela, je recherche des auteures avec qui collaborer. Si cela vous intéresse, et si vous voulez en savoir plus, faites-m'en part, j'en serai ravi.
Vincent.

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Nathalie Roubin · il y a
Superbe. On s'y croirait. On ne peut pas s'interrompre dans cette lecture car nous sommes impatients de savoir comment cela se termine. A la fois léger mais intense et incroyablement précis dans les détails. On imagine parfaitement les personnages. Une véritable performance. Merci.
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