Le rouge, le rose et le bleu

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Bonjour, Euh, comment dire ? J'aime écrire, ça m'aide à oublier qui je suis, c'est-à-dire un indécrottable romantique au coeur vert-blanc-rouge d'abord, et multicolore ensuite. Pas que j'aie  [+]

Image de Automne 2013

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Jo-Jack James, directeur des programmes à Le Stade TV, gît sur la moquette de son bureau, un petit point rouge perforant chaque tympan. Et moi, son immémorial adjoint – on a toujours bossé ensemble depuis l'âge d'or où on s'est rencontrés, dans un petit quotidien réunionnais, bancal et communiste qui plus est, en 1988 – j'ai du mal à me décider. Qu'est-ce qui prédomine dans ce tsunami de détresse ? La douleur, la peur, l'inquiétude, les soupçons... Les larmes que je retiens à grand-peine ont tendance à me rassurer : je suis journaliste, curieux de tout, de connaître le pourquoi du comment dans chaque circonstance, mais je suis humain d'abord et là, tandis que le défilé des flics en tous genres démarrera bientôt, je me sens surtout désespéré d'avoir découvert mon ami raide mort. Le chagrin me submerge. Mais la nébuleuse intuition que ses quelques phrases mystérieuses prononcées en janvier recèlent un pesant secret me saute immédiatement aux yeux.
« Tu vois, mon Phil, il y a des mois que j'y travaille, mon projet est fou mais il a des chances d'aboutir. Ce sera mon chant du cygne mais je te jure qu'on l'entendra par-delà l'Oural, pour peu qu'on veuille bien tendre une oreille... Il franchira les Alpes, en tout cas, ça, c'est sûr... Il est trop tôt pour que je t'affranchisse. Mais tu seras un des premiers informés. »

Quand le commissaire Pritz m'a interrogé, je n'ai surtout pas menti. J'ai répondu à tout ; la seule chose dont je me sois dispensé, c'est d'en rajouter.
— Oui, tout va bien, surtout depuis que Le Stade TV s'est vu accorder par le CSA un droit d'entrée sur la TNT gratuite. Ça changera tout. Mais non, pas d'ennemis. Sa carrière, il l'a menée sans coups fourrés. Interrogez les autres. Je me doute que vous n'allez pas vous en priver. Je serais fort étonné qu'ils vous servent une autre version que la mienne : il n'en existe pas. Des histoires extraconjugales ? Nous étions amis mais je ne suis au courant de rien. Des idées nouvelles, des projets secrets ? Sans doute, mais puisqu'ils étaient secrets...
Sûr que je lui ai tapé sur les nerfs au père Pritz, mais je n'allais tout de même pas lui tricoter une histoire cousue de fil blanc juste pour me faire bien voir. Moi, ce que je veux, c'est me recueillir, essayer de partager ma douleur avec l'épouse de Jo-Jack, Lola, tenter de la réconforter du mieux possible... si c'est possible... et comprendre où il voulait en venir il y a déjà trois mois de cela. J'ai eu beau le cuisiner sans relâche depuis, il ne m'a, son sourire énigmatique et horripilant au coin des lèvres, jamais rien confessé. Maintenant, forcément, je me pardonne encore moins de n'avoir pas insisté davantage...

— Un carton rouge, ça vous dit quelque chose ? Oui, comme ceux qu'on distribue aux footballeurs. En soulevant son corps, on en a trouvé un sous sa cuisse droite. D'où ça peut venir à votre avis ?
Le coup de fil de Pritz épaissit encore le mystère. Un carton rouge ? En y réfléchissant bien, il ne peut lui avoir été fourni que par Bruno Deutou, ex-arbitre de foot international et consultant pour la chaîne. Oui, ça me revient : dans la boîte à crayons de Jo-Jack, j'ai déjà vu trois petits rectangles, deux jaunes et un rouge ; je me rappelle même m'être interrogé : « A quoi ça lui sert ? A rien. Mais on conserve tous avec soi ce genre de gadgets. » Qu'est-ce que ce fichu carton fabriquait par terre alors que rien d'autre n'avait été déplacé ? Qui s'en était saisi ? L'assassin, pour signifier que la partie était bel et bien finie ? Ou la victime, pour me lancer sur une piste ?
Je n'ai jamais été dévoré par l'ambition. Si j'ai accepté de devenir numéro deux derrière Jo-Jack, c'était parce que j'avais pris l'habitude de lui coller aux basques.
— Jo-Jack est numéro 14 ? Eh bien, ne cherchez pas plus loin votre numéro 15. Nous avons toujours fonctionné en binôme, lui devant et moi juste derrière...
Cela ne signifie pas que je ne suis qu'un vulgaire suiveur. Non, des qualités, j'en possède, notamment un sens de l'observation plus aiguisé qu'un katana, une mémoire visuelle et auditive digne des meilleurs appareils électroniques et une capacité d'analyse unanimement reconnue. Et au diable la fausse modestie !

Aussi, à présent que Lola a décidé, avec l'autorisation de ce bon commissaire Pritz, de partir au vert pour une durée indéterminée et que la propriétaire de la chaîne, des trémolos dans la voix, a choisi de nommer un nouveau directeur des programmes (« Vous comprenez, M. Jim, vous étiez trop proche, sentimentalement parlant, de M. James pour pouvoir assumer cette tâche avec la lucidité nécessaire... »), je n'ai trouvé qu'un moyen pour occuper mon temps intelligemment : démasquer les ordures qui ont dézingué Jo-Jack et surtout découvrir pourquoi.
Au bout de quelques nuits sans sommeil, je crois avoir isolé les points essentiels de sa sibylline déclaration.
« Ce sera mon chant du cygne » : Jo-Jack se préparait à ce que son projet lui coûte cher. Il fallait donc qu'il y tienne vraiment.
« Par-delà l'Oural » : son retentissement s'annonçait mondial.
« Il franchira les Alpes, en tout cas » : l'Italie, probablement, était concernée.
Et ce maudit carton rouge... Eh bien me voici à mon terminus : j'ai pour cinquante kilos de valises sous les yeux, j'ai renoué avec les joyeusetés du décorticage littéraire, je me suis vainement mesuré aux méthodes de Sherlock Holmes et il ne me reste plus qu'à aller me coucher. Demain, c'est le premier tour de la Présidentielle et je ne sais toujours pas pour qui voter : si je ne dors pas correctement, je risque même de choisir un mauvais candidat, en admettant déjà qu'il y en ait la moitié d'un de bon.
La sonnerie du téléphone me réveille à l'instant où je m'apprêtais à glisser le bulletin de La Benne dans l'urne. Il y a des cauchemars qui vous procurent encore plus de sueurs froides que d'autres...
— C'est Gianni ! Je t'appelle de l'aéroport de Katmandou, je reviens d'un trek d'un mois. Tu sais pourquoi Jo-Jack a essayé de me joindre ? Je rentre à Rome demain. En retrouvant le réseau de mon portable, j'ai découvert douze messages de sa part. Il veut absolument que je vienne à Paris du 30 avril au 3 mai mais je ne sais pas pourquoi et il ne décroche pas... Tu pourrais me rencarder, per favore ? Quoi ? Assassiné ? Ma quando ? Porca Madonna !
Giovanni Tagliatella, journaliste sportif télé « mondialement connu en Italie » – comme persiflent ses nombreux et envieux détracteurs – tant pour ses émissions en plateau jamais banales que pour ses reportages de voyages épiques, avait donc été sollicité avec obstination par Jo-Jack depuis des semaines. Pas de doute, l'Italie se trouve au cœur de son « chant du cygne ».
Avec le regard bovin de La Benne qui scrute au plus profond de votre conscience d'honnête homme et la voix d'un Italien surexcité qui insulte la Madone depuis l'autre bout du monde, essayez de vous rendormir comme un bébé, vous...

Le lendemain, mon excédent de bagages a encore augmenté d'un quart de quintal sous chaque œil et j'entreprends de sonder un peu les techniciens de la chaîne, histoire de savoir si certains d'entre eux avaient été mobilisés début mai. Si oui, Jo-Jack avait prévu une émission en plateau, dans laquelle serait donc notamment intervenu Gianni. Si non, il avait prévu de « faire ça » ailleurs, avec juste une camera de poche qu'il aurait manipulée lui-même. Mais toujours avec Gianni... Il ne me faut pas creuser profond pour découvrir qu'une note interne avait été transmise de longue date au responsable des moyens techniques, lui stipulant qu'il devait constituer une équipe fournie et compétitive « pour un soir non encore défini entre le 30 avril et le 3 mai, mais très probablement le mercredi 2 ».
J'en sais assez pour deviner qu'il se tramait quelque chose. Un quelque chose prévu à l'avance et pour une date précise mais non encore officiellement précisée. Ce quelque chose aurait-il pu se dérouler un autre jour que ce « probable » 2 mai ? Ce quelque chose avait-il entraîné la mort de Jo-Jack ? Quelqu'un d'extrêmement dangereux avait eu vent de ce quelque chose et avait pensé que même un meurtre lui était préférable. La découverte de ce quelque chose conduira-t-elle à la découverte du quelqu'un ?
Nous sommes le mercredi 25 avril, toute la France ne parle plus que du sprint final entre Valéry Sassufy, qui patauge dans les sondages, et Lionel Plapeï, qui se bat pour maintenir son avance. Opiniâtre, fidèle et révolté, je songe plus que jamais à Jo-Jack. Je tourne et retourne le problème dans tous les sens et ne vois qu'une possibilité. A moi, il n'a rien voulu dire, avec les autres, il avait pris des dispositions sans leur donner de précisions. Le projet est énorme et, s'il est si énorme, quelles sont les personnes qu'il peut avoir mis au courant ? Il n'y en a pas cinquante, bon sang ! Je n'en vois qu'une. La patronne...
Je tiens ma suspecte. Ou du moins l'instigatrice, consciente ou pas, du drame. Elle l'a encore ouverte à tort et à travers, celle-là... A qui a-t-elle pu causer ? Un mot griffonné sur le coin d'un brouillon, un message qu'il n'aurait pas effacé de son portable, un mail envoyé par chance dans une mauvaise boîte aux lettres. Non, rien de rien. Avec Jo-Jack, il ne faut compter sur aucun faux pas. Sans un coup de pouce du destin, je resterai bêtement devant ma télé mercredi prochain à regarder sans l'écouter le débat entre le petit nerveux et l'ex gros tout mou tout en me posant ces questions pour la dix millionième fois : qui et pourquoi ?

— Phil ? C'est Gianni. J'ai reçu une visite bizarre : Mirko Masietepazzi, tout perturbé. Il m'a demandé si je connaissais bien Jo-Jack. Quand j'ai voulu savoir pourquoi, il a tourné les talons sans rien m'expliquer...
L'appel de Gianni ajoute encore au mystère. Mirko Masietepazzi, l'homme que toute la France avait adoré haïr après qu'il avait provoqué, en insultant sa sœur, l'expulsion de Nordine Tisane en finale de la Coupe du monde, s'intéressait à Jo-Jack. Pour quelle raison ? Il n'aurait plus manqué que Nordine Tisane envoie ses condoléances à Lola pour qu'on nous la rejoue Retour vers le futur... C'est de l'histoire ancienne, tout ça. Et pourtant, à bien y réfléchir... Ça vaut la peine de se renseigner.
— Excuse-moi d'être indiscret mais, dans les messages de sympathie que tu as reçus, y en aurait-il un de... Oui ? C'est vrai ? Tu me le jures ? Merci beaucoup. Je t'embrasse.
Je serais donc un bon enquêteur : à force d'insomnies et de raisonnements alambiqués, j'ai compris. Le « Il franchira les Alpes » et le carton rouge prennent tout leur sens. Jo-Jack avait mis sur pied LA fameuse rencontre que personne n'avait jamais réussi à organiser : celle entre Nordine Tisane et Mirko Masietepazzi. Six ans que ces deux-là se snobaient et voilà que lui, le même soir que le débat Sassufy-Plapeï, dont il ne connaissait pas encore officiellement la date quand il est mort, il comptait proposer au public de Le Stade TV quelque chose de bien plus croustillant... Quelque chose de bien plus dérangeant, aussi, apparemment. Imaginez deux ou trois millions de téléspectateurs « oubliant » la confrontation politicienne, c'est le risque de voir des voix précieuses s'envoler au vent mauvais...
Mais quant à comprendre à qui profite le crime : au camp des Bleus, qui comptait sur cet ultime face-à-face pour coiffer au poteau leur adversaire, ou au camp des Roses, qui espéraient porter l'estocade et sceller leur triomphe... Je n'oublie pas non plus qu'on a flingué Jo-Jack avant le premier tour. La fille du borgne, l'Orange béarnais et le révolutionnaire débonnaire, s'ils croyaient au Père Noël, peuvent donc aussi avoir fomenté le coup...
Le dimanche 6 mai, je le sais déjà, je me coucherai sans pouvoir trouver le sommeil. Et pas seulement à cause des concerts de klaxons dans les rues. Réussiriez-vous à vous endormir, vous, si ce doute effrayant s'amusait à tourner en rond dans votre petite tête : qui, du « président de tous les Français » ou d'un de ses rivaux, a du sang sur les mains ?

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