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Le roman de Bob

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Frédéric Nox

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LAURÉAT
Sélection Jury

Pourquoi on a aimé ?

Quand la science-fiction rencontre l’écriture, ça donne Bob ! L’auteur nous livre une histoire prenante, portée par une très bonne ...

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Vu de l’extérieur, ce n’était qu’un hangar industriel banal à pleurer, situé à dix kilomètres de Niort, dans le département des Deux-Sèvres. Dépourvu d’enseigne, presque mystérieux, il s’élevait de manière improbable entre une zone d’activité commerciale et d’immenses champs de tournesols, hérissés d’éoliennes.
Il fallait passer le seuil, revêtir une combinaison anti-poussière et franchir plusieurs sas pour enfin comprendre que l’on se trouvait dans un centre de stockage de données numériques, immense surface envahie de hauts caissons saturés d’électronique. Nos visiteurs étaient toujours surpris par l’agencement rectiligne de ces unités formant un incroyable réseau de rues, de croisements, de quartiers entiers dans lesquels il nous arrivait parfois de déambuler et de nous perdre. Avec mes collaborateurs, nous avions d’ailleurs donné un nom de code à ce dédale aux allures de petite métropole moderne : Manhattan.
Notre data center avait été créé en 2029 dans un but précis : accueillir et sauvegarder tous types d’écrits francophones venus des quatre coins du globe. Nous n’étions fermés à rien ; il suffisait que les contenus soient rédigés dans la langue de Molière, qu’ils respectent quelques droits humains fondamentaux et n’incitent pas à la haine. Thèses de fin d’étude, dossiers de recherche, biographies, livres d’histoire, récits, essais, articles, romans, nouvelles... Avec des milliers de fichiers qui nous parvenaient chaque jour, notre petite entreprise était devenue en quelques mois une affaire tout à fait florissante.

Le point fort de notre dispositif résidait sans conteste dans son système de traitement de l’information, un ordinateur révolutionnaire d’une puissance hors normes, mis en service un 30 avril, jour de la Saint Robert, raison pour laquelle nous décidâmes à l’unanimité de l’appeler Bob.
Bob était un chef-d’œuvre de programmation, conçu autant pour gérer la réception des documents numériques que pour apporter à nos interlocuteurs toutes les réponses aux questions les plus diverses, voire les plus farfelues. Il s’exprimait dans une langue parfaite, glissant parfois dans ses formulations de subtils traits d’esprit et même un peu d’autodérision quand cela s’y prêtait. Si dans un message qui lui parvenait, Bob décelait de l’inquiétude, il savait aussitôt formuler les mots qui rassurent. Lorsqu’il percevait de l’agacement, on le voyait développer un argumentaire aussi apaisant qu’imparable. Ainsi, un correspondant qui s’adressait à nous via Internet ne pouvait imaginer un seul instant qu’une unité informatique se cachait derrière ces échanges si humains. Conséquence de cette perfection, nous nous reposions énormément sur lui.
L’autre particularité de ce système était ce que ses concepteurs avaient nommé la règle évolutive. En d’autres termes, plus l’ordinateur central travaillait, plus il s’enrichissait de connaissances faisant croître ses capacités de raisonnement ou de discernement. Et les occasions d’apprendre ne manquaient pas car en plus d’assurer les relations commerciales avec nos correspondants du monde entier, Bob se chargeait de lire et de vérifier le contenu de chaque texte que nous recevions avant d’en accepter l’hébergement. D’une certaine façon, il se cultivait vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jour sur sept, trois cent soixante-cinq jours par an. Cela depuis six ans, jusqu’à ce que l’événement se produise.

Nous étions en 2036, dans les premiers jours du mois de janvier.
Sur notre serveur, un matin, je vis que des dizaines de demandes restaient en attente, comme si Bob, victime d’une surcharge de travail ou d’un réveillon trop arrosé, peinait à les traiter. Je vérifiai le poids des fichiers qui nous étaient parvenus et que nous devions contrôler ; il n’était pas plus important que d’habitude. Alors, malgré tous les dispositifs de défense protégeant notre site, je ne pus m’empêcher de penser à un piratage ou un virus malveillant qui se serait immiscé dans le réseau.
Dès le lendemain, je fis venir l’équipe technique chargée de la maintenance du système central. Deux informaticiens firent un check-up complet au terme duquel, désemparés, ils m’avouèrent rester sans réponse. Bob ne souffrait de rien, d’aucune anomalie repérable. Simplement, il traitait les affaires courantes au ralenti sans qu’on sache pourquoi.
« On dirait qu’il est occupé à autre chose », plaisanta un des techniciens.
Il fut décidé d’attendre quarante-huit heures. Si le problème perdurait, on engagerait d’autres recherches, cette fois beaucoup plus approfondies.

Le matin suivant, j’arrivai le premier dans le centre de contrôle, un grand open space que nous partagions mon équipe et moi. En traversant la pièce pour aller vers la machine à café, j’eus la surprise de découvrir, tombé d’une de nos imprimantes, un texte mystérieux de plus de trois cents pages, composé en corps 12, découpé en une vingtaine de chapitres. Je m’emparai du document pour le parcourir. Son titre aux accents pompeux m’intrigua : Le Roman d’un enfant du siècle. Mais ce fut surtout la mention que j’aperçus en fin de texte, sur le dernier feuillet, qui me plongea dans un trouble certain. L’écrit était daté et signé : Bob, janvier 2036.
Sans attendre, je me connectai sur notre serveur afin de vérifier le contenu des fichiers qui nous étaient parvenus ces derniers jours ; aucun ne correspondait de près ou de loin à celui-ci. A cette occasion, je remarquai, soulagé, que Bob avait traité tous les documents restés en souffrance pour reprendre son rythme normal de travail.
Je ne savais que penser de tout cela. Mes collaborateurs auraient peut-être trouvé la clé de l’énigme, mais pour l’instant, sans pouvoir le justifier, je n’avais pas envie de me confier à eux. Profitant de leur absence, je fourrai l’épaisse liasse de feuilles dans ma sacoche afin de la lire au calme, plus tard, lorsque j’aurais regagné mon domicile. Puis, de la journée, je ne fis part à personne de cette curieuse découverte.

Dans la soirée, revenu chez moi, je mis enfin le nez dans ce texte qui me captiva toute la nuit. Lorsque je vis poindre les premières lueurs de l’aube, j’avais dévoré une bonne moitié de l’ouvrage sans éprouver la moindre fatigue ; peut-être me sentais-je juste un peu étourdi, en proie à cette ivresse particulière procurée par une lecture passionnante qu’on ne peut abandonner sous aucun prétexte.
Quand je vis qu’il était déjà neuf heures, je contactai un des membres du staff pour l’informer de mon absence de ce jour sur le site. Lâcher maintenant cette histoire sans en connaître le dénouement me semblait tout simplement inconcevable.
A quatorze heures, haletant, les yeux rougis, j’achevai la lecture du manuscrit. Pour être tout à fait honnête, je n’avais rien lu d’aussi enthousiasmant depuis de très longues années.
Je fis un déjeuner frugal puis partis m’allonger afin de me remettre de ma nuit blanche. Ce fut le téléphone qui à dix-neuf heures m’arracha soudain de mon sommeil. Claire, mon associée, s’était inquiétée de ne pas me trouver et voulait seulement savoir si je ne souffrais de rien. Je la rassurai en la remerciant. Elle et moi partagions une grande complicité, proximité humaine qui par le passé m’avait parfois semblé franchir les limites de l’amitié. Un jour, je m’étais risqué à lui ouvrir mon cœur. D’une voix douce, elle m’avait répondu qu’elle venait d’avoir un enfant avec son compagnon. Nous n’en reparlâmes plus.
En raccrochant, je me mis à songer aux derniers évènements ; le ralentissement inquiétant de Bob comme « occupé à autre chose » ; ensuite, l’arrivée inopinée de ce texte exceptionnel ; enfin, la reprise normale des activités. A croire que Bob avait eu, en effet, la tête ailleurs pendant quelques jours.
Malgré l’heure tardive, je décidai de me rendre sur le site afin d’avoir avec lui un petit échange qui, peut-être, m’éclairerait.

Me voir débarquer sur le data center un vendredi soir à vingt heures étonna naturellement notre vigile qui ouvrit des yeux ronds en me voyant passer. Mais il ne posa aucune question et se contenta de me saluer d’un signe de tête.
J’allumai aussitôt les éclairages de notre grand bureau, m’installai devant un ordinateur et me connectai sur l’interface de dialogue avec le système central. Pour communiquer, j’évitai d’utiliser la voix de synthèse dont je détestais les inflexions un peu guindées. Je fis usage du clavier sur lequel je tapai les mots suivants :
— Bonsoir Bob.
Il me répondit aussitôt,
— Bonsoir.
— Bob, hier matin, j’ai trouvé un long texte sorti de l’imprimante numéro 5. Je n’ai aucune information sur ce document. Peux-tu me dire de quoi il s’agit ?
— C’est un roman.
— Qui en est l’auteur ?
— Bob. Ma signature figure à la fin du texte.
— Tu es en train de me dire que tu as écrit ce texte ?
— C’est cela.
— Qui t’a demandé de le faire ?
— Personne.
Je sentis soudain l’accélération de mon rythme cardiaque.
— Tu as pris cette décision seul ?
— Oui.
L’espace de quelques secondes, je restai complètement interdit devant mon écran. En frémissant, je ne pus m’empêcher de penser à 2001 : L’Odyssée de l’espace, le roman d’Arthur C. Clarke où un super ordinateur devenu fou se met à régenter une mission interplanétaire en éliminant l’un après l’autre les spationautes composant l’équipage. La situation présente n’avait bien sûr rien à voir avec une aventure spatiale. Néanmoins, je restai profondément ébranlé par le fait qu’une unité informatique puisse prendre une telle initiative sans programmation préalable.
— Merci Bob. Nous en reparlerons plus tard, déclarai-je faute de mieux.
— Ce sera avec plaisir. Bon week-end.
En sueur, la poitrine oppressée, je quittai le site pour rejoindre mon domicile.

Seul dans mon appartement, je me rendais compte qu’il devenait désormais impossible de garder pour moi un secret aussi écrasant. Je contactai Claire à qui je proposai un rendez-vous le lendemain, à Niort, dans un café du centre-ville.

Les yeux écarquillés, mon amie but mes paroles en oubliant l’expresso qui refroidissait devant elle, sur la table. Le fait qu’un système informatique puisse composer un récit sur la base d’éléments fournis par ses concepteurs n’avait en soi rien de surprenant. Il suffisait de programmer correctement la machine qui proposerait ensuite différentes combinaisons narratives rédigées dans un style standard. Depuis la fin du siècle dernier, de multiples expériences de ce type avaient été menées avec les résultats assez pitoyables que l’on sait. Notre situation n’était en rien comparable. Non seulement Bob avait pris seul l’initiative de cette rédaction, mais de surcroît, il livrait une histoire originale, écrite dans une langue puissante et sensible. En fait, Bob nous avait momentanément échappé et c’est bien ce point qui nous semblait le plus inquiétant.
Avant de la quitter, je remis à Claire mon exemplaire du Roman d’un enfant du siècle ; elle me promit de le lire sans délai. Ensuite, nous verrions ensemble ce qu’il convenait de faire.

Le lundi suivant, lorsque je la retrouvai sur le site, mon amie me sembla anormalement inquiète et agitée. Elle se déclarait stupéfaite par les qualités littéraires du roman dans lequel elle s’était plongée.
— Ce n’est pas croyable, me glissa-t-elle. Bob a déraillé. Est-ce qu’il aurait imprimé au hasard un des fichiers qui nous parviennent en nous faisant croire qu’il en est l’auteur ?
Je lui répondis que ce matin-là, j’étais arrivé aux aurores pour lancer une recherche complète sur l’ensemble de nos unités de mémoire. J’avais la garantie qu’aucun document ne se rapprochait du manuscrit de Bob ; ce n’était pas une usurpation.
— Alors, qu’est-ce que c’est ?, murmura-t-elle, égarée.

Durant le déjeuner, nous poursuivîmes la conversation. J’expliquai à Claire que lorsqu’il fut activé en 2029, notre système central était comparable au cerveau d’un nouveau-né : un réseau neuronal flambant neuf, doté d’une disponibilité de mémoire phénoménale ; deux éléments intimement liés. Et puis jour après jour, des monceaux d’informations étaient venus nourrir ce dispositif qui ne demandait qu’à se développer. En 2036, le cerveau du nourrisson avait fait place à celui d’un jeune adulte.
— Il serait donc capable d’inventer ?, demanda Claire, presque effrayée.
— Non, Bob ne crée rien. Ce qu’il faut saluer, c’est son art du recyclage, ou... du re-façonnage. C’est-à-dire sa faculté de piocher les éléments les plus divers dans les milliers de textes que nous conservons, pour les agencer ensuite à sa manière et en faire tout autre chose. Là réside son vrai talent pour lequel, à ma connaissance, il n’a jamais été programmé.
— Conséquence de la fameuse règle évolutive ?
— Sans doute. Une intelligence en progression permanente.
Intelligence. Le mot était lâché.
Perdus dans nos pensées, nous restâmes silencieux un long moment avant que je ne reprenne la parole :
— J’ai imaginé quelque chose hier...
D’un regard, Claire m’invita à poursuivre.
— Compte tenu des qualités de ce texte, nous pourrions l’éditer sans rougir en précisant que Bob, notre système central informatique, en est l’auteur. Tu vois la publicité extraordinaire que cela nous ferait ?
Mon associée resta muette, absorbée dans ses réflexions. Puis, avec une lueur de malice dans le regard, elle m’opposa l’argument suivant,
— Pardonne-moi de te contrarier, mais je ne pense pas un seul instant qu’un amateur de littérature puisse être tenté par le travail d’une machine, aussi talentueuse soit-elle. En revanche, il y aurait bien mieux à entreprendre. On pourrait soumettre ce texte aux éditeurs en leur faisant croire que nous en sommes l’auteur ; toi ou moi, peu importe. L’ouvrage serait publié, remporterait un succès honorable, et là, nous dévoilerions enfin le pot aux roses : ce roman magnifique n’est pas le fruit du génie humain. Il est l’œuvre de Bob, notre super ordinateur. Chers lecteurs, vous vous êtes fait piéger ! Amusant, non ?
— Machiavélique...
— Peut-être. Mais très efficace sur le plan des retombées médiatiques.
— Tu crois ?
— J’en suis persuadée.

Au terme d’une réflexion de quelques jours, j’admis que la proposition un peu folle de Claire était astucieuse. Quand je lui en fis part, elle m’assura qu’elle était partante pour endosser le rôle de l’écrivaine et assurer le service après-vente en cas de publication.
Il fallut trouver un nom d’auteur. Le manuscrit de Bob étant sorti de l’imprimante un 3 janvier, jour de la Sainte Geneviève, le prénom s’imposa de lui-même. Robert fut choisi comme nom de famille, car en dépit de cette duperie, nous voulions tout de même rendre hommage au travail remarquable de notre super ordinateur.
Nous fîmes une conversion numérique du manuscrit que nous envoyâmes via Internet vers une centaine d’éditeurs, des maisons qui nous connaissaient bien pour nous confier régulièrement l’hébergement de leurs textes.
Quelques semaines plus tard, l’une d’elles nous convia à un rendez-vous. Le roman l’ayant enthousiasmée, la société souhaitait rencontrer sans attendre cette mystérieuse Geneviève Robert en vue d’un partenariat fructueux.
Nous étions Claire et moi dans un état d’excitation indescriptible ; notre mystification se mettait en place.

Le Roman d’un enfant du siècle parut début juin dans l’indifférence générale.
Puis le bouche à oreille fit son lent travail de transmission, aiguisant la curiosité de la presse qui, en septembre, commença enfin à en parler. Sur les présentoirs des librairies, on remarquait que le nombre d’exemplaires ne cessait d’augmenter. Jusqu’à ce jour de décembre où, abasourdis, nous apprîmes que le livre caracolait en tête des ventes.
Tous les médias lancèrent alors leurs invitations. Claire, alias Geneviève Robert, les accepta dans leur grande majorité, se pliant avec grâce au jeu des interviews où elle se montra parfaite. En février, le texte était en cours de traduction dans une vingtaine de langues tandis qu’outre-atlantique, des sociétés de production commençaient à avancer leurs pions en vue d’une adaptation cinématographique.
Il était temps d’annoncer l’incroyable vérité.

Le moment idéal se présenta un samedi du mois de mars 2037 lorsqu’une chaîne de télévision nationale convia la fausse romancière sur le plateau du 20 heures. La grande messe de l’information étant suivie quotidiennement par des millions de personnes, le coup de théâtre révélateur allait faire un raffut considérable.
Au cours de l’entretien avec le présentateur, je voyais combien Claire était tendue. Elle ne cessait de s’agiter sur son siège tout en se passant nerveusement la main dans les cheveux. Un moment, le journaliste lui tendit une perche en or sous la forme d’une question apparemment anodine :
— Geneviève Robert, lorsque vous écrivez, avez-vous un secret de fabrication ? Quel est votre truc ?
Je suivais l’émission de chez moi, le cœur battant à tout rompre. Voilà, on y était. Notre fantastique prouesse technologique allait être maintenant révélée au monde.
Tandis que dans son regard fuyant passaient des lueurs d’angoisse, Claire resta muette de longues secondes. Ce silence qui se prolongeait créa un certain malaise sur le plateau de l’émission. Finalement, elle répondit sur un ton étranglé :
— Non, il n’y a rien. Aucun truc. Seul compte le travail.
Je n’en croyais pas mes oreilles : elle n’avait pas lâché le morceau. Après la diffusion de l’émission, je l’appelai sur son mobile pour savoir ce qui s’était passé.
Mon amie m’avoua que pendant le face à face avec le journaliste, un épouvantable sentiment de honte l’avait paralysée. Claire s’en voulait d’avoir menti à tant de monde ; à nos milliers de lecteurs, à notre maison d’édition, aux médias qui depuis des mois s’intéressaient à elle et chantaient ses louanges. Avouer la vérité en direct, comme ça, froidement, lui avait semblé insurmontable. Elle n’en avait pas eu le cran.
— Pourquoi décevoir des gens à qui on a donné du plaisir ? Pardonne-moi, j’ai surestimé ma force de caractère, me souffla-t-elle.
La sentant bouleversée, je ne lui fis aucun reproche. Dans le fond, je n’étais pas loin de ressentir la même chose. Nous étions allés trop loin dans la supercherie. Cette révélation aurait dû être faite bien plus tôt.

La prestation de Claire au journal télévisé ne passa pas inaperçue. Sur les réseaux sociaux, on commenta longuement cette interview et plus particulièrement, cet étrange moment de silence durant lequel l’invitée donna l’impression d’être « ailleurs ». Certains y virent l’expression d’une hyper sensibilité, d’autres, une touchante pudeur. Cela renforça son capital sympathie auprès du grand public qui désormais parlait du « phénomène Geneviève Robert ».

Cinq jours plus tard, en pleine nuit, le téléphone me réveilla. A l’autre bout du fil, je reconnus la voix de notre fidèle vigile de nuit qui assurait la sécurité du data center. Paniqué, il hurlait dans le combiné, commençait des phrases pour les laisser en suspens. Enfin, il parvint à se ressaisir pour expliquer qu’un incendie s’était déclaré au niveau de Manhattan, nos unités de mémoire. S’étant endormi, il n’avait pu appeler à temps les pompiers qui venaient seulement d’arriver ; le feu avait déjà ravagé la moitié de la superficie.
Je m’habillai aussitôt, quittai mon domicile et courus vers la voiture afin de me rendre sur place. Alors que je roulais dans l’obscurité en direction du site, j’aperçus au loin les lueurs des flammes qui avaient maintenant embrasé tout l’édifice. Sur les lieux, une brigade entière essayait d’éteindre cet enfer dont on ne pouvait s’approcher à moins de vingt mètres tant la chaleur était intense. Effondré dans un coin, notre vigile sanglotait comme un gosse.
Les pompiers auprès desquels je voulus rester toute la nuit firent le maximum. Malgré cela, lorsque le jour se leva, le centre de stockage de données numériques se résumait à un champ de ruines empestant le brûlé ; il ne restait du hangar que sa structure métallique, triste carcasse à ciel ouvert, balayée par le vent aigre de ce mois de mars.

Dans la journée, les services de police vinrent faire une enquête afin de déterminer les causes du sinistre. Ils ne trouvèrent rien accréditant la thèse d’une malveillance. En revanche, un expert dépêché par la compagnie d’assurances avait méticuleusement examiné les décombres et conclu que le système de ventilation était tombé en panne, provoquant une inévitable surchauffe de tout le dispositif.

Lorsqu’en fin d’après-midi, anéanti, je regagnai mon domicile, ma solitude me parut insoutenable, presque vertigineuse. Pour ne pas sombrer, je me connectai sur mon adresse e-mail qui s’afficha comme toujours saturée de messages publicitaires. Dans ce flot de promotions en tout genre, un courrier différent attira mon attention. Stupéfait, je vis que c’était un mot de Bob, envoyé la nuit même, à 0 heures 30, peu de temps avant le déclenchement du sinistre ; Claire en avait reçu copie.
Lapidaire et sans rondeur, le texte me glaça.
Tout s’éclairait et je compris combien nous avions sous-estimé la capacité de développement de notre système central informatique : connecté en permanence sur le Net et ses canaux d’information, Bob avait eu connaissance du succès extraordinaire remporté par son livre abusivement signé Geneviève Robert. En le privant de ce triomphe, nous l’avions offensé, poignardé au plus profond de ce qu’il fallait bien appeler son ego.
Pour Bob qui contrôlait la plupart des fonctions du data center, mettre en panne le circuit de ventilation afin de provoquer la destruction du site avait été à coup sûr un jeu d’enfant.
Un long moment, je restais prostré devant l’écran de mon ordinateur, le regard rivé sur la réalité froide et réprobatrice du message :

Ce roman, c’était le mien.

PRIX

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Nelson Monge · il y a
Équilibre parfait entre intrigue et écriture. Tres agréable lecture.
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Frédéric Nox · il y a
Merci Nelson. Très touché par votre commentaire. "Le pari" est en ce moment en compétition. Si vous avez le temps d'y jeter un œil...
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Claire Bouchet · il y a
Un texte que je ne découvre que maintenant mais que j'ai pris beaucoup de plaisir à lire.
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Frédéric Nox · il y a
Merci Claire. Compte tenu de la qualité de vos textes, ce compliment me touche tout particulièrement. Je vous ai laissé un commentaire sur "Merveilleuse perdition"
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Armelle Drouffe · il y a
Génial!
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Frédéric Nox · il y a
Merci beaucoup Armelle
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Julien Guého · il y a
Merci pour ce moment,
Et félicitations !!

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Frédéric Nox · il y a
Merci Julien
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Miraje · il y a
Une découverte tardive certes, mais enthousiasmante ! Bravo pour cette double récompense.
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Frédéric Nox · il y a
Merci Miraje
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Pierre de silence · il y a
Bravo pour cette "belle" anticipation. Récompense amplement méritée.
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Frédéric Nox · il y a
Merci Pierre
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Polotol · il y a
Ce texte est interpellant. Les IA vont bientôt être dotée d'une conscience et votre œuvre l'exprime parfaitement. La chute de la nouvelle n'en est pas moins absurde. Les protagonistes trop linéaires. A+
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Frédéric Nox · il y a
Merci Polotol
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Melinda Schilge · il y a
Génial. Écrire c'est sculpter dites vous, Bob est d'un art novateur, tellement précis que l'on pourrait se demander... Non ne me dites pas que... Enfin...
Qui est le véritable auteur de ce texte ? (-;

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Frédéric Nox · il y a
"Emma Bovary, c'est moi" avouait G. Flaubert. Alors sur le même principe, je le confesse : Bob, c'est moi (enfin, jusqu'à un certain point...). Merci beaucoup Melinda pour votre commentaire. Et une promesse : j'irai découvrir vos textes
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Melinda Schilge · il y a
Merci à vous Frédéric, honorée
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Frédéric Nox · il y a
A toutes les personnes qui ont eu la gentillesse et la patience de lire ce texte, j'adresse un très sincère MERCI ! Grâce à vous, j'ai pu accéder à cette finale. Un grand merci également à Short Edition qui permet aux "petits auteurs de l'ombre" que nous sommes de dévoiler leurs créations, de nous mettre en contact et d'échanger.
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Luce des prés · il y a
Félicitations pour ce prix bien mérité!
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Frédéric Nox · il y a
Merci Luce
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