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Le rouge et le blanc

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Le rouge :

Clara revînt par le même itinéraire pour reprendre sa petite galère, et rama dans les méandres venteux où se cachaient les cygnes sauvages. Les beaux volatiles blancs et noirs, petits et grands, évoluaient, paisibles, semblant questionner le fond de l'eau de leur cou périscope en point d'interrogation. Elle s'étendit, les jambes posées de part et d'autre du canot. La végétation semblait avoir paré son ciel d'un mur d'une hauteur infranchissable tant la pointe des joncs touchait les étoiles. Parfois, et elle en riait, un cygne venu en curieux penchait sur elle son tentacule. Ce fut l'obscurité qui l'obligea à rentrer. L'Alioth avait allumé ses feux. Alex la cueillit dans ses bras. Ils s'embrassèrent longuement.
-En fait, dit-elle, ce paysage possède les couleurs et l'apparence d'une huître ouverte. Regarde, les plages immaculées sous le vert sombre des arbres forment la coquille. Le liseré noir, tu sais celui qui bouge lorsque l'on met du citron, c'est la ligne d'algues oubliées sur la plage par la mer. Le cœur du fruit beige ou gris ou vert, c'est le fond du bassin qui baigne dans un peu d'eau salée sur un fond translucide.
-C'est le paradis.
-C'est un point de vue. Ce pourrait être un paradis. Tout dépend. Avec les huîtres ou les paradis l’écœurement n'est jamais bien loin ! T'imagine un monde de perfection pour tous : pour le bonheur des saints, des pervers, des sadiques, et des psychopathes. Chacun son paradis ? La gratuité du paradis ?
-Je te trouve bien amère. C'est beau, simplement beau, c'est mon paradis !
- Justement.
Il ne releva pas. Il croyait comprendre. Il était blessé. La lumière et la mer s'absentaient lentement. La sensation de sauvagerie du site s'accentuait avec l'installation du désert. Les ombres hachaient les parties unies du paysage au fur et à mesure qu'émergeaient les bancs de sables sur lesquels se couchaient épuisés, les voiliers amarrés aux corps morts. Des sarcelles tournaient à une vitesse folle autour de leur zone de repos habituelle. Les cygnes attirés par la curiosité ou la gourmandise, voguaient par dizaine à la rencontre de l'Alioth. Les bernaches, en vol innombrable, rejoignaient le parc à huîtres le plus proche en compagnie d'un couple de cigognes.
- Quel silence après la foule des régatiers. Il ne manque que les dauphins arrondis pour nous tenir compagnie.
L'odeur d’iode se mêlait à celle de la vase. Le fumet des moules en train de cuire, et l'habitude, dissipèrent les répulsions de Clara dans l’or de son troisième crépuscule français. Vu dans la transparence de son verre de vin, qu’elle levait machinalement devant ses yeux, le soleil explosait en un bouquet de flammes anguleuses. Les villages côtiers s'allumaient les uns après les autres dans les éclats musicaux d’une foire, les sonneries des cloches, un appel vers la lumière des hommes, et vers « l’autre » lumière !
Sur la table apprêtée pour un repas de fête, des bougies luttaient contre le vent. Leurs flammes vacillaient, semblaient devoir s’éteindre et au dernier moment flambaient, calmes et droites. Clara et Alex, silencieux au milieu des marais, face-à-face, entraient dans l'ombre fraîche et leurs visages noircissaient de bas en haut, semblant s'emplir du sombre vin de Bordeaux. Elle voyait les traits familiers d'Alex s'altérer, traverser les années, pour devenir ceux caverneux du vieillard qu'elle avait décidé ne pas connaître.
-A quoi penses-tu ? Demanda-t-il, désireux de rompre ce silence trop plein d'émotion.
-A nous.
-À cause de la carte que tu as reçu ce matin ? Il divorce c'est ça ?
-Oui et non. Non ! J'avais pris la décision, avant de recevoir cette carte, de... de quitter le navire. Ma vie est là-bas comme la tienne est ici.
La coque de l'Alioth, vieille bâtisse au repos, grinça sous les coups brusques d’un petit vent d'autan. C'était l'heure propice pour se raconter des histoires afin de refaire le film chacun à sa manière. Ils n'en avaient envie ni l'un ni l'autre. Alex pensa à son père, le cœur serré, car Clara venait de détruire en lui ce pan de vie, fait de souffrance et d'amour, qu'ils avaient maçonné ensemble lorsqu'il s'était retrouvé seul. Et sans trop savoir pourquoi il avait toujours pensé qu'elle était son cadeau du ciel : que son père mort l'avait choisi pour lui, qu'elle était la femme lointaine qui partagerait sa vie. Une femme de marin sans voyages ni cargos !
-Tu souris ? Je ne te vois plus tant la nuit est sombre.
-Je ne souris pas. Je m'y suis habitué depuis toujours. Pourquoi t’en vas-tu en fait ?
Clara s'attendait à une révolte et la résignation d'Alex lui alla droit au cœur. Elle ne sut pas quoi lui répondre. L'ordre des choses, l'harmonie qu’elle pensait trouver dans cette solution était pour beaucoup dans son choix. Mis en balance avec le sentiment de ne plus rien vivre de décisif le reste de sa vie, elle avait choisi cette harmonie, comme un moindre mal. Ils portèrent leur verre à leur lèvres et burent en silence ce vin rouge sacré qui scelle depuis toujours les communions des Hommes.

Le blanc :

Il y avait bien longtemps qu'il n'était plus passé personne sur la petite route des crêtes. Les vignerons avaient rejoint le village sur leur drôle de tracteur aux longues pattes arquées. La tiédeur du jour s'exhalait de toutes choses et il suffisait de mettre sa main contre le petit mur de soutènement du talus pour la sentir jaillir de la pierre. Toute la végétation semblait en attente d'aventure dans cette demi-heure entre chien et loup. L'homme blanc assis attendait avec elle, sans raison aucune. Il ne s'était jamais senti aussi perplexe qu'en ce moment. Les hirondelles avaient cessé leur folle ronde dans le ciel mauve, et les pinsons hurlaient de peur et de colère dans un taillis parcourut de frémissements étranges.
Le blanc en était là de ses réflexions lorsque sa peur prit une tournure cauchemardesque. Dans le grand soleil se noyant dans une rivière de bitume, un couple s'avançait. Un homme noir, grand et maigre, vêtu seulement d'un pantalon trop court, tenait d'une main une enfant, de l'autre une longue perche. C'était le même homme, la même petite fille qu'il avait tué là-bas, d'une rafale insignifiante de mitrailleuse lourde. Ils revenaient sans doute pour lui demander des comptes. Or il n'en avait pas tenu ! Pas à pas, inexorablement, leurs silhouettes s'approchaient bravement. Paralysé par la vision superbe de son ennemi l’homme blanc ne put se lever. Il trébucha dans la pente herbeuse et s'étala à plat ventre, se blessant la bouche sur les gravillons du bord de route. Un filet de sang dessina une croix dans les rides de son menton. Quand il osa enfin relever la tête l'homme incrusté dans le ciel rouge marmonnait. Il répéta d'une grosse voix les mots que l’homme blanc n'avait pas semblé entendre :
-Je vais vous...
Le noir leva sa perche comme l'aurait fait un guerrier de sa lance. L’homme blanc attendit le coup mortel, l'oreille dans les graviers. Mais le choc fut pour la terre dans laquelle se planta la pointe ferrée, la force du coup résonna dans les os de son crâne. Il sut alors qu'il était déçu !
-...Aider !
Il tendit sa main vers la main du noir comme vers celle de son père. Elle était chaude et douce ; une main enveloppante, rassurante, dans laquelle la main de la petite fille devait se perdre avec un immense réconfort. Les deux hommes furent face à face. Ils se regardèrent loin à l'intérieur d'eux, pendant un très long temps, sans agressivité. Finalement, le grand noir secoua tristement la tête sans dire un mot. La fillette dit :
-Papa ! Viens. Le jour va finir. Elle nous attend !
-A cette heure fifille, répondit-il de sa voix de basse un peu lugubre, elle est déjà passée !
L’homme blanc ne sut jamais de qui ils parlaient. Ils s'éloignèrent d'un pas égal sur la route descendante et s'effacèrent dans les plis du paysage devenu un sombre étang.
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Utilisateur désactivé · il y a
Une belle histoire, qui n'enlève rien au dialogue chargé d'émotion + 1
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Christian Chaillet · il y a
Merci beaucoup.
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Philhen · il y a
Ayant été au Tchad pour faire la guerre pour les intérêts de la France, ce texte traduit des émotions que ceux qui n'ont jamais eu à se battre pour survivre ne peuvent connaître et tant mieux pour eux mais attention la vie n'est pas toujours un fleuve tranquille...
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Christian Chaillet · il y a
Merci PHG, grosses bises.
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