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Le Roi Lézard

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Brigitte N

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« There's a killer on the road... If you give this man a ride, Sweet family will die... * »... Le jeune homme fredonnait alors qu'il poussait la porte du Tonnerre de Brest, bar-restaurant côtier de la commune de Santa-Monica. De belle allure, il portait un jean délavé, une chemise ample et une guitare en bandoulière. Il s'était installé à une table, posant son léger bagage à côté de lui, sur la banquette. L'établissement occupait une des multiples baraques édifiées sur l'esplanade, en bordure de l'océan. Ce matin, à l’ouverture, Julian, l'employé, y passait un dernier coup de balai et replaçait le mobilier.

L’affaire était tenue par Francis Lehon qui proposait une nourriture « à la française ». Quotidiennement, il s'affairait derrière ses fourneaux, laissant mijoter ses faitouts dont il extrayait des plats qu'il servait en continu. C’était un ancien cuistot de la marine marchande qui avait bourlingué sur les quatre mers. Il avait quitté Brest, sa ville natale, après avoir fait le deuil de sa fiancée, qui, lasse de guetter ses apparitions dans le port breton, avait préféré épouser un instituteur. Francis avait délaissé les pontons arrosés et les cales inondées des chalutiers pour écoper dans sa propre cambuse. Il avait échoué dans cette banlieue chic de Los Angeles, paradis de la villégiature, et avait converti en cantine un baraquement, le meublant de bric et de broc dans un décor aux motifs psychédéliques pour coller à l'ambiance actuelle.

Voisinant des échoppes de fringues et de souvenirs, le Tonnerre de Brest disposait d’une terrasse aménagée sur le remblai. S’y tenaient des représentations musicales, au hasard des passages d’artistes en mesure de plaquer trois accords sur une guitare et de pousser la chansonnette. Ce 2 juin 1970, aucun concert n'était prévu. Francis ne s'en inquiétait guère ; pour le moment, il épluchait des patates et surveillait la cuisson de son bouillon d'écrevisses. Il guettait l'arrivée d'Anita, régulièrement en retard. Elle aidait à la confection des plats, dressait les tables, prenait les commandes et servait la clientèle tandis que Julian gérait le bar. Ce dernier était étudiant en maîtrise de cinéma à l'Université de Californie de Los Angeles. Il en pinçait pour Anita, jeune routarde d'un blond vénitien, qui lui avait tapé dans l’œil alors qu’elle faisait la manche en bas de chez lui. Vêtue d'un jupon fleuri, d'un tee-shirt moulant, les cheveux épars sur les épaules, elle avait levé sur lui des yeux lourds, chargés de khôl. Au lieu de la gratifier de quelques piécettes, Julian lui avait proposé de prendre un repas...
Au Tonnerre de Brest, il avait juché Anita sur un tabouret au bout du bar et lui avait réchauffé un ragoût de la veille qui collait au fond d'une casserole. Peu loquace, elle l’avait remercié d'un mouvement de tête et Julian n'avait plus entendu que le brassage de ses mandibules. Rassasiée, elle lui avait appris qu'elle venait d'un bled en périphérie de Chicago et qu'elle rêvait d'intégrer une troupe de comédiens en Californie. En attendant, Francis l’avait embauchée, car la précédente serveuse venait de rendre son tablier. Mignonne et avenante, Anita attirait la clientèle et le Tonnerre de Brest y avait gagné en fréquentation.

Toutefois, ce jour, elle ne s'était pas encore manifestée...
Le jeune homme à la guitare déplia ses jambes et s’approcha du bar dont Julian briquait le plateau en bois. D'une voix douce et grave, il demanda s’il pouvait utiliser le téléphone.
― Vous avez besoin de pièces.
― Pouvez-vous me faire de la monnaie ?
Julian débloqua la caisse enregistreuse et le tiroir s'étira dans un bruit de sonnette. L'inconnu tendit un billet froissé que Julian déplia, disant :
― C'est votre titre de transport depuis Portland.
― Excusez-moi.
Le garçon mit le ticket en boule et le délaissa sur le comptoir, il proposa un billet d'un dollar tout aussi froissé et Julian lui remit quelques quarters et cents en échange.
― Merci, je m'appelle Jimmy.
― Moi, c’est Julian.
Jimmy brandit le journal du jour sur lequel il avait entouré des petites annonces, il confia :
― Je dois passer quelques coups de fil, je cherche du travail.
― Quel genre de boulot ? s’enquit Julian.
― Je suis surtout musicien, dit Jimmy en désignant sa guitare, mais je peux dépanner...
― Tu pourrais intéresser le patron, je vais lui demander.
Julian disparut par la porte de l'office situé derrière le bar et Jimmy empocha la monnaie dans son jean. Le jeune serveur revint avec Francis, bedaine en avant, drapé dans un tablier constellé de tâches. Ce dernier reluqua Jimmy et proféra :
― C'est d'accord, tu commences ce soir.
― Je ne fais pas d'essai ?
― Pas la peine, tu attireras toujours du monde en grattouillant... Et pis, t'as une belle gueule, tu dois plaire aux filles. T’es tout à fait le genre d'Anita, elle aime les beatniks aux cheveux longs.
― Anita ?
― C'est ma serveuse, elle a plein de copains qui squattent ma terrasse jusqu'à pas d'heure... D’ailleurs, en l’attendant, tu vas m'aider pour la popote.

Jimmy remisa son sac-à-dos et sa guitare dans un coin, puis passa dans un réduit tenant lieu de cuisine qui comportait une table de travail en inox sur laquelle trônait un monceau de pommes-de-terre, et d'énormes écrevisses. Francis lui tendit un tablier. Jimmy attrapa un couteau sur la table et s'appliqua à la production de longues pelures tout en chantonnant.
Julian vérifia sa réserve de boissons et remplit des carafes d'eau qu'il plaçât dans le réfrigérateur. Il nettoya la terrasse, déplia les parasols. Il refit un grand pichet de café dont il proposa une tasse à Francis et à Jimmy. Un odorant fumet d’aromates envahit le restaurant.

Depuis le pas de la porte, Julian inspectait l'horizon. La plage s'étendait de part et d'autre au-delà de l'emplacement des bicoques. À droite de la baie, une rangée de palmiers faisait écran avec la mer. Julian y distingua un attroupement inhabituel et, cet espace fut envahi par des véhicules de police et une ambulance. Une ribambelle de flics se déploya. La perplexité de Julian céda à la curiosité. Mu par un pressentiment, il se dirigea vers l'agitation. Des policiers et du personnel médical s'affairaient. Puis, un brancard supportant une housse en plastique complètement zippée sur un corps apparut, avant être enfourné à l'arrière de l'ambulance. Louvoyant parmi les uniformes, Julian tenta de s’approcher, un flic se dressa devant lui.
― Qui est-ce ? s’enquit Julian.
― Une jeune-femme...
― Identifiée ?
― Pas encore.
― Je suis sans nouvelles d’une amie depuis hier soir.
Le flic hésita puis fit progresser Julian jusqu'au véhicule. Un médecin ouvrit l'emballage mortuaire. Un visage blanc, délavé, recouvert de cheveux roux et poisseux apparut. Des marques bleuâtres s'étalaient autour de la bouche, des yeux et du cou. Julian se sentit défaillir, il venait de reconnaître la bouille décomposée d'Anita. Le policier l'épaula en disant :
― Vous la connaissez ?
― C'est Anita, la serveuse du restaurant où je travaille.
― Monsieur, vous allez me suivre pour une déposition.

En milieu d'après-midi, l'ambiance était crispée au Tonnerre de Brest. Julian, revenu du commissariat, avait informé Francis du décès d’Anita. Le patron n'avait pas estimé judicieux de fermer son commerce en hommage à son ancienne employée ; aujourd'hui, la recette serait juteuse grâce à la morbide actualité...

Le lieutenant Gloria Pepsovna pénétra au Tonnerre de Brest en repoussant énergiquement la double porte battante. Fine et nerveuse dans son tailleur-pantalon bleu marine ouvert sur un chemisier blanc, les yeux dissimulés par des Ray-Ban Aviator à verre miroir, elle claquait le plancher de ses escarpins rouges, agitant ses longs cheveux bruns et lisses au rythme de sa démarche. Son regard circula dans la pièce puis se fixa sur Jimmy, avantageusement installé au comptoir. À demi assis sur un tabouret, il grattait sa guitare et chantait sourdement : « Riders on the storm... If you give this man a ride, Sweet family will die... * »
Gloria l'apostropha d'une voix rauque : « Eh vous ! Je cherche le tenancier ! »
Le jeune homme lui répondit, sans cesser de jouer : « Je vais vous l'appeler. ». Il héla l'intéressé à travers l'ouverture de la cuisine. Francis parut, la taille ceinte par son inévitable tablier qui avait encore gagné en salissures. Le lieutenant pointa vers lui une main élégante aux ongles manucurés, fit claquer un chewing-gum dans sa bouche, remuant ses lèvres pulpeuses, et balança :
― Vous êtes le patron de cette gargote ?
― Gargote ? Ceci est un restaurant de cuisine française ! Madame ?
― Agent Pepsovna, brigade criminelle, police de Los Angeles. Vous étiez l'employeur d'Anita Patakis. Vous n'êtes pas sans savoir qu'elle a été retrouvée morte sur la plage, ce matin. J’ai quelques questions à vous poser.

Francis s’installa avec la policière dans l'espace le plus reculé de la salle. Gloria Pepsovna préleva un carnet à spirale et un crayon à mine dans la sacoche qu'elle portait à l'épaule et mena son interrogatoire. Elle prit des notes, faisant tourner son chewing-gum dans sa bouche. Puis, elle demanda à parler à l’autre employé. Francis lui dépêcha Julian, lequel précisa qu'il avait déjà été entendu.

― En effet, j'ai le procès-verbal. On m’a confié l’affaire, car il s'agit d'un homicide. Une première analyse a révélé des substances toxiques dans l’organisme d’Anita, mais elle est morte étranglée...
― Non !
― Monsieur Lehon m’a dit que vous connaissiez bien mademoiselle Patakis...
Julian relata la façon dont il avait rencontré Anita, il y a trois mois.
― C’était votre petite amie ?
― Les premières nuits où je l'ai hébergée nous avons couché ensemble.
― C'était sa participation au loyer, je suppose ?
― Pas du tout, c'est elle qui m'a sauté dessus dès le premier soir, elle aimait beaucoup le sexe et les garçons. Par la suite, elle s'est trouvé une piaule dans le quartier des dealers.
Gloria Pepsovna propulsa son chewing-gum au bord de ses lèvres, le préleva du bout de ses doigts aux ongles laqués et le roula en boule avant de le coller dans un cendrier en inox. Elle sortit un paquet de Kool Menthol et un briquet de son sac, dégagea une cigarette d'un geste précis, l'alluma et souffla la fumée au-dessus de la tête de Julian qui, depuis quelques secondes, était hypnotisé par les gestes du lieutenant. Elle poursuivit :
― Comment s'est passé le service hier soir ?
― Nous avons travaillé tard, comme d'habitude.
― Votre patron m'a dit qu'il fermait les portes à une heure du matin mais qu'un certain nombre de personnes avaient pris l'habitude de traîner sur la terrasse pour finir les verres. Quand il a quitté les lieux, vous étiez encore là avec Anita, comment était-elle ?
― Un peu pompette... Elle riait beaucoup.
― Avec quelqu’un en particulier ?
― Non...
― Pas de tension dans l'air, de disputes ?
― Non.
Gloria écrasa son mégot. Elle suçota son crayon, pensive, et ajouta :
― Ah oui, un dernier truc ! Anita avait un petit tatouage, éphémère, sous le sein droit, il représentait un genre de reptile, un lézard peut-être...
― Je ne lui connais pas ce tatouage.
Gloria mit fin à l’entretien en se levant, elle désigna Jimmy d'un signe de tête et demanda :
― Et celui-là... Vous l'avez également présenté à votre patron, paraît-il.
― En effet, il a débarqué à Santa-Monica ce matin.
― Vous ne l'aviez jamais vu auparavant ?
― Jamais.
Gloria fondit sur Jimmy, toujours perché, qui fredonnait, penché sur sa guitare. Elle lâcha : « Vous, suivez-moi dehors. »
Sur l'esplanade éclaboussée de soleil, la jeune-femme réajusta les lunettes qu'elle avait conservées sur son nez. Elle arpenta la terrasse et vint se planter devant Jimmy qui la contemplait en fredonnant une de ses compositions au sujet de filles énervantes.

Le lieutenant pécha une autre cigarette dans sa sacoche, l’alluma, puis jeta :
― Votre nom ?
― Jimmy Manson.
― Vous n’êtes qu'un post-figurant du drame, monsieur Manson, d'où venez-vous ?
― D'un peu partout, je chante dans les clubs, les bars...
― Poète itinérant ?
― J'ai fait des études de musique et de cinéma à Melbourne, puis j'ai eu envie de tracer la route. Je n'ai pas d'itinéraire précis, je me pose en fonction des rencontres. D'ailleurs, si vous voulez découvrir mes compositions, je joue ici ce soir.
― Je n'ai pas trop le temps de traîner dans les bars, surtout avec ce meurtre sur les bras.
― Considérez que ça fait partie de votre travail et que vous enquêtez dans le périmètre du crime.
Le lieutenant émis un petit rire, cala son sac sur l'épaule et pivota sur ses escarpins rouges, puis elle freina son élan, se retourna et ajouta :
― À propos, la symbolique du lézard, ça vous inspire ?
Jimmy fixa le lieutenant d'un air réfléchi, puis confia :
― Dans la culture indienne, le lézard est un animal libérateur, il porte le souffle protecteur des dieux. Il procure la sagesse, le renouveau spirituel...
― Rien que ça ! Merci... ironisa Gloria Pepsovna en s’éloignant pour de bon, la chevelure au vent, la démarche chaloupée et aérienne, étonnamment à l'aise sur ses hauts talons.


***


Jimmy Manson déclamait ses textes d’une voix chaude et profonde, s'accompagnant d'un jeu de guitare léger. Il était question de chaman, de transmutation, d'herbes sauvages, de sexe, d'amour, de folie, de meurtre, de liberté... Ses mots, incantatoires, captivaient un public aux allures de beatniks, échoués sur le sable. Les regards convergeaient vers le chanteur hiératique qui se tenait face à l'océan. Quelquefois, une exclamation, un rire, fusaient au-dessus des têtes.
Il tint l’auditoire sous son charme pendant plus de deux heures ; lui ouvrant les portes vers l'inconnu et l'onirique, éveillant sa sensibilité. Il parlait de « portes » qui permettaient d’accéder de « l’autre côté »...

Une gracile silhouette, à la peau dorée, en longue robe fluide, portant une capeline blanche et chaussée de sandalettes brodées, s'était glissée dans le parterre de spectateurs. Comme tout le monde, elle fut captivée par Jimmy et, comme toutes les filles, pensa qu'il s'adressait à elle lorsqu'il balaya l'assistance de ses phrases évocatrices à propos de sublimes relations amoureuses.
Elle se sentit transpercée par le regard de Jimmy et en éprouva des frissons. Des joints de haschich circulaient et elle tira dessus, en symbiose totale avec l'assemblée. Après trois rappels enfiévrés, Jimmy posa son instrument. Il saisit une choppe de bière qu'il vida d'un trait.

Autour de la jeune femme, les gens se levèrent, faisant des commentaires enthousiastes. Ell demeura assise, les bras autour des genoux, les yeux dans le vague...
Soudain, il fut là, devant elle, sa silhouette se détachant en ombre chinoise. Il s'accroupit, rapprochant son visage du sien, soufflant doucement :
― Je vois enfin vos yeux... Ils ont la couleur de la nuit... Bleu marine. Je vais pouvoir sonder votre âme... Cette tenue vous va bien, aussi... Vous êtes une femme pleine de ressources mademoiselle Pepsovna.
Gloria bafouilla, décontenancée par cette approche très familière :
― Je... J'ai suivi votre conseil... Je mène l'enquête.
Il rit sourdement : « Adorable bébé... » et chantonna deux-trois vers d'une romance.
Si proche, il dégageait au maximum un magnétisme animal et hypnotique. Il se redressa, Gloria, étourdie, tenta de se lever. Elle trébucha et atterrit sur la poitrine de Jimmy qui la garda contre lui avant qu’elle ne se dégage doucement.
― Que puis-je faire pour vous être utile, lieutenant ?
― Gloria...
― Gloria, avez-vous soif ? Froid ? Avez-vous le blues ? « I'm the Lizard King, I can do anything... ** »
Gloria Pepsovna libéra sa chevelure soyeuse en retirant sa capeline qu'elle laissa tomber sur le sable, elle chuchota :
― Je suis assoiffée, trouvez-moi à boire.
Il revint avec deux verres remplis d'un liquide vert opalescent.
― J'ai préparé cette mixture dans la soirée, c’est un petit cocktail à base de plantes...
Gloria sirota la boisson et apprécia :
― C'est délicieux, frais, parfumé.
― Comme vous.
― Jimmy Manson, cessez de me faire du gringue !
Jimmy attrapa Gloria par le coude, proposant : « Marchons un peu... ».

Ils remontèrent sur la promenade et déambulèrent en silence dans l'allée fantôme aux bicoques closes. Quelques lampadaires diffusaient une lumière faiblarde. Le vent marin animait les palmiers qui ployaient leurs branches au-dessus de leurs têtes. Gloria frissonna et Jimmy l’entoura d’un bras. Elle avoua :
― Je ne crois pas que notre attitude soit très professionnelle. Vous faites partie de mon enquête...
― Je ne suis ni suspect, ni même témoin. Et puis, vous êtes en plein boulot !
― Oh, arrêtez avec ça !

Ils dépassèrent l'endroit où le corps d'Anita avait été retrouvé le matin même. La scène de crime était ceinturée par un ruban coloré. Ils s'éloignèrent et repassèrent sur la plage quelques mètres plus loin. Ils longèrent la grève, assourdis par le roulis des vagues. Gloria soupira :
― Je me sens faiblir, je ne peux plus avancer.
― Faisons une halte.
Ils s’allongèrent derrière une dune, à l'abri du vent et des embruns. Leurs yeux s’abîmèrent dans la voûte céleste et ils entreprirent de compter les étoiles filantes. Gloria murmura :
― On dit qu'une étoile filante est une vie qui part...
― C'est peut-être l'âme d'Anita qui fuit...
― Elle rejoint le paradis.
― Parle-moi de toi, Gloria.
― D'habitude, c'est moi qui fait parler les autres. Jimmy, je crois bien que tu abuses de ton charme surhumain.
― Que diable fais-tu dans la police ?
― J'ai cherché un cadre, des règles, une famille.
― Raconte...
― Mon père, Ivan, était un russe blanc, le comte Pepsovnitch. Il a fui son pays pendant la révolution bolchevique et a vogué vers le pays de la liberté, l'Amérique ! Il a abordé à New-York, pauvre comme Job. La ville ne lui a pas convenu. Il voulait de la chaleur, du soleil, et a opté pour la Californie. À l'époque, c’était l'explosion cinématographique, il a trouvé plein de petits boulots à Hollywood : chauffeur de stars, interprète... Il a figuré dans « Autant en Emporte le Vent ». Il a failli cramer lors de la scène de l'incendie d'Atlanta. Les décors de « King Kong » y furent enflammés et il a reçu une poutre incandescente sur le corps. Il s'en est sorti avec des fractures et des brûlures. Un jour, au détour d'un studio de tournage, il est tombé sur ma mère, Lauren, une nymphette qui doublait Ester Williams sur les plongeoirs et Cyd Charisse dans les ballets. Il en est tombé fou amoureux. Ils se sont mariés. Au départ, mes parents s'adoraient, puis ma mère, qui espérait toujours décrocher le rôle de sa vie, s'est mise à tromper mon père, par intérêt, avec des agents artistiques et des producteurs. Elle est tombée enceinte de moi en 1945. Je suppose qu'il s'agissait de l'œuvre de mon père... Il a bataillé pour qu'elle garde le bébé.
― Ma pauvre chérie, si seule et malheureuse...
― Exactement ! J'étais à peine née que mes parents divorçaient. Mon père, tel un comte slave déchu, noya son chagrin dans des litres de vodka. Un soir qu'il était plus saoul que d'habitude, il est passé sous un tram et il n'y a pas survécu. Ma mère n'avait guère le temps de s'occuper de moi, elle privilégiait son plan de carrière. Toutefois, elle n’avait pas prévu d’attraper la vérole, dont elle mourut. Je fus placée chez sa sœur qui avait épousé un policier du LAPD***. Désormais orpheline, ce nouveau foyer fut ma première vraie famille. J'adorais mon oncle, il m'a donné envie d'entrer dans la police. Il faut croire que j'avais besoin d'une vie ordonnée et calibrée.
― Quand je t'ai vue débouler chez Francis, tout à l'heure, j'ai pensé à l'entrée d'une star.
― Je tiens peut-être ça de ma mère, j'ai un certain sens du spectacle. Mais la machine à broyer d'Hollywood ne me conviendrait pas...
― Pourtant, ta vie est digne d'un scénario original.
― La tienne aussi, on dirait.
Jimmy redressa la tête, il observa Gloria, allongée, apaisée...
― Comment te sens-tu ?
― Mon esprit s'évade...

Il caressa les cheveux de la jeune―femme ; les lèvres rapprochées de son visage, il murmura des mots d’amour.
Gloria se sentit décoller. Jimmy lui embrassa les paupières, les joues, le cou... Une chaleur irradia toutes les particules de son corps et imprégna son cerveau d'ondes bienfaisantes. Jamais elle n'avait éprouvé une telle plénitude. Le temps se suspendit... Leurs deux corps fusionnèrent dans un accord parfait. Puis, le corps de Jimmy devint lourd et pesant, sans délicatesse. Un sentiment d'oppression submergea Gloria, elle eut la sensation qu’un gros reptile glauque la recouvrait de sa masse gluante, l'étouffant de ses pattes écailleuses. Elle chercha sa respiration, un étau douloureux lui serrait la gorge. Elle tenta, en vain, d'appeler Jimmy. Frappée de douleur, elle perdit connaissance. Son esprit s'éleva hors de son corps et contempla sa propre forme immobile, isolée sur la plage. Une ombre noire et menaçante planait au-dessus de la silhouette, elle s'éloigna lentement, comme à regret. Les derniers lampadaires s'éteignirent et la nuit envahit l'espace.


***


L'horizon commença à s'éclaircir, une bande de lumière blanche et rosée perça entre ciel et mer. Sur la plage, une créature marine était étendue au creux de la dune. Le visage translucide, la longue chevelure emmêlée et humide d'embruns, la peau constellée de grains de sable, le corps de la Néréide était une offrande de l’océan, un cadeau du dieu Poséidon. Aucun souffle ne semblait soulever sa poitrine.

Le jour s'installa progressivement et le vent se leva, rafraîchissant l'atmosphère. Gloria s'anima imperceptiblement, des tremblements la parcoururent. Elle ouvrit les yeux et recala sa situation à partir de souvenirs brumeux... « The Lizard King »... Ses réflexions s’accélérèrent et achevèrent de la réveiller. Elle se dressa sur son séant. Elle était transie. Elle posa les mains sur sa gorge douloureuse et sentit qu'elle était gonflée.
La jeune femme parvint à se mettre debout et esquissa quelques pas chancelants. Elle ne portait plus qu’une robe humide en lambeaux qui lui collait à la peau. Elle se traîna sur l'esplanade déserte, fit une brève halte et reprit sa respiration. Le Tonnerre de Brest était proche et elle reprit sa marche ; au bout du pénible trajet, elle s'affala sur un siège de la terrasse en attendant l'ouverture de la bicoque.

Francis trouva une créature prostrée alors qu'il arrivait du marché, chargé de cabas bien remplis qu'il abandonna pour se précipiter vers elle. Il poussa de grands cris quand il reconnut le lieutenant :
― Mon Dieu, c'est bien vous mademoiselle Pepsovna ! Et dans quel état !
La vue de Francis catastrophé revivifia Gloria. Elle redressa la tête et lança :
― Mais qui voulez-vous que ce soit !
― Ben c'est que... votre tenue...
― Allez plutôt me faire un café très fort ! J'ai besoin d'un remontant !
― Tout de suite...

Quelques minutes plus tard, rassérénée, un mug à café brûlant à portée, Gloria Pepsovna agitait le combiné téléphonique du Tonnerre de Brest, scandant ces mots : « Commissariat central de Los Angeles, ici le lieutenant Pepsovna ! Dépêchez-moi d'urgence une voiture de police au restaurant le Tonnerre de Brest, sur la Bayside, et puis, ne quittez pas ! Je lance un avis de recherche, faites un appel immédiat à toutes les patrouilles du comté ! Je vais vous donner le signalement d'un suspect... »
Sur ces entrefaites, Julian, arrivé à son tour, était interloqué par la mine défaite et l'aspect débraillé de Gloria. Après quelques minutes de rangement divers, il se précipita sur elle en piaillant :
― Mademoiselle Pepsovna ! Regardez ce que j'ai trouvé, coincé sur le plateau du bar ! C'est le ticket de transport de Jimmy, il l'avait laissé là...
Julian tendit un ticket défroissé, rajoutant :
― Voyez la date ! Jimmy m'avait pourtant dit qu'il était à Santa-Monica depuis hier matin...
― En effet, son arrivée remonterait à trois jours...
― Étrange, non ?
― Pas tant que ça... murmura Gloria.
Cet ultime indice ne fit que confirmer les forts soupçons du lieutenant Pepsovna. Elle se demanda juste pourquoi Jimmy l'avait épargnée.

L'esprit de Gloria lui échappa soudain et elle eut cette vision précise :
Là-bas, sur la Route 66 du côté de Needles, une équipée de motards avait pris à son bord un jeune homme, armé d'une guitare. La horde taillait rapidement la route dans un nuage de poussière, sur ses machines étincelantes, formant une gangue protectrice autour du Roi Lézard.
« The world on you depends, Our life will never end, You gotta love your man... Riders on the storm, Riders on the storm...* »

* Extraits de la chanson « Riders on the Storm » de The Doors
** « Je suis le Roi Lézard, je peux tout faire », extrait de la chanson « Celebration of the Lizard » de The Doors
*** LAPD : Los Angeles Police Department

PRIX

Image de Printemps 2015
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Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
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Serge Debono · il y a
Jim, sa part reptilienne, Charles Manson, L.A 1970... Il y a tellement de choses qui me parlent dans votre nouvelle. Bravo ! Si vous repassez dans les parages, n'hésitez pas à me rendre une petite visite. http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/noon J'aimerais beaucoup échanger avec vous. A bientot, j'espère.
·
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Mireille.bosq · il y a
Je reviens sur cette histoire lue trop vite il y a un moment, pour cause de rendez-vous programmé.
Excellent ingrédients, c'est du solide et surtout j'insiste sur ma question: votre carrière a-t-elle décollé? Qu'avez-vous écrit d'autre?

·
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Mireille.bosq · il y a
J'arrive un peu tard mais je suis curieuse. Alors cette carrière elle a décollé?
irez-vous par chez moi voir mon Majic Jo l'homme aux mains et au cœur d'or? Merci d'avance

·
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Utilisateur désactivé · il y a
Bonjour.
J’ai bien apprécié votre nouvelle.
La qualité littéraire est indéniable.
Dans le cadre éventuel d’un M2 édition (année universitaire 2016-2017), j’ai pour projet de travailler sur l’élaboration d’un recueil de nouvelles avec une thématique policière déterminée, entièrement écrit par des nouvellistes féminines. J’aspire à convaincre une locomotive du genre pour gagner en crédibilité commerciale. Pour cela, je recherche des auteures avec qui collaborer. Si cela vous intéresse, et si vous voulez en savoir plus, faites m'en part, j'en serai ravi. Peut-être qu’un concours sera organisé en conséquence, ce n’est pas encore déterminé.
Vincent.

·
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Brigitte N · il y a
Bonjour, pourquoi pas ? c'est une bonne idée. Je suis écrivain à mes heures, et éditée pour deux livres. jJ'ai plusieurs nouvelles en rayon. Mettant en scène des héroïnes, baignant dans une trame policière, teintée musique et d'histoire. "Le Roi Lézard" en est une. Je ne me suis pas encore penchée sur l'édition de mes nouvelles. Nous pourrions parler de cela si vous avez un projet, concret, pourquoi pas ? Mes coordonnées : brigitte.noble@sfr.fr - Bien Cordialement
·
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Utilisateur désactivé · il y a
Présentation du projet envoyée par mail.
En espérant qu'il vous plaira !
Passez une bonne fin de journée.
Vincent.

·
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Utilisateur désactivé · il y a
Rider on your story. Le prix est terminé, mais j'ai envie de saluer cette immersion réussie dans l'atmosphère L.A. Très très sympa à lire.
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Brigitte N · il y a
Merci ! Sympa...
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Didier Larepe · il y a
Je recommence...Bonjour,
Ca m'a donné envie de me mettre un petit Doors sur la chaîne... Light my fire

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Brigitte N · il y a
Oh Merci ! Je n'avais pas lu votre commentaire. En effet, j'ai bien aimé écrire cette nouvelle... musicale et imagée...
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Kim · il y a
bonjour
c est bien torché
un vote pour moi

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