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Le salon

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Olibrius

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Le salon
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On avait eu drôlement raison de rajeunir le bureau du Syndicat des Modèles. Les jeunes avaient plein de bonnes idées. L'autre jour, à l'assemblée, ils ont proposé de créer un nouveau salon, « un salon éphémère... » ont-ils dit. Finie l'exclusivité de la gloire pour les sculpteurs et les peintres qui ne cessent de voler nos positions et nos attitudes! Les modèles sortent enfin de l'ombre et revendiquent leur place dans l'Art Contemporain.
Tout le monde a applaudi et la proposition a été adoptée à l'unanimité.

Dès le lendemain, toute la presse l'annonçait : le Syndicat des Modèles, c'était la première fois qu'on parlait de nous, crée le Salon de la Posture Humaine qui se tiendra sous les tentes du quai Branly, du 27 juillet au 3 août. Suivaient les explications sur l'organisation du Salon.
Le lendemain, le Président du Syndicat des Modèles, un athlète, passait à la télévision.

Je me suis inscrite le premier jour bien que je sois un peu fauchée. J'étais heureuse de concevoir enfin un projet artistique pour mon corps. Les mains tremblantes, je ne cessais de lire et de relire le reçu, avec un tampon officiel à l'encre noire, sur lequel étaient inscrits mon nom et mon prénom ainsi que la désignation de l'emplacement :

- Allée C, place 36.

Or, le jour même où j'allais envoyer une photographie de mon œuvre au syndicat pour qu'elle figure au catalogue, page 103, c'était, je m'en rappelle encore, en mai, juste deux mois avant le Salon, Roger m'a téléphoné:
- J'ai appris que tu participais au premier Salon de la Posture Humaine, c'est vrai?
Je ne sais pas mentir, même au téléphone. Je sentais la tuile arriver sur moi à la vitesse de l'électricité.
- Oui, c'est vrai, pourquoi me demandes-tu ça?
- Parce que, moi aussi, je voulais le faire mais je suis sans un. Aussi je me suis dit, compte tenu de nos rapports, qu'on pourrait faire le Salon ensemble...
J'en étais sûre, ça devait arriver, compte tenu de nos rapports, compte tenu de nos rapports, je l'aurais étranglé.
- Ecoute, je...
- Vaut mieux en discuter de vive voix, Josyane, c'est trop important, j'arrive tout de suite...
Il ne m'a pas laissé le temps de lui répondre et un quart d'heure après, il était là.
Naturellement, il ne s'est pas contenté du baiser de bienvenue et il a commencé à toucher un peu partout puis à pénétrer dans le no man's land qui précède mes frontières. Il savait ce qu'il faisait, ce voyou, et moi je ne le savais plus.
Une heure après, tout était consommé. Notre œuvre commune s'intitulerait le socialisme.
Il fallait refaire les photographies.

Dès que les journalistes ont commencé de recevoir le catalogue, les médias n'ont plus lâché le Salon. C'était l’événement de l'année et on ne pouvait pas ouvrir la télé sans voir notre Président. Il avait maigri mais il expliquait bien:
- Le premier Salon de la Posture Humaine sera un salon éphémère. Les modèles, membres de notre Syndicat, présenteront leurs corps nus pour exprimer soit une idée abstraite soit un geste quotidien porté jusqu'au symbole par son immobilité.

J'étais d'accord. C'était tout à fait ça que Roger et moi allions faire. Le socialisme, notre œuvre commune, serait un idéal qu'on poursuit mais qu'on n'atteint pas. Je serai, avec mon corps de déesse, c'est Roger qui parle comme ça, l'idéal et Roger serait l'Homme dépouillé de tout, poursuivant cet idéal.
La quotidienneté de cette quête sera manifeste puisque le socialisme, tous les soirs, rentrera chez lui en métro pour revenir le lendemain au Salon, à 9 heures, par le même moyen de transport.

Hier, sur TF1, un peintre aigri avait rétorqué au Président que notre Salon existait depuis belle lurette, qu'il n'y avait là aucune nouveauté, que c'était tout simplement du body-art !
Le Président ne s'est pas démonté ; il a d'abord fait remarquer qu'il était Français, ensuite il a dit que le body-art, comme vous dites, ce n'était pas de l'art mais du voyeurisme snob pour initiés tandis que nous, les modèles, qui étions à l'origine de l'œuvre d'art véritable, nous allions faire surgir en chaque homme l'artiste enfoui qui s'y trouvait. Le premier Salon de la Posture Humaine était destiné au Peuple pas à une caste. Le peintre aigri en est resté coi.

Cette polémique a fait monter la tension. On disait qu'en province, des services réguliers de cars avaient été prévus pendant la durée du Salon pour rejoindre le quai Branly sans difficulté. Des charters étaient organisés pour que les étrangers puissent venir en groupes. Les réservations d'hôtel battaient leur plein. C'était l'effervescence. Même les Américains, pour une fois, commençaient à s'intéresser à une manifestation parisienne depuis que CNN avait diffusé un reportage avec une simulation électronique. Le site Internet du Salon avait même explosé!

Pendant ce temps, avec de plus en plus de nervosité, Roger et moi mettions la dernière main à notre œuvre. Il fallait trouver les positions que nous pouvions tenir pendant des heures sans trop de fatigue car le Salon ouvrait à onze heures et fermait à dix-neuf heures et huit heures de socialisme sans interruption c'était long.
Nous ajustions nos attitudes avec la plus grande précision. A cause de la chaleur, j'ai refusé la rose que Roger voulait que j'aie entre les dents.

Car il faisait de plus en plus chaud... L'été promettait d'être rigoureux. Il fallait se protéger des rayons du soleil car le règlement du Salon interdisait le bronzage. Les peaux devaient être naturelles, blanches, noires ou café au lait. Un léger embonpoint du ventre tourmentait Roger mais moi, cet embonpoint, je l'aimais bien.
Le 26 juillet, nous étions fin prêts.

Le 27 juillet, dès huit heures, des milliers de personnes se pressaient contre les grilles du premier Salon de la Posture humaine. Il faisait déjà très chaud. Le ciel était d'un bleu horizontal. Ca s'injuriait aux portes, dans toutes les langues, en néerlandais, en croate, en arabe et même en latin. Il était encore beaucoup trop tôt pour que la langue Française soit majoritaire. Les caméras des télévisions du monde entier se battaient pour filmer ces scènes matinales. Tout le monde avait le pressentiment que cette journée n'était pas comme les autres, qu'elle allait faire date dans l'Histoire en dévorant à l'avance l'insignifiante durée des années à venir.

Roger et moi avons rejoint notre place, allée C, numéro 36. Nous étions entre « le viol » à gauche et « la Constitution » à droite, que nous avons salués avant de travailler chacun pour soi.
Nous avions une vue d'ensemble du salon. C'était impressionnant, tous ces corps nus, magnifiques, tendus dans un même effort artistique pour exprimer, par leur noble posture, la dignité humaine en faisant oublier, grâce à la délicatesse de leurs attitudes, notre origine animale.

Les portes ont été ouvertes à onze heures précises. Ce fut une ruée. Les gens affluaient de toute part. En peu de temps, les allées furent noires de monde. Il faisait de plus en plus chaud. J'étais en sueur, Roger aussi. On commençait avec inquiétude à se demander comment on allait pouvoir tenir, comme ça, sans boire, toute la journée.
Les gens observaient scrupuleusement toutes les postures, le catalogue en main. Cela faisait plaisir à voir. J'étais contente parce que j'ai entendu des commentaires très élogieux sur le maintien de notre « socialisme ».
Malgré la chaleur, tout allait bien quand même.

C'est vers midi qu'est arrivé l'incident qui a mis le feu aux poudres. On ne pouvait plus se déplacer dans les allées tellement il y avait de monde. Les spectateurs, pressés les uns contre les autres, commençaient à faire corps avec les modèles qu'on distinguait encore parce qu'ils étaient nus.
J'ai senti, tout à coup, avec stupéfaction, que Roger abandonnait sa position normale et qu'il touchait mon no man's land.
Roger, ai-je murmuré à voix basse, tu es fou, ce n'est vraiment pas le moment !
Il m'a répondu : je n'y peux rien Josyane, c'est la pression du public.
Il ne mentait pas.
Le Salon se remplissait toujours de nouveaux visiteurs alors qu'à l'intérieur on ne pouvait plus avancer.
Roger avait dans son dos une véritable marée humaine le contraignant à se rapprocher de moi. C'était vraiment gênant car le contact imprévu de nos épidermes contrariait la sérénité de Roger, jusque-là irréprochable, et je percevais nettement sa révolution intérieure.

La foule grossissait toujours, la chaleur était insupportable, l'air était moite. Les visiteurs, en nage, s'étaient peu à peu déshabillés. La plupart se pressaient torse nu contre les modèles toujours impassibles. Les caméras de la télévision filmaient ce déferlement sous tous les angles.

Vers midi, un baiser, venu de je ne sais où, arriva brutalement sur mes lèvres, des mains anonymes prirent possession de mes seins, dans la cohue une force brutale et invisible écarta mes cuisses. En douze minutes, je fus violée huit fois par une cohorte d'amateurs d'art inconnus. Roger aussi. Nous l'avons vu ensemble, plus tard, à la vidéo. Notre « socialisme » tomba sur le sol tandis qu'une horde sauvage s'emparait de nos corps.

La chute du « socialisme » déclencha le signal.
Sous l'œil impavide des caméras du monde entier, cent douze adhérents du Syndicat des Modèles furent violés en un quart d'heure. Un vent de folie s'était emparé du Salon. Une tornade de jupes, de pantalons, de chemises, de corsages, de culottes en dentelle et de caleçons, tourbillonnait son obscénité sous les tentes du quai Branly, à deux pas du pilier du pont de l'Alma.
Oh, Diana !
La plus grande orgie du siècle, retransmise en direct, venait de commencer.

Ce jour-là, Roger et moi, nous sommes rentrés à la maison, tout nus, en métro, en plein jour. Nous n'étions pas les seuls. Dans notre wagon, il y avait au moins une dizaine de personnes dans le même appareil, pas des artistes mais des visiteurs, revenant, eux aussi, de la manifestation.
Roger et moi étions amers car nul ne pouvait plus distinguer les modèles professionnels que nous étions, assis sur une banquette, des amateurs d'art nus comme des vers, debout et tenant bon la rampe, incapables de lire les textes des vainqueurs du concours de poésie de la RATP, affichés au-dessus d’eux.
Les usagers du métropolitain, habillés de pieds en cap, nous ont toisés d’un même regard méprisant. C'était très dur pour nous, les artistes, qui ne méritions pas un tel opprobre. Nous étions innocents, je le jure sur la tête de Roger, nous n'avions lui et moi que « le socialisme » en tête.
Face à tant d'injustice, j'ai pleuré, je m'en souviens, la tête logée au creux de l'épaule de Roger alors que la rame de métro quittait la station Combat.

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