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Le ronflement sourd des diesels

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Dan Mézenc

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La grille était restée entrouverte. Rouillée, tombant presque en poussière. Tout ce que m’avait raconté Minna me revenait en mémoire. J’avais douze alors, j’écoutais en tremblant ses histoires terrifiantes, mais malgré ma peur - que je cachais du mieux que je pouvais- je n’aurais laissé ma place à personne !
C’est peut-être pour retrouver Minna après toutes ces années que, sans vraiment réfléchir, je me suis glissé dans l’entrebâillement.
Devant moi s’amorçait une longue avenue et je distinguais dans la brume du matin les contours indéfinis du manoir que ses récits d’autrefois évoquaient invariablement.
Je commençai à avancer doucement. Le gravier crissait sous mes pas prudents. A droite j’aperçus un étang dont les abords étaient mangés par de hautes herbes et des ronces enchevêtrées. Le parc du manoir était à l’abandon. Je frissonnai. Un vent léger portait une fine bruine.
J’étais arrivé la veille de New York et le TVG m’avait emmené à Nantes où j’avais passé la nuit dans un hôtel du centre ville. Puis j’ai retrouvé avec peine, le manoir, sur la route du Guilvinec à Plomeur. Il m’avait fallu chercher. Rien ne l’indique. Une haute futaie de peupliers le cache de la route.
Je n’étais pas revenu en France depuis de nombreuses années. Seule la disparition de Minna et son enterrement demain dans le petit cimetière du Guilvinec m’avait poussé à faire le voyage. Minna, ma grande sœur !

Je suis né au manoir, mais je n’en ai pas de souvenirs. Peu après ma naissance mon père, le baron Pierre de Tuguelec, a quitté la Bretagne et la France, avec ses deux enfants. J’avais un an quand nous sommes arrivés à New York. C’était en 1964, tu avais seize ans, Minna, ma grande sœur.
J’ai mis longtemps, Minna. Mais j’ai tout compris. Je crois. Pourquoi New York, pourquoi nous étions partis, pourquoi Maman n’était pas là. Il m’a tout dit ce salaud et je l’ai tué. Je l’ai étouffé simplement, avec un oreiller. Je ne pouvais plus. Il avait quatre-vingt-quatre ans. Il était grabataire, fini. Cela n’a pas duré longtemps. Un simple souffle envolé. L’infirmière n’a rien vu. Puis j’ai quitté l’hôpital et je l’ai enterré, accompagné de quelques anciennes relations et d’une poignée d’inconnus. Lui le baron Pierre de Tuguelec, ce salaud, cette ordure, dans sa boite en bois, dans son trou recouvert de terre et d’herbe dans un cimetière sinistre de la banlieue de New York. Enfin !
Et toi Minna, tu as quitté New York dès que tu as pu, tu m’as laissé seul, avec lui là-bas pour revenir vivre ici dans cette Bretagne que je ne connais pas. Tu habitais cet antique manoir, la propriété de la famille, tout simplement. Tu y as vieilli, tu y es tombée malade et tu es morte avant-hier à l’hôpital de Quimper.
Je n’avais plus de ce manoir que les images des histoires que tu me racontais dans notre petite chambre de l’appartement de New York. Des histoires qui me faisaient rire, qui me faisaient trembler d’effroi aussi. J’avais douze ans quand tu es partie, tu en avais vingt-sept. Minna, ma grande sœur. Après ton départ plus personne ne m’a raconté d’histoire. Le père, ce salaud, avait trouvé une gouvernante pour s’occuper de moi. Je ne l’aimais pas.
Je me rappelle les histoires que tu me racontais, Minna. Celle des lapins qui mourraient parce que soudain surgissait devant eux un mur immense et infranchissable, qui se retournaient vers leurs poursuivants, de méchants chasseurs. Sans pitié, les chasseurs levaient leur fusil et tuaient les lapins. Je les imaginais ces lapins, doux et tendres, le regard implorant la pitié des chasseurs. Et les chasseurs froids et méchants qui ne baissaient par leur fusil. Je sais que tu as retrouvé les douilles des balles qui ont tué les lapins, Minna. Je le sais maintenant. Il m’a tout dit avant que je ne l’étouffe.
Et puis il y avait l’histoire pour me consoler, celle où tu me racontais comment le plus méchant des chasseurs était puni et enfermé dans le caveau du manoir jusqu’à la fin de ses jours. Je vais entrer dans le manoir et descendre dans le caveau. Je veux voir la terre encore meuble, la gratter et retrouver les restes du méchant chasseur. Je sais que tu les as découverts un jour qu’il fallait aller chercher quelques conserves et que tu as pris de le temps de gratter la terre battue qui recouvrait le sol. Cela aussi il me l’a dit le salaud.

J’ai poussé la porte d’entrée. Nul n’avait jugé bon de la fermer à clef. Le manoir était sombre et y régnait une odeur de vieille moisissure. J’ai ouvert quelques volets de bois vermoulu, ouvert quelques fenêtres branlantes. Minna était déshéritée, pauvre ; elle survivait dans cette maison trop grande et n’avait pas les moyens de l’entretenir. Son corps était mangé par le cancer comme sa demeure par la ruine. Quelques pauvres meubles, une table bancale, un vieux frigidaire. J’ai grimpé le large escalier qui monte à l’étage. C’est là, dans la petite chambre tout de suite à droite que vivait Minna. Celle que l’on peut encore chauffer facilement quand les automnes sont précoces et humides et que les hivers sont froids. Au milieu, le lit de Minna, puis une table, quelques livres, de vieux magazines et des restes de médicaments que devait apporter une infirmière dévouée. Quelle vie as-tu eu ici ? Minna. Je suis allé jusqu’aux autres chambres, vides, à peine un rai de lumière passait-il entre les fentes des volets. La pluie traversant par endroit la toiture avait laissé quelques auréoles crasseuses sur les parquets poussiéreux. J’ai compris Minna. J’ai compris dans quelle pauvreté tu vivais dans cette bicoque en ruine. J’ai compris que c’était mieux ici. Malgré tout. Mieux que continuer de vivre avec nous à New York. Mieux que de faire semblant.
Derrière la maison, on distinguait les traces d’une allée qui menait jadis au fond du parc. Les arbres du parc étaient superbes. Certains seulement, secs, frappés par la foudre ou la maladie. J’enjambai les hautes herbes mouillées qui avait envahi l’allée. Les chaussures spongieuses et le pantalon détrempé, je suis arrivé au pied du long mur de pierres qui clôt le parc. Par endroit des pierres étaient tombées, quelques trous béants permettaient de voir les prés alentour. Je les ai cherché mais je ne les ai pas trouvées les douilles, Minna. Trop loin, trop vieux. Rongées par la rouille, disparues, enfouies dans la terre. Je ne les ai pas trouvées. Et pourtant, comme j’aurais aimé sentir leur froideur métallique au creux de ma main.
De retour au manoir, j’ai trouvé l’escalier qui mène à la cave. Quelques vieux outils y étaient entreposés, quelques vieilles choses qu’on ne s’était jamais résigné à jeter, quelques vieilles bouteilles et boites de conserves alignées sur des planches de bois disloquées. A la lumière de la faible ampoule du plafond, j’ai fouillé le sol, partout. La terre y était uniformément dure et tassée. J’ai cherché du bout de ma chaussure un trou, un endroit un peu plus meuble, un peu plus tendre. Je n’ai rien trouvé Minna. Rien. Les restes du lapin, disparus, enfouis dans la terre dure. Plus rien, Minna. La terre trop dure, trop tassée.

Je le sais Minna et tu le savais aussi. Papa, cette ordure, me l’a dit avant de mourir. En 1943, trois résistants ont été parachutés d’un avion qui arrivait de Londres. Le vent les a amenés dans le parc du manoir. Papa trouvait Pétain trop faible, fricotait avec la Gestapo et les miliciens. Leborgne, le garagiste du village, son ami d’enfance avait pris la tête de la milice. Ils ont vu les parachutes atterrirent dans le parc, ont pris les fusils, les ont pourchassé jusqu’au mur et les ont fusillé sans sommation, sans hésitation. Je le sais maintenant Minna et tu avais trouvé les douilles des années après. Mais je sais aussi que Papa a tué Leborgne. C’était la libération. Papa est devenu résistant sur le tard. Les miliciens se cachaient, Certains parlaient pour sauver leur peau. Leborgne était un faible. Il fallait donc trahir Leborgne, l’empêcher de parler des parachutistes et du reste, des trafics, des saloperies. Papa l’a emmené dans la cave, l’a assommé et l’a enterré ici, là où je suis, cherchant vainement des traces de ce meurtre. Dans la confusion de la Libération, personne ne s’est inquiété de Leborgne. Mais tu as trouvé des traces, des ossements, bien des années plus tard, Minna. Tu savais Minna, comme je sais maintenant.

Minna, à New York, tu me racontais aussi l’histoire de la sirène. Celle qui avait été pêchée par un horrible pêcheur. La sirène cherche un vrai prince charmant et ne veut pas devenir la femme de l’horrible pêcheur. Alors le pêcheur attrape la sirène. La sirène s’échappe mais perd une des ses nageoires. Elle plonge dans la rivière mais ne peut plus nager et se noie. Alors le pêcheur est puni et doit s’enfuir de l’autre côté de la mer. C’était une histoire triste. J’ai compris, Minna. J’ai compris comment Maman avait disparu. Maman, la sirène. C’est Papa qui l’a tuée. Il me l’a dit et il m’a dit pourquoi. Et toi aussi tu savais pourquoi. On a retrouvé le corps de Maman dans l’étang très longtemps après sa disparition.
Les langues ont commencé à se délier, tu comprenais beaucoup de choses, tu étais grande, j’avais un an. Le pays jasait. Alors Papa nous a emmenés à New York. Il y connaissait des gens. La ville était grande. On y a vécu planqués. Papa s’est fait oublier.

Il a tué les trois résistants, ce salaud. Il a tué Leborgne, cette ordure. Il a tué Maman, à cause de moi, le fumier. Maman dont je n’ai pas de souvenirs. Ta Maman. On n’avait pas de photo d’elle à New York. Oubliée, effacée, disparue volontairement des mémoires. Et toi, Minna, tu viens de mourir. Je suis seul maintenant dans cette Bretagne inconnue, dans ce manoir en ruine pleins de fantômes. Je voudrais aller jusqu’à l’étang, voir où ce salaud l’a noyée. Mais les ronces m’en empêchent.

Une dernière chose Minna. Une dernière chose qu’il m’a dite, pendant que j’appuyais l’oreiller sur sa vieille face ridée. Dans son anglais atroce, quelques mots sont sortis de sa bouche, les derniers : « Minna is your mother ». Je pleurais des sanglots secs et j’ai appuyé, appuyé de toute mes forces jusqu’à ce qu’il crève.

Demain, je vais t’enterrer, grande sœur. Demain, je vais t’enterrer, Maman.

Et puis j’irai au Guilvinec m’asseoir sur la jetée et regarder les chalutiers sortir du port et partir vers le large, dansant au gré des vagues dans le ronflement sourd des diesels.

PRIX

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Annie Thibault · il y a
Et bien on en ressort un peu oppressée, mais une bonne lecture
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Dan Mézenc · il y a
Merci!
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Gabsal · il y a
très beau texte. j'aime beaucoup le titre. un vote en plus
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Dan Mézenc · il y a
Merci!
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Michèle Harmand · il y a
Une histoire terrible mais captivante. Elle a mon vote:)
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Dan Mézenc · il y a
Merci!
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Gil · il y a
Récit captivant, suspense bien entretenu. J'ai bien aimé l'idée d'associer 2 contes à 2 atrocités réelles.
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Dan Mézenc · il y a
Merci!
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Marie Lacroix-Pesce · il y a
Mon vote pour vous aider à appuyer encore plus fort sur cette face immonde!
Un texte qui déchire!
Peut-être aimerez-vous découvrir ma poésie...

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Dan Mézenc · il y a
Merci
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Dan Mézenc · il y a
Merci!
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Lyne Fontana · il y a
j'aime beaucoup.
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