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Le sac

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Bernard Bobin

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Il ne faisait pas bon se promener dans les rues par cette grise journée d’octobre ponctuée de bourrasques de vent du nord.

*****

Attirée par l’un des sacs en vitrine, elle était entrée s’abriter un instant dans la boutique. Et ce fut comme un bond dans l’ailleurs, un assaut de l’ailleurs. Mêlés, envahissants et tenaces, les doucereux effluves des cuirs du Maghreb.
Dans cette sombre boutique, étroite et profonde à l’image des venelles d’une médina, on s’attendait presque à découvrir des dédales grouillant d’odeurs, une palette d’épices odorantes, des espaces inondés de couleurs, fourmillant de babouches et de pieds nus enfantins.

A cet instant, elle aurait pu croire qu’au-delà de la porte qu’elle venait de franchir, on s’enivrait de la divine agression du jasmin au détour d’une ruelle; à cet instant, elle aurait pu se croire sur le point d’être surprise par l’exotique beauté d’un étagement de maisonnettes blanches, au coude à coude, aux volets et portes d’azur, aux façades comme dévorées par le lichen cramoisi des bougainvilliers.

*****

Ses yeux s’accoutumant, elle discerna un amoncellement de poufs en cuir aux couleurs vives; puis, plus sombre, un empilement de tapis tissés de motifs intemporels, métissés de laine et de soie. Au-dessus d’elle, elle distinguait comme une vague voûte de lampes ajourées de cuivre et d’étain factice et des sacs...des sacs ventrus de toutes tailles et de tous teints.

Elle était censée chercher un sac... C‘est le sac en vitrine qui lui avait ouvert cet ailleurs de cul-de-sac.

*****

« Je vous laisse regarder! »
« Oui, merci... »
« Je ne connaissais pas votre boutique... c’est bien... on se croirait en voyage... on se croirait là-bas...»
« On vient de s’installer... On était de l’autre côté du pont... presque en haut de la rue... On ne voyait plus grand monde... La pente... ou plutôt le nouveau tramway... changement d’habitudes... Pourtant on n’a pas changé... Nos articles sont toujours authentiques, en provenance directe de Marrakech... Souvent façonnés par des artisans de petits villages reculés de l’Atlas... Vous connaissez l’Atlas marocain? »

C’était encore une variété d’ailleurs saisissante... des bleds qui se détachaient safranés et rougissants, sous les doigts du soleil crépusculaire.
Et les souvenir de nuits à la belle étoile... Le passé... Le froid d’aujourd’hui mais en plus... en prime... l’angoissante et lapidaire pureté de nuits lunaires... et un Atlas, rugueux et violacé.

« Vous n’aimez-pas celui-ci ?... Très simple... une poche unique... du basique certes... mais inusable... Touchez cette peau... »

Elle aimait assez la teinte... un petit coté vert amande... mais le cuir manquait de souplesse... c’était rigide... et une seule poche... merci la recherche angoissée de l’introuvable...

« Vous avez raison...un peu fourre-tout... mais j’aime son aspect rustique... très rustique... Regardez les coutures... Ça a été fait avec application... une application presque maladroite mais avec l’amour du métier... Y’a que les Marocains pour offrir ça... »
« Il est quand même cher... vous faites une réduction? »
« Une réduction? Vous plaisantez... Ils arrivent de Marrakech... mais on n’est pas à Marrakech...»

*****

Finalement, il était presque moderne dans sa rusticité, éternellement moderne, éternellement banal... Un cuir rigide mais qui sentait l’ailleurs à plein nez... et pratique après tout... En fait elle ne cherchait rien qu’une illusion d’exotisme. Elle cherchait peut-être à échapper à un froid moins extérieur qu’il n’y paraissait.
Elle se disait qu’elle pourrait repasser demain. Bien sûr qu’elle repasserait demain ou après-demain avec ses envies repensées, tempérées. Elle n’avait pas besoin de sac... mais l’endroit incitait à la rêverie, à un pointillisme nostalgique.

« Merci de votre gentillesse... Je ne sais pas... Je vais réfléchir... Je suis entrée pour le sac... le sac de la vitrine....»
« Attendez... Le sac de la vitrine... Ah! celui-là... Toute une histoire... il était déjà là quand j’ai été embauchée dans la première boutique... dans la rue qui monte... vingt ou trente ans... et plein de poches... Et il sent toujours... C’est celui-là, là, en vitrine... Jamais vendu mais toutes les clientes le remarque...»

Cette fois, elle décrochait le totem.

« Je ne l’avais jamais touché personnellement... Il fait son poids... C’est du vieux... enfin, pas la dernière livraison... c’est ce que je veux dire...»

Elle se trouvait devant le sac qui avait accroché son regard vers la vitrine. Le sac qui l’avait poussée à entrer. Un sac ventru et simple, un sac banal, couleur de rouille cuivrée, et basané, un peu fané par des années de caresses solaires, de vitrine en vitrine. Un article de bocal en somme.

« Deux grandes anses... C’est bien pratique... On peut le porter comme on veux... à l’épaule, autour du cou... le promener comme un pendule...»
Allez savoir pourquoi... elle en était certaine... il était placé de la même manière et en même position que dans l’ancienne boutique. Maniaquerie de sa patronne? En fait, il n’avait jamais quitté, avant ce jour, que pour la retrouver ailleurs, sa position de clin d’oeil suranné.

Il était d’une beauté inattendue, ridulé d’âge, presque craquelé comme une vieille poterie, quelque peu hermétique comme un sarcophage bien luté.

« Ma patronne disait qu’il avait un nombre de poches et de pochettes incroyables... Un labyrinthe à lui tout seul... Tenez..., regardez... »

Elle entreprit d’en faire découvrir chaque recoin... Le sac était entièrement fourré de papier journal froissé. La vendeuse le vidait, poche à poche. La grande poche se divisait en plus petites. A l’intérieur encore d’autres espaces de rangement toujours plus réduits. Tous ces replis furent progressivement vidés de leur passé frippé.
Il y avait aussi une poche extérieure... et toujours ces journaux... et ces bribes d’évènements oubliés... et ces textes amputés, jaunis, presque estompés par les années qui racontaient peut-être des vies oblitérées... comme une approche de l’inconscient, un frémissement du refoulé. La dernière poche était truffée de faire-parts de décès. 

Son visage s’était soudain figé. Un nom s’extrayait de la masse grise et froissée... Un avis étrangement isolé qui émergeait d’une toute petite cache de la taille d’une grosse pièce de monnaie, tout au fond...
Jamais, elle ne l’avait revu. Disparu du jour au lendemain, disparu... A jamais désormais... Le faire-part, dans sa brutalité lapidaire, évoquait un décès accidentel.
Elle resta un instant arrimée à un épisode mal compris de sa vie; elle céda un instant au regret d’un ensablement sans lendemain et sans avenir dans les dunes de sable du désert saharien. Comme toujours s’y écrivaient les empreintes éphémères des dromadaires et leur éternel déhanchement nonchalant.

« Vous voyez... là... C’est l’avis de décès d’un ami qui m’avait fait découvrir le Maroc... Etrange... Il y a si longtemps... C’est si surprenant... un détour déroutant... »

Comme une fulgurance de l’inconscient.
« Allez, je vous le prends... »

Elle régla son achat et, sans un mot de plus, quitta sans se retourner la boutique en y laissant le sac.

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Image de Virgo34
Virgo34 · il y a
On est transporté dans cet univers plein de mystère. Un bon moment de lecture.
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Graindesable · il y a
C'est superbe. La précision en détail. Le style, vous osez. Un bon moment de lecture.
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Chantal Sourire · il y a
De jolies couleurs pour un voyage imprévu dans le temps et dans l'espace, j'aime !
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Bernard Bobin · il y a
Merci à vous. la nostalgie est un exotisme.
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Doria Lescure · il y a
une bien étrange boutique, qui fait revivre les souvenirs. Récit qui ne manque pas d'élégance et de mystère.
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Bernard Bobin · il y a
Merci. Vous avez raison. J'ai voulu faire appel à la nostalgie donc ce qui est désormais inaccessible. L'exotisme m'a paru interessant. Par ailleurs, c'est une nouvelle sur la finitude, l'illusion, l'inutilité.
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