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Le rôti était cuit à point

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Claire Le Coz

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FINALISTE
Sélection Jury

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Pourquoi on a aimé ?

Découvrez la personnalité délicieuse de Roger ! Vous allez tomber sous son charme, comme Marie, une épouse respectueuse et aimante... Un récit ...

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19h15

Roger rentre de sa journée de travail.

Il se gare, les quatre roues bien alignées, détache sa ceinture de sécurité, sort du véhicule, en fait le tour et enfin se décide à enclencher la fermeture des portières. Il inspecte ensuite la petite cour, l’allée de graviers blancs, les jardinières de fleurs, englobant chaque détail d’un seul coup d’œil.

Il y a quelques feuilles mortes qui traînent par ci par là. Il va en parler à Marie.

19h20

Roger passe la porte du pavillon.

Marie est là qui l’attend, fidèle au poste, comme chaque soir de semaine.

19h21

Marie débarrasse Roger de son manteau, l’accroche sur le portant à sa droite, aide Roger à se déchausser, lui passe ses chaussons, et reçoit un baiser sur le front en se redressant.

19h25

Roger passe au salon. Marie sur ses talons.

Sur la petite table près du fauteuil de Roger l’attendent son étui à lunettes et son journal.

Roger s’assoit, soupire d’aise. Qu’il est bon de rentrer chez soi après une journée harassante et de retrouver ses petites habitudes !

Roger travaille aux impôts. Il est inspecteur.

Un dur métier, surtout de nos jours. Ses nerfs sont mis à rude épreuve.

Heureusement il peut se ressourcer dans la chaleur de son foyer, ici aucun imprévu.

Marie reste debout et sourit.

Il faut attendre, ne pas brusquer.

19h30

Roger demande à Marie de lui donner son journal et ses lunettes. Ceux-là mêmes qui se trouvent précisément à vingt-cinq centimètres de sa main gauche.

Marie s’exécute, et dans la foulée se dirige vers le minibar.

— Tu prendras bien quelque chose mon chéri ?

Évidemment, Roger prendra un verre de Sherry, comme chaque soir, il sera 19h35 précises.

19h36

Alors que Marie s’apprête à rejoindre la cuisine pour vérifier la cuisson de son rôti, celle des pommes de terre sautées avec un peu de persillade, laver la salade et préparer une vinaigrette maison avec de l’huile de noix, Roger toussote.

— Marie, il y a des feuilles mortes près des jardinières, et sur le chemin, cela fait désordre, il faudra t’en occuper demain.
Marie sourit.
— Bien sûr mon chéri, désolée, je n’ai pas fait attention.
— Ce n’est rien, je suis là pour ça. Pour les détails n’est-ce pas ? En toute chose il faut un maître d’œuvre et un exécutant, c’est comme cela que cela fonctionne.
— Évidemment.
— Tu peux y aller maintenant, nous ne voudrions pas que le dîner que tu t’es donné du mal à préparer soit fichu, n’est-ce pas ?

Marie acquiesce.

19h40

Il reste cinq bonnes minutes à Marie.

Elle vérifie la cuisson du rôti : à point, l’arrose généreusement pour que la viande ne soit pas trop sèche et reste tendre, remue les pommes de terre et éteint le feu, termine d’essorer la salade et s’attaque à la vinaigrette.

19h45

Le journal de Roger est plié, ses lunettes rangées dans leur étui, les pieds de Roger sous la table.

Marie sert la salade, puis le reste du repas. Le menu du mardi, invariable, élaboré par Roger et exécuté par Marie.

La viande est excellente, Roger en fait l’éloge, il n’est pas ingrat. Il faut savoir s’adonner à la flatterie de temps à autre. Marie a les joues rosées ce soir. Une petite lumière dans le regard. Roger repaît et satisfait songe même à la rejoindre dans son lit, une fois n'est pas coutume, aux alentours de vingt et une heure trente, sans aucun doute.

20h15

La table est débarrassée, à l’exception de l’assiette à dessert de Roger qui termine sa part de tarte aux pommes. Marie y a rajouté un peu de cannelle, comme le faisait la mère de Roger. Marie déteste la cannelle, mais une tarte aux pommes sans cannelle n'est pas une tarte digne de ce nom pour Roger.

À cette heure-ci, Marie revient avec la laisse du chien qu’elle donne à Roger. Roger aime marcher dans le quartier après son repas, l’occasion de se détendre, d'entretenir sa forme physique et de digérer, tout en faisant marcher son fidèle compagnon. Au pas.

20h16

Marie revient à la cuisine. Elle a une petite minute de retard.

Elle s’assoit en face de Roger, un verre de Sherry à la main.

D’abord Roger ne comprend pas, un peu comme s’il regardait se jouer un film dont il n’aurait que les images, sans le son. Sans la compréhension exacte de la scène.

Marie sourit, grand. D’habitude ses sourires sont des lignes droites, bouche close, mais ce soir Marie sourit de toutes ses dents. Elle prend une gorgée de Sherry, humm que c’est bon ! Elle s’adosse à sa chaise, elle fermerait bien les yeux, mais il serait dommage de ne pas profiter de la tête que fait Roger. Il a pris soudain une légère teinte rosée lui aussi, ça fait ressortir ses yeux, pense Marie. Ses grands yeux bleus, la première chose qui l’avait séduite chez ce grand homme élégant.

20h20

Roger ne perd pas son sang-froid. Il garde sa contenance malgré cette femme inconnue qui lui fait face, pas son épouse, pas cette femme docile et agréable, d’humeur égale et à ses petits soins chaque jour, une autre que Marie assurément, outrageante, grossière.

Marie sirote son Sherry avec délice, et fait claquer sa langue.

C’en est trop pour Roger !

— Mais enfin tu veux bien me dire ce qu’il se passe ?

Marie sourit.

— Mais rien du tout mon chéri, tu le vois bien, je sirote juste un bon verre tout comme toi, très bon ce Sherry, tu as vraiment un excellent goût.

Roger fonce, du rosé il est passé au rouge. Il ne sait plus trop comment agir, réagir, une tempête le secoue, divisé entre l’envie de gifler Marie et celle de garder le contrôle. Le contrôle, la maîtrise, les choses fixes, il ne va pas tomber dans ce piège, celui de l’émotion facile, du coup de sang. Non. Marie le met à l’épreuve, Marie ou le seigneur, ou bien le diable, qui sait ? Peut-être est-ce un de ces symptômes féminins, une faiblesse de l’âge, un coup de chaud, quelque chose d’hormonal ? Il ne faut pas céder à la colère. Agir comme à l’habitude. Elle va bien finir par retrouver sa raison. Demander pardon. Oui elle va regretter. Il ne faudra pas passer l'éponge trop vite, ne pas être trop dur non plus. La juste sanction, mesurée. Pour l'instant, lui rappeler les convenances, en douceur.

— Et la laisse ? Et le chien chérie ? Regarde un peu l’heure...
— Oh l’heure, je ne vois plus rien, s’esclaffe Marie. Je n’ai pas l’habitude de boire, tu le sais. Bien dommage d’ailleurs, si j’avais su avant... C’est divin, ça me chauffe la gorge et les cuisses, et tout l’intérieur.

20h30

Roger tire sur le rouge foncé maintenant, c’est rigolo. Marie ne pensait pas qu’un visage pouvait se contracter de la sorte, encore moins celui de Roger. On dirait ses yeux sur le point d’imploser. Il parait tout boursouflé, comme les crapauds quand ils se sentent menacés.

— La laisse Marie, s’il te plait !

Le ton est ferme.

— La laisse ? Elle sur le portant de l’entrée, tu le sais bien. Je crois que je vais me servir un autre verre, c’est raisonnable tu penses ?

Roger se lève, figé, il ne répond pas. Il ne peut pas, les mots sont coincés, son cœur s’affole, draine le sang, il sent comme un afflux, un gros bouillon, une douleur sourde qui lui compresse les tempes. Il prend une respiration profonde, tente de maîtriser ses tremblements, tout ce qui agite ses membres, tout ce qui en lui l’enjoint à saisir Marie par les cheveux. La secouer, la faire revenir à elle, chasser cette insolente, cette vulgaire. Qu’est-ce qu’il se passe bon sang ? Roger se dirige vers l’entrée, Marie, sur ses pas, vers le salon, son verre à la main. Tandis que Roger cherche et appelle le chien, Marie se ressert un verre et retourne à la cuisine.

20h35

Roger a beau appeler, le chien n’apparaît pas.

Comment est-ce possible ? Qu’est-ce qu’il se passe dans cette maison ce soir ?

Son Jack Russell, qu’il a très originalement baptisé Jack, accourt dès le premier appel à l’habitude, quand il ne le devance pas.

20h37

Roger revient à la cuisine.

Marie a le regard flou, elle sourit et a déboutonné deux boutons de son corsage. Ses cheveux toujours tirés à quatre épingles et ramassés en chignon impeccable sur sa nuque sont relâchés. Des vagues floues, brouillonnes, autour de ce visage à l’habitude angelesque.

Roger écarquille les yeux malgré lui. Bredouille malgré lui.

— Je ne trouve pas le chien.

Marie sourit, encore, un sourire inhabituel, provocant.

— La viande était tendre n’est-ce pas ? lance-t-elle en ricanant.

Elle rit encore, plus haut, plus fort. Marie n’est plus que soubresauts, son corps s’agite, les rires l’étranglent presque. Roger a de plus en plus de mal à se contenir, saisir cette gorge, serrer, la faire taire, qu’est-ce qu’elle vient de dire ?

— Je ne comprends pas, murmure-t-il, toujours debout, les bras ballants.
— C’est pourtant limpide, rétorque Marie en retrouvant son souffle, d’autant pour quelqu’un qui a le sens des détails comme toi. Je dois avouer que tu me déçois un peu Roger, et ne prends pas cet air de chien battu...

Marie marque une pause, et rit à nouveau.

— Je te pensais plus perspicace...

Les yeux de Roger s’affolent, ils vont de Marie, au plat, du plat à Marie. Il repose sur la gazinière, le reste du rôti, un Tupperware, une cuillère et le pic à viande juste à côté, ce dernier objet capte Roger, quelque chose l’attire...

— Ne me dis pas que...
— Ah, enfin tu percutes ! Bien Roger, très bien. Veux-tu donc aller ranger cette laisse et venir t’asseoir, maintenant que tout est plus clair. Oh, et tu pourrais peut-être en profiter pour nous resservir un verre, qu’en penses-tu ?

20h45

Roger est proche du violet maintenant. C’est vraiment incroyable, toute cette palette de couleur par laquelle il est passé ce soir ! Marie lape la dernière goutte de son verre, alors que Roger se saisit du pic à viande. Un tournant inattendu, quoique... se dit Marie tandis qu'un Roger fiévreux menace sa gorge.

— Tu vas m’arrêter ça tout de suite ! Tu m’entends ?

Il hurle, ça le fait postillonner. C’est la première fois que Marie entend Roger hurler, ça l’inspire, elle passe une main sur son visage. Roger tremble, le pic à viande tremble sur la gorge de Marie qui reste totalement indifférente. Impassible. C’est facile, cela ne demande même pas d’effort. Elle a eu un bon modèle il faut dire. Un modèle de premier choix, impassibilité et maîtrise, mesure et rigueur, indifférence polie en toute circonstance.

— Où est mon chien, bordel de merde !

Un juron ! Magnifique ! Un juron dans la bouche de Roger, divin. Ça rattrape un peu cette incrédulité gênante, pour ça vraiment quelle déception !

Marie ne répond pas, elle se contente de fixer avec un sourire le ventre de Roger qui tressaute juste à hauteur de ses yeux. Il met un temps, Roger, à capter ce regard, mais il le capte, voilà qu’il lui attrape les cheveux de son autre main, qu’il tire sa tête en arrière, qu’elle sent le pic à viande proche de lui transpercer la gorge. Aller, qu’on en finisse, yeux dans les yeux, en beauté. Ce regard ravagé vaut bien le sacrifice.

20h55

Soudain une grimace plus marquée agite les traits déformés de Roger. Marie sent sa prise se relâcher, ses cheveux s’échapper des mains de Roger qui vacille, titube en s’écartant, le pic à viande tombe au sol dans un charmant fracas. Marie se lève et Roger tombe à genoux. Cocasse, cette nouvelle situation. Digne d'une peinture, d'une comédie dramatique, elle devrait prendre une photo !

— Cesse de faire l’enfant et relève-toi, argue-t-elle.

Roger semble vraiment mal en point, il se tient le bras, la poitrine, relève ses yeux vers Marie. Trop facile. Téléphoné ! Ah non vraiment, quelle déception ! Roger se tord comme un ver sur le carrelage immaculé, il bave même un peu, dégoûtant ! Gênant. Marie le laisse là et s’en va se servir un troisième verre.

21h00

Roger est mort. Tout pâle tout raide, les yeux grand ouverts.

Marie les ferme, ça fait désordre.

Ah, ce cher Roger ! Ponctuel, réglé comme une horloge. Il faudra trouver une épitaphe en rapport, quelque chose avec le temps qui passe, oui, une jolie phrase, ça lui aurait fait plaisir. Marie ramasse le pic à viande, remet les chaises en ordre, s’apprête à appeler les secours... Elle repose son verre, elle va peut-être d’abord aller promener le chien non ? Deux heures qu’il est enfermé dans la remise tout au fond du jardin, le pauvre.

PRIX

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Image de Laurence Delsaux
Laurence Delsaux · il y a
Ouf pour le chien ! La cuisine, carrefour de tous les possibles
·
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jc jr · il y a
J'ai beaucoup apprécié le souci du détail, minute après minute, dans cette vie millimétrée, ordonnée et rangée, jusqu'à ce que Marie révèle sa perfidie, son véritable caractère et sa mise en scène diabolique. Sa distance pendant le supplice de Roger renforce le tableau et lui donne un aspect irréel. Quant à l'histoire du chien, elle est tout bonnement délicieuse. Merci pour cette lecture et bienvenue sur ma page quand vous le voulez.
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Image de Charieau
Charieau · il y a
j'adore la chute et toute l'histoire.
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Image de Ratiba Nasri
Ratiba Nasri · il y a
Une excellente histoire avec une chute à mourir... qui me va très bien ;-)
Bravo Claire !

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Image de M. Iraje
M. Iraje · il y a
Un excellent repas, même si ... J'en ai repris deux fois ...
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Thara · il y a
Bonne chance pour votre nouvelle dans cette belle finale...
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Clé des songes · il y a
Bien écrit. Une fin surprenante.
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Jean-Lou Monot · il y a
bien noir bien raide..ce texte a du chien!
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Fred Panassac · il y a
Le chien...acteur malgré lui de ce scénario aussi efficace que machiavélique. Belle découverte que ce thriller domestique. La corde, à force de tirer dessus, s’est rompue, bravo pour ce voyage au pays de la révolte !
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Image de Viviane Claire
Viviane Claire · il y a
Quand la routine dérape ... une vie trop rangée qui vire au cauchemar ! Bravo ! Mes voix avec plaisir.
Si vous avez le loisir de visiter ma page ....

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