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Fanny R.

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C’était un jour comme les autres. A 7H00, le réveil m’extirpa de mon sommeil en hurlant à travers son enceinte le flot d’informations cruelles de ce monde. Morts, conflits, licenciements, grèves (oh! Pas sur la ligne B, je vous en prie!)... de quoi vous mettre de bonne humeur le matin. J’éteignis ces voix assourdissantes après le silence de la nuit (à condition d'omettre ce stupide oiseau qui chantait depuis trois heures du matin) et j'allumais la lumière pour être sûre de ne pas me rendormir. Difficile lever de ces jours interminables où la première perspective est d'aller se jeter dans les sous-sols bondés du métro parisien. Sans oublier surtout de déjeuner, unique réconfort avant l'affrontement, le chocolat chaud et la brioche moelleuse.
Ainsi donc, à 7H40, je partis de la maison et me dirigeai vers la gare Robinson. Nom bien étrange pour une gare de banlieue parisienne, pointe d'exotisme dans ce monde gris... Je vis une île se dresser à la place du quai, le sable, la mer... puis tout disparut. Mon imagination jouait joyeusement : j'étais de bonne humeur. Bip ! Une fois de plus, la carte magique œuvrait, et la porte du palais des odeurs nauséabondes s'ouvrit. Jusque là, rien d'anormal. A part peut-être ce jeune homme à peine plus âge que moi, qui chantait à tue-tête au milieu du quai, puis le long de la rame, puis dans le wagon voisin où sa voix s'évanouit. Encore un de ces visages que je croise chaque jour, et qui sera oublié demain. Le train partit à l'heure (miracle, pas de grèves ici!), et après quarante pages de lecture, j'arrivai à Châtelet. Une bourrasque de chaleur m'assaillit à la sortie du RER. La gare était surchauffée, sans doute à cause d'un problème de réglage informatique.
- Voilà comment on attrape froid ! fit remarquer une dame à côté de moi. Elle n'avait pas tort. La chaleur était suffocante, comparée au froid hivernal du dehors.
Sur le quai du RER A, les gens s'agglutinaient, comme d'habitude à cette heure-ci. Le train se fit attendre encore et encore... Bientôt, la voix du haut parleur annoncerai "qu'en raison de troubles sociaux du personnel" le trafic était suspendu, et je prendrai la ligne 1, arriverai en retard et serai excusée. Mais même la voix ne prit pas la peine de nous prévenir. En réalité, il semblait qu'il n'y avait pas de grèves sur cette ligne. Le train n'avait quand même pas disparu! Les gens perdaient patience. Beaucoup remontèrent dans le métro ou rentrèrent chez eux, que sais-je. Je restais là. La chaleur augmentait mais cela ne me dérangeais pas, au contraire, je me trouvais bien et sombrais dans une douce torpeur. Si j'avais fermé les yeux, j'aurais sûrement vu l'île, le sable et la mer à nouveau. Mais si j'avais fermé les yeux, je ne l'aurais pas vue.
Depuis quelques secondes, un halo de lumière orangée parvenait du tunnel : il était trop faible pour être issu d'un phare de métro. Tout le monde regardait ailleurs. Je continuais de fixer l'entrée du tunnel et soudain, elle déboucha sur les rails. Lente, onduleuse, fumante, une coulée rouge orangée entra en gare. Je ne pus retenir un cri :
-Mais c'est de la lave !
Tous les regards se tournèrent vers la gauche. Un cri retentit, cinquante lui répondirent dans un chaos total. Les escalators furent pris d'assaut. Paralysée devant cette réaction, et bien trop effrayée de me faire piétiner, je ne bougeais pas. Mes yeux revinrent vers la lave, comme un papillon attiré par la lumière. Après tout, ce n'était qu'un peu de lave en fusion. Elle avançait si calmement, si paisiblement qu'il n'y avait pas de quoi paniquer. Fascinée par cette matière que j'avais toujours rêvé de voir, je m'approchais du tunnel. Elle avait maintenant parcouru trois mètres depuis l'entrée. Je n'étais moi même qu'à un mètre du front de la coulée, et pourtant je m'accroupis et admirai le magma aux couleurs nuancées : le rouge bouillonnant qui passe au orange enflammé, les traits rouges-bruns mous qui strient le jaune liquide... La chaleur était insupportable mais je ne pouvais bouger. Elle m'appelait, me proposant de fusionner moi aussi. Sur les bords du quai déjà au contact du magma, tout fondait. Le sang de la Terre jaillissait pour tout détruire. Je pressentais plus que ne voyais le sol fondre et se dérober près de moi. Bientôt, il s'écroulerait sous moi.
C'est alors qu'un train arriva de l'autre côté du quai. Les voyageurs en sortirent en hurlant et se jetèrent à nouveau dans les pauvres escalators. Je me levai et m'avançai pour voir ce qui se passait de l'autre côté. L'endroit que je quittais fondit à son tour.
Les wagons se vidèrent à la vitesse de l'éclair. Seul un garçon sortit calmement en face de moi. Il semblait abasourdi par la panique des gens. Il regarda autour de lui, et ses yeux se posèrent sur moi. Immobile à trois mètres du ballaste submergé, j'étais paralysée. Le bruit imperceptible du glissement de la lave résonnait à mes oreilles comme un cri de colère de la Terre. Le garçon regardait maintenant derrière moi, et soudain, il se précipita, m'attrapa le bras et m'entraîna au milieu des deux quais. Le sol s'ouvrit et le quai du RER A disparut à tout jamais : Il était grand temps de prendre les escalators.
A l'étage supérieur, des agents affichant des badges "en grève" guidaient les derniers voyageurs vers la sortie. Le contact avec l'air froid me fit un choc : la première bouffée parut me congeler les poumons. La circulation avait été interrompue : les forces de l'ordre craignaient soi disant que les sols ne s'écroulent.
-Ils veulent surtout éviter des mouvements de panique et des accidents, me dit le garçon, qui s'appelait Olivier. Ça m’étonnerais que tout s’écroule, il y a au moins trois étages de béton là dessous. La lave ne va quand même pas atteindre trente mètres de haut !
- Va savoir, répondis-je un peu perdue.
Il sourit, puis m’emmena dans un café pour prendre un chocolat chaud. Nous étions assis, et petit à petit je commençais à reprendre mes esprits. Olivier souriait toujours. Je commençais à réaliser ce qui m’était arrivée, et son sourire m’exaspérait. J’avais peut-être été inconsciente, mais je n’allais pas jusqu’à rire de cette histoire !
- Je n’ai jamais vu un truc pareil, me dit-il soudain sérieusement (lirait-il dans mes pensées ?), nous étions dans le wagon et d’un coup, par les fenêtres on a vu de la lave sortir par tous les trous ! Le conducteur a dit de ne pas tirer le frein d’urgence, et à Châtelet, tout le monde s’est précipité dehors en hurlant !
- Oui, ça j’ai vu. Je ne comprends pas pourquoi les gens paniquent toujours, alors qu'ils savent que c'est encore pire !
- C'est la nature humaine... Et toi, comment tu t'es retrouvée seule au milieu du quai qui s'écroulait ?
Je lui contai mon histoire, et bien malgré moi, fis part de mes sentiments de fascination. Il m'avoua que lui aussi trouvait la lave et les volcans très impressionnants et fascinants. Il sourit encore puis ajouta que cela ne devait pas justifier notre inconscience. Je souris à mon tour. Long silence entrecoupés de regards complices. Il rompit le charme.
- Bon, qu'est-ce qu'on fait maintenant ?
- Moi, je ne vais pas en cours, de toute façon c'est impossible.
- Ouais, alors rentrons chez nous. Je vais appeler ma mère pour qu'elle vienne me chercher : la circulation est rétablie.
Seulement à ce moment là, je pensai à mes parents. Savaient-ils déjà ce qui s'était passé ? La voie étonnée de mon père me prouva que non.
- Tu ne peux vraiment plus prendre aucun train ?
- Mais non ! Il y a de la lave partout !
- De la lave ?!
Pendant la demie-heure suivante, Olivier et moi avions parlé, et malgré nos efforts, la conversation revenait toujours sur l'étrange éruption. Bientôt, mon père entra dans le café. Échange de numéros, au revoir, à bientôt j'espère.
La mine de mon père était grave, même s'il essaya de plaisanter :
- Alors, t'as faillis finir en barbecue !
- Ouais, répondis-je en montant dans la pitoyable et courageuse AX.
À la maison, ma mère se jeta sur moi et m'enlaça. La télévision était allumée et scandait la même information : "De la lave dans le métro... Tout le trafic interrompu... De graves effondrements..."
Dans l'après-midi, Paris avait les pieds dans le magma, la Seine bouillonnait par endroit, et personne ne savait que faire. Enfin, vers six heures, l'éruption était officiellement arrêtée. La lave refroidit pendant la nuit la plus glaciale jamais vue. Au matin, le magma s'endormit, retenant prisonnier le métro parisien. Le ministère des transports annonça deux ans de travaux pour remettre les sous-sols en état.
- Jusqu' à la fin de mes études, pensai-je. Libérée jusqu'à la fin, du métro bondé et puant. Merci la Terre, merci.
Olivier m'appela.

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