Le sang de l'encre

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Hyppolite Bersagnol courait à travers le champ de luzerne. Son sweat déchiré, son jean et ses baskets boueux allaient finir à la poubelle. Mais c’était pour la bonne cause. Il fallait qu’il le fasse, qu’il arrive à vivre l'authenticité des actes sottement couchés sur le papier par des auteurs imaginatifs, mais qui n’avaient jamais vécu la jouissance de la réalité.
Ils iraient se faire voir tous ces Chattam, Granger, Larsön, Minier, king et les autres qui décrivaient des scènes improbables sortant de leur phantasme fébrile, juste pour faire monter l’adrénaline des lecteurs.
Pierre Bonnet, son professeur de littérature leur avait expliqué « Vivez, mimez votre scène, dessinez votre décor, plantez-le et vous serez dans le réel. Là votre histoire sera pratiquement écrite. »
Hippolyte qui végétait jusqu’à ce jour dans le dernier quart des notes, et n’arrêtait pas de se faire traiter de cancre par son père, avait cette fois été passionné par le conseil du prof. On ne sait quel fut le terme déclencheur qui le sortit du nuage bleu dans lequel il voguait généralement et le réveilla subitement, mais la phrase de monsieur Bonnet s’ancra dans son esprit.
Il voulait du vrai, et en plus ce jour-là ils avaient « sujet libre ». Une aubaine !
Il attendit que la télévision s’éteigne et que le rituel quotidien de la famille s’exécute. Il avait prétexté un exposé à faire pour rester dans sa chambre.
Sa mère entrouvrit la porte pour lui souhaiter « bonne nuit », lui dire un mot gentil, étonnée de le voir soudain pris d’une passion scolaire si tardive. « Il est tard, tu finiras demain ! » « Oui man ! je n’ai plus que quelques lignes à écrire... » Dès que le calme fut installé dans la maison, il enfila son sweat noir à capuche, vérifia que son couteau suisse était bien dans sa poche, son téléphone en bandoulière autour de son cou, et lentement, doucement ouvrit les volets de sa chambre. Il fallait qu’il le fasse, qu’il la vive cette aventure. Le mur était tapissé des roses grimpantes. Ses parents s’extasiaient devant leur beauté lorsque les fleurs étaient écloses. Il avait prévu l’échelle de son père, il ne fallait pas laisser de traces.
Premier obstacle franchi. Rollo, le bouvier le reconnaissant soupira dans sa niche et ne se dérangea même pas. Il était habitué des sorties nocturnes d’Hippolyte, ils avaient d’ailleurs passé un accord : Hippolyte lui posa une poignée de granulés qu’il avala d’un seul coup de langue.
La nuit était noire, pas de lune, le ciel était à l’orage et les étoiles se planquaient derrière les gros nuages sombres. Au loin, une chouette hulula : « même pas peur » se dit-il. C’est bon pour les gosses et les auteurs de romans en quête de sensations fortes, ricana-t-il. Le portail grinça à peine « le diable était avec lui »... il n’allait tout de même pas invoquer l’autre.
Il sillonna le lotissement désert à cette heure de la nuit, ne rencontrant personne, pas même un chat qui rôdait dans ce coin.
Il déboula sur la route qu’il traversa et se plongea dans le parc voisin.
Il décrivait minutieusement sur son téléphone tous ses gestes, sa respiration s’enregistrait, et probablement les bruits de son cœur qui tout de même commençait à s’agiter.
Maintenant, le plus dur était à faire, car là l’aventure s'amorçait vraiment, il fallait qu’il trouve sa proie !
Il y avait bien réfléchi, et généralement le bois était riche en visiteurs nocturnes. Hippolyte décida d’attendre, de se tapir dans un fourré. Il verrait bien ce qui se présenterait.
De son sac à dos, il sortit une canette de bière, et par précaution la déposa dans sa besace une fois vidée.
Il avait besoin de pisser, mais ne voulait pas prendre le risque de laisser une trace d’ADN derrière lui. Il commençait à s’assoupir, lorsqu’une forme se profila devant le buisson d’aubépines qui lui servait de cachette. L’aubaine était là, il lui sauta dessus, son couteau suisse ouvert, il s’acharna sur sa victime, lui lacéra le ventre et lui arracha le cœur (ce furent les mots ce qu’il enregistra !)
Ouf, voilà c’était fait. Il avait tout consigné. Si cette fois s’il n’avait pas un 20++, il arrêtait le lycée, et devenait vendeur de pizzas.
Cachant le cadavre dans un fourré, il ne lui restait plus qu’à rentrer tranquillement chez lui, par le même chemin. La nuit était toujours aussi noire, et la région plongée dans un profond sommeil. Il se paya le luxe de faire un détour en traversant le champ de luzerne de la ferme voisine. Pour ne pas inquiéter sa mère, il projetait de se changer dans le garage et de mettre tous ses oripeaux dans le sac-poubelle où il avait entreposé son pyjama et ses pantoufles.
Arrivé sur la nationale, il fut surpris puis soudain apeuré, car les sirènes de la police et des pompiers trouaient la nuit. Il essaya de se jeter dans le fossé, mais un véhicule s’arrêta et un homme l’interpella :
— Que fais-tu sur cette route déserte à cette heure de la nuit ?
— Rien, je rentre chez moi, ma moto est en panne... bégaya-t-il !
Ça, ce n’était pas prévu dans son programme. Il trembla, mais pris subitement d’une joie intense se dit que son histoire se corsait et qu’il pourrait rajouter un paragraphe de sensations fortes à son anecdote.
Du vocabulaire lui venait à l’esprit, il murmurait les mots en direction de son téléphone : alarme, effarement, effroi, épouvante, panique, transe, cauchemar, horreur, psychose, frousse, trouille, pétoche de ma vie...
L’homme, en fait le lieutenant Grouvel, l’obligea à monter dans le fourgon. Hippolyte réalisa soudain la situation inattendue dans laquelle il se trouvait. Mais il avait peu de choses à se reprocher, alors, il se sentit gonflé par l’aventure.
LelLieutenant après s’être présenté, lui demanda ses papiers... il ne les avait pas sur lui, mais vantard, hésitant légèrement, puis prenant l’air grave et suffisant : Je m’appelle... Maxime Chattam
— Maxime Chattam ! Tu ne te fous pas de notre gueule ? Il va falloir trouver autre chose. Mettez- lui les menottes. Hippolyte prit alors conscience de son état. Ses mains couvertes de sang, des égratignures sur son visage, ses vêtements souillés, maculés de tâches brunes et de boue. Il n’avait pas fière allure, mais c’était bon pour son devoir, il ne pouvait plus enregistrer la scène à travers son micro, car on lui avait confisqué son téléphone. Ses mains avaient été enveloppées de sacs plastiques.
— Quel est ton nom ? répéta le lieutenant de manière moins patiente.
Il ne pouvait pas le dire, il fallait qu’il trouve une diversion pour ne pas inquiéter ses parents.
— Je m’appelle : Pierre Bonnet ! (Après tout, le professeur de littérature était quelque part responsable de son aventure ! J’espère qu’il va me donner une excellente note et que mon devoir sera publié dans le journal du Lycée !)
Adresse : là, il hésita, il ne savait pas où habitait monsieur Bonnet, mais soudain il réalisa qu’il n’était plus dans la fiction, il fallait qu’il s’explique, et vite, il allait sans aucun doute les faire rire et tant pis on le ramènerait chez lui, et il accepterait sans mots dire l’engueulade de son père, une rouste peut-être et la punition qui irait avec.
Subitement, une grande frousse le prit. Ce n’était plus une expérience qu’il vivait là, à la limite un cauchemar. (Il allait se réveiller dans son lit et rire de son rêve qu’il raconterait pour effrayer ses sœurs.)
Une dame qui n’avait pas encore parlé, mais qui l’observait se présenta :
— Capitaine Pasquier, tu ne comprends pas dans quelle situation tu t'es mis d’où provient le sang de tes mains, celui dont tu es maculé. Ton identité, rassure-toi on la trouvera rapidement.
Puis d’une voix énorrrrrrme qui le fit sursauter, elle cria
— Tu m’as entendu, d’où vient ce sang ?
Il paniqua, mais comment expliquer !
— C’est le sang de l’encre, je vais vous raconter, en fait quand je dis de l’encre, c’est une image, c’est pour mon devoir de français... bégaya-t-il !
— Continue à te foutre de nous, tu arranges tes affaires ! D’où provient ce sang ?
— C’est... je ne sais pas, peut-être celui d’un renard !
Il reçut une baffe en réponse.
Il prit peur : « Ce n’est pas du tout ce que vous croyez ! » (Mon Dieu, s’il y a eu un crime ce ne pourra qu’être moi l’auteur, vont-ils décider !)
Il entendit la voiture des pompiers s’éloigner pimponnant. La porte du fourgon s’ouvrit et un autre policier entra :
— Ce n’est pas grave, un motard éméché qui s’est fichu dans le fossé, on l’amène aux urgences. Il était seul.
— Alors, encore une fois d’où vient ce sang... ?
Puis un ordre : Passez-moi les environs au peigne fin, il doit y avoir une victime quelque part pour justifier l’état de cet énergumène.
— Bon ça va, je vais vous dire la vérité.
En larmes, reniflant, il expliqua son odyssée. Pendant ce temps, les policiers cherchaient et avaient croisé un chien boitant et hargneux. Ils l’attrapèrent et l’amenèrent au fourgon.
— On n’a trouvé que ce chien blessé, il faudra attendre le jour.
— Rollo, mon chien, mon dieu c’est sur toi que j’ai frappé.
Rollo l’avait suivi, Hippolyte imaginant un renard, avait essayé de l’agresser sauvagement... en fait juste un ou deux coups de canif qui fut retrouvé sur les lieux de l’agression.
Rollo et son maître furent ramenés à grands bruits de sirène au 26, rue des clématites.
La punition fut sévère, et monsieur Bonnet s’arracha les quelques cheveux qui lui restaient, car il ne savait plus comment insuffler le souffle littéraire à ses élèves.

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Henriette Delascazes · il y a
Merci à Thara et à Jean Calbrix d'avoir lu et apprécié cette petite nouvelle.
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Thara · il y a
Un récit bien ficelé, on découvre Hyppolite qui s'est mis dans une sacrée situation, essayant de mettre en application les conseils de son professeur.
Mais, la réalité est tout autre, il s'en apercevra bien assez tôt !

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Jean Calbrix · il y a
L'art de mettre dans la patauge ! Bravo, Henriette, pour cette nouvelle riche en rebondissements dont on n'obtient la clé que tout à la fin ! Vous avez mon vote.
J'ai ici un ttc pour le fun et le rire si cela vous tente : http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/beee (en finale)

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Philshycat · il y a
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Henriette Delascazes · il y a
Merci Nastasya d'avoir lu et commenté mon histoire.
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Nastasia B · il y a
J'aime bien votre texte.
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Henriette Delascazes · il y a
Il est très agréable d'être lue et d'avoir un commentaire. Merci Chantal d'être entrée dans mon histoire farfelue. Amicalement. Henriette
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Chantal Parduyns · il y a
Merci pour cette histoire originale
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Utilisateur désactivé · il y a
Comment passer de la théorie à la pratique ? J'ai beaucoup aimé votre nouvelle, Henriette. Tout y est : humour, suspens, aventure, frissons, peur... digne d'un S. King. Bravo et très belle année à vous. Amicalement. Fanny