13
min

Le Roi invisible

Image de Cassandra

Cassandra

3 lectures

1


Il était une fois un prince qui n'aimait ni les hommes, ni les femmes, ni les enfants, ni les animaux. En fait, il n'aimait que lui-même. Par ailleurs, il était ambitieux, fourbe et avide de pouvoir. Un jour, son père le roi tomba gravement malade et se trouva sur le point de mourir. Le prince se réjouit alors secrètement car il avait hâte que son père meurt afin de prendre sa succession à la tête du royaume.
– Mon cher fils, je vais bientôt mourir et tu me succèdera. Mais avant que cela n'arrive, je veux te demander quelque chose.
– Tout ce que vous voudrez, très cher père.
En réalité, le prince détestait qu'on lui réclame des choses. C'était même la chose qu'il détestait le plus au monde. Quand le roi, couché dans son lit, fut pris d'une violente quinte de toux, le prince espéra très fort qu'il meurt avant d'avoir pu émettre son voeu. Mais le roi se reprit et dit :
– Je veux que tu te maries, afin d'avoir un enfant et ainsi perpétuer notre lignée.
Le prince détestait les femmes et les enfants. Cependant, comme il avait très envie d'accéder au pouvoir, il fit mine d'accepter. Il prétendit se mettre immédiatement à la recherche de l'épouse parfaite. En réalité, il prenait son temps, espérant voir le vieux roi mourir avant d'avoir à trouver réellement une femme. Mais le vieux roi ne mourrait pas : chaque fois que le prince lui rendait visite, il demandait :
– As-tu trouvé une femme ?
– Non, père, je cherche.
Au bout de plusieurs mois, le prince réalisa que le vieux roi n'avait pas l'intention de mourir avant qu'il ne se soit marié. Il se résigna donc à prendre épouse. Il choisit parmi ses prétendantes une jeune femme très pauvre et sans talent. Elle était orpheline, ce qui épargna au prince la peine de demander sa main à son père. Il l'épousa au plus vite. Le vieux roi était très content, mais il ne mourrait toujours pas.
– Est-elle enceinte ? demandait-il sans cesse au prince.
– Non, père, pas encore.
Le prince comprit que le vieux roi ne mourrait pas avant qu'il ait un enfant. Il finit donc également par s'y résoudre. L'orpheline tomba enceinte et accoucha bientôt d'une petite fille fort laide, prénommée Soleil. Alors, enfin, le vieux roi mourut et le prince fut couronné.

*

Le prince égoïste et avide de pouvoir devint un roi cupide et impitoyable. A peine monta-t-il sur le trône qu'il divorça de l'orpheline et l'envoya vivre dans un moulin avec son bébé. Il put ainsi commencer son règne en toute tranquillité. Etonnamment, il était un assez bon roi, car il ne laissait jamais ses sentiments personnels influencer son jugement. Il devint très aimé dans tout le royaume et recevait souvent des fleurs et des cadeaux de la part de ses sujets. Bien des années passèrent ainsi, et tout le monde, y compris lui-même, finit par oublier qu'il avait été autrefois marié et père d'une petite fille.
Un jour, le roi réalisa qu'il était à son tour en train de devenir vieux. Cela lui déplut, car il n'avait aucune envie de mourir. Il se mit à penser de plus en plus souvent à son propre père, qui avait mis si longtemps à mourir et il se demandait quel avait été son secret. Il consulta des médecins, des docteurs et d'énormes grimoires, mais il ne trouva aucune réponse. Finalement, à court d'idées, il se rendit chez une vieille sorcière qui vivait au coeur de la forêt.
– Vieille sorcière, lui dit-il, j'ai besoin que tu me rendes immortel.
– Allons donc !
– En es-tu capable ?
– Oui. Mais il y a un prix à payer.
Le roi détestait si fort l'idée de payer qu'il faillit renoncer à son projet. Mais il y réfléchit à deux fois et, avec prudence, demanda :
– Quel est le prix ?
– Je veux une princesse, dit la sorcière. Amène-moi ta fille.
– Je n'ai pas de fille.
– Mais si, souviens-toi.
– Ah ! Oui, c'est vrai. Bien sûr, tu peux l'avoir.
Le roi était immensément soulagé, car il n'aimait pas sa fille. Elle était bête et laide, et il ne pensait pour ainsi dire jamais à elle. Il était heureux de s'en débarasser.
– Que vas-tu en faire ? demanda-t-il quand même, par acquis de conscience.
– La tuer et la manger, répondit la sorcière.
Le soir même, le roi partit chercher la petite fille au moulin où elle habitait et la ramena à la sorcière. En échange, celle-ci lui remit un anneau d'or.
– Voici un anneau magique, dit-elle. Il te rendra immortel pendant tout le temps que tu le portera. Mais si tu l'ôtes, tu mourras instantanément, foudroyé.
Le roi s'empara de l'anneau, et partit sans un regard pour sa petite fille qui pleurait entre les mains de la sorcière. Quand il fut de retour dans son château, il enfila l'anneau.
– Je suis désormais immortel, dit-il.
Il était très heureux. Il lui sembla qu'il devait faire une déclaration. Il sortit et appela ses gardes.
– Gardes ! Réunissez tout le monde dans la grande cour. Je vais faire une déclaration.
Les gardes se regardèrent, l'air étonné.
– Gardes ! Obéissez tout de suite, s'agaça le roi.
– Votre Altesse ? dit un garde d'une voix incertaine. Où êtes-vous ?
– Comment ça, où suis-je ? Je suis ici ! Devant toi !
Il y eut un silence gêné. les gardes regardaient autour d'eux, éperdus.
– Je ne vous vois pas, déclara timidement le garde.
– Tu ne me vois pas !
Le roi était fou de rage. Mais il eut beau crier et s'énerver, personne ne le voyait. Il était devenu parfaitement invisible.
– C'est la faute de cette maudite sorcière ! se dit-il. Elle m'a dupé !
Il sortit en toute hâte et retourna au coeur de la forêt où vivait la sorcière. Mais la cabane était vide, visiblement abandonnée, et sur le sol trainaient des os qui étaient sans doute ceux de sa petite fille que la sorcière avait mangée. Un mot avait été posé sur une table.
« Cher roi, j'ai oublié de vous dire que l'anneau vous rendait également invisible. J'espère que ça ne pose pas de problème. Amitiés, la sorcière »
– Amitiés ! s'écria le roi, hors de lui. Maudite sorcière ! Qu'ai-je à faire d'être immortel si je suis invisible ?
En désespoir de cause, il rentra au château et donna l'ordre de retrouver la sorcière qui l'avait trompé. Cela fut difficile à organiser car les gardes répugnaient à obéir à un roi qu'ils ne voyaient pas. De même, en apprenant que le roi était désormais invisible, le peuple devint méfiant. Les ministres fomentèrent un coup d'état qui faillit réussir. Le temps de raffermir son pouvoir et de pendre tous les traîtres, la sorcière était loin et le roi n'avait plus aucun espoir de la retrouver.

*

Le temps passa et le roi invisible devenait de plus en plus irritable. Depuis qu'il était invisible, il avait du mal à se faire obéir, ses sujets et ses gardes le respectaient moins. Il fit alors appel aux savants les plus érudits pour trouver une solution à son problème.
– Savant, dit-il à chacun d'eux, je veux redevenir visible, mais demeurer immortel. Trouve une solution pour que cela soit possible.
Et invariablement, le savant répondait :
-Sire, il faudrait que je puisse examiner de plus près cet anneau aux pouvoirs si étranges. S'il vous plaît, enlevez-le et montrez le moi.
– Pas question, disait le roi, la sorcière a dit que je mourrais foudroyé si je l'ôtai. Ne peux-tu juste me rendre à nouveau visible ?
– Je regrette, votre Altesse, mais ça m'est impossible.

Voyant qu'aucun savant ne pouvait l'aider, le roi fit alors appel à des forces plus occultes et se tourna vers les magiciens. Mais là encore, tous furent impuissants à l'aider.
– Seule la sorcière qui vous a jeté cette malédication peut la défaire, disaient-ils.
– Mais elle est introuvable !
– Vous pouvez toujours ôter l'anneau, si la vie vous est si insupportable.
– Jamais. Mieux vaut être immortel et invisible, que visible et mort.
– Alors je suis désolé, votre Altesse, mais je ne peux rien pour vous.

A bout de ressources, le roi fit pendre les savants et les magiciens, et renonça à redevenir visible. Il résolut de trouver un autre moyen pour que ses sujets ne l'oublient pas.
– Je sais, dit-il. Je vais faire construire un immense palais, le plus grand et le plus majestueux du monde, et tout mes sujets devront s'y rendre pour m'honorer.
L'idée lui plaisait beaucoup. Il fit appel pour ce projet au meilleur architecte qu'il connaissait, et qui vivait dans un village voisin avec sa femme et son enfant.
– Architecte, lui dit-il, j'ai besoin de toi pour construire le plus beau et le plus merveilleux palais de tous les temps.
– Malheureusement votre Altesse, je suis en train de construire un orphelinat pour les enfants dont les parents sont morts à la guerre. Je ne peux pas renoncer à ce projet pour construire votre palais. Où iraient loger les enfants ?
– Vous avez déja construit bien d'autres orphelinats. Et des tas d'autres architectes peuvent finir ce projet pour vous.
– Peut-être, mais je comptais constuire un hopital ensuite. Cela va me prendre du temps.
Le roi était très surpris par la réticence de l'architecte. Mais comme il voulait vraiment que ce soit cet homme qui construise son palais, il se résigna à faire quelque chose dont il avait horreur et qu'il ne faisait jamais d'habitude : il lui proposa un paiement.
– Si vous construisez mon palais, vous recevrez plus d'or que vous n'en avez jamais vu dans toute votre vie.
– Oh ! C'est très gentil. Mais l'or ne m'intéresse pas.
– Eh bien, alors je vous présenterais aux plus jolies princesse de l'univers.
– J'ai déja une charmante épouse, qui est meunière et que j'aime tendrement. Vraiment, je n'ai besoin de rien.
– Il doit bien y avoir quelque chose que vous désirez, quelque chose que je vous offrirais en échange de mon palais.
L'architecte réfléchit.
– Non, dit-il finalement. Il n'y a rien. Je suis désolé, votre Altesse, je ne peux pas accepter votre proposition.
Le roi invisible fulminait en sortant de chez l'architecte.
– Que vais-je faire ? s'exclama-t-il en plein milieu de la rue. Mon palais ne peut pas être construit par n'importe qui !
Comme il disait ces mots, une femme qui s'était tenue devant la maison de l'architecte se tourna vers l'endroit d'où provenait sa voix.
– Votre Altesse ! Vous êtes là ?
– Oui, dit le roi, toujours prêt à signer un autographe ou à recevoir des louanges de ses sujets.
La femme se rapprocha de l'endroit où il se trouvait. Elle était petite et laide, avec d'épais sourcils noirs, un nez absurdement droit et une bouche trop rouge et trop grande.
– Votre Altesse, dit-elle d'une voix haut perchée. Je suis la fille de l'architecte et je veux construire votre palais.
Le roi se mit à rire.
– Mais tu es une fille !
– Je suis aussi douée que mon père. Je sais tout faire, j'ai tout appris. Je suis même meilleure que lui. Vous ne trouverez jamais de meilleur architecte que moi dans le monde entier.
Elle rougissait fortement car elle était timide et n'avait pas l'habitude de se mettre ainsi en avant, bien qu'elle pensa chacun des mots qu'elle prononçait.
– Mon père a refusé votre proposition car il est désinteressé, poursuivit-elle, mais moi je sais ce que je veux en échange de mon travail, et si vous me l'offrez je vous bâtirais un palais au-dela de toute vos espérances, au-delà de tout ce que mon père lui-même aurait jamais pu imaginer.
Toutes ces promesses impressionèrent un peu le roi, mais il demeura tout de même méfiant, car il détestait qu'on lui réclame des choses.
– Et que veux-tu donc ?
La fille de l'architecte baissa les yeux et rougit encore plus.
– Votre Altesse, dit-elle doucement, je veux... votre anneau qui rend invisible. Comme vous le voyez je suis très laide et je ne supporte plus que les gens se moque de moi et me regarde dans la rue. Avec cet anneau, je serais enfin tranquille.
– N'y a-t-il rien d'autre que tu convoites ?
– Non, rien d'autre, dit la fille de l'architecte.
ll était parfaitement hors de question pour le roi de se défaire de son anneau qui le rendait immortel. D'un autre côté, il pressentait que la fille de l'architecte était bien le meilleur architecte qu'il aurait jamais. Alors il dit :
– Je dois réfléchir.
Il réfléchit en fait à une ruse qui lui permettrait d'avoir son palais sans payer la fille. Il suffisait de lui promettre l'anneau, puis, une fois le palais construit, de se débarasser d'elle en la faisant éxécuter discrètement. Il se rappela de la promesse qu'il avait faite à son vieux père de se marier et d'avoir une descendance : il n'avait pas été difficile, à l'époque, de se débarasser des conséquences de cette promesse après la mort du vieux roi.
Dès le lendemain, le roi invisible se rendit donc chez l'architecte et demanda à parler à sa fille. Il lui dit qu'il acceptait sa proposition. Les travaux débutèrent dans la semaine.
La fille de l'architecte était compétente et douée. Le roi invisible avait mis sous ses ordres une armée de maçons et de décorateurs. Au début, il rechignaient à obéir à une fille aussi laide, mais il reconnurent finalement son talent et la pertinence de ses décisions. Le roi invisible venait régulièrement constater l'avancée des travaux. Il était très enthousiaste, car il avait le sentiment que ce palais serait réellement le plus beau de tous les temps.
Enfin, les travaux s'achevèrent. Le palais était immense et somptueux. Les fenêtres étaient en cristal, les plafond étaient haut comme le ciel et les briques qui constituaient les murs étaient d'un blanc aussi pur que la neige. De partout on venait le visiter et l'admirer, et le roi était très satisfait.

*

Le palais était si beau que la fille de l'architecte devint célèbre dans tout le royaume. Mais elle ne pensait qu'à l'anneau d'invisibilité qu'elle convoitait. Elle se rendit auprès du roi invisible pour lui demander son dû.
– Pas question, dit le roi invisible. Tu n'aura jamais mon anneau. Retourne chez ton père et ne t'avise plus de m'adresser la parole.
La fille de l'architecte rentra chez elle déçue et triste, mais elle ne comptait pas en rester là.
– Cet anneau est à moi, disait-elle à ses parents. Je l'ai gagné en construisant ce somptueux palais. Il me revient de droit.
– Voilà pourquoi il ne faut jamais traiter avec les rois, dit son père qui était un homme sage.
– Que va-tu faire ? dit sa mère qui était une femme pragmatique.
– Je vais le récupérer, dit la fille qui était déterminée.
Elle retourna au palais le lendemain, mais les gardes lui refusèrent l'entrée. Cela la mit hors d'elle.
– J'ai construit ce palais de mes mains ! Comment osez-vous me refuser l'entrée ?
Les gardes étaient embêtés, car ils respectaient la fille de l'architecte et trouvaient effectivement plutôt injuste qu'elle n'ait pas le droit de pénétrer dans son propre palais. Mais ils ne pouvaient pas aller contre les ordre du roi invisible.
– Ah ! dit la fille de l'architecte, si seulement j'avais ce maudit anneau d'invisibilité, je pourrais aller et venir à ma guise.
Mais elle n'avait pas d'anneau et il ne servait à rien de se lamenter devant les portes du château. Elle fit donc le tour des remparts et rentra par un passage secret connu d'elle seule et de quelques autres bâtisseurs. Elle frappa directement à la porte du roi, sous les regards surpris et gênés des gardes.
– Votre Altesse, dit-elle en entrant. Vous devez me payer comme promis.
Le roi invisible était très surpris.
– Comment es-tu entrée ?
– J'ai bâti ce palais, répondit la fille de l'architecte, j'en connais tous les secrets.
– Ah oui ! c'est vrai, concéda le roi.
Cela l'ennuyait que cette fille connaisse son palais mieux que lui-même. Mais il ne pouvait pas l'exécuter, comme il en avait eu le secret projet, car le peuple l'aimait trop. Elle était désormais connue comme l'Architecte du Somptueux Palais du Roi.
– Ecoute, dit-il. Je suis désolé, mais je ne peux vraiment pas te remettre cet anneau. Cela me tuerait.
– Vous voulez dire métaphoriquement, parce que vous y tenez beaucoup ?
– Non, je veux dire littéralement, parce que je mourrais foudroyé à la seconde où je l'ôterais. Voilà pourquoi je le garde.
– Pourquoi dans ce cas m'avez-vous dit que vous me le donnerez ?
Le roi ne répondit rien, car il lui aurait fallu avouer qu'il était égoïste, menteur, calculateur et impitoyable, choses déplaisantes auxquelles il préférait ne pas trop penser.
– J'ai une idée, dit-il. Je te remettrai l'anneau, si tu trouve un moyen pour que je ne meurs pas en l'ôtant. Je serais ainsi visible et immortel.
– Et comment trouverais-je un tel moyen ? s'exclama la fille de l'architecte, qui sentait bien qu'elle était de nouveau sur le point de se faire rouler.
– Il y a une vieille sorcière qui a disparue dans la nature il y a bien des années. Elle seule connaît le moyen de me délivrer de cette malédiction. Tu n'as qu'à la trouver et la ramener ici.
Une expression étrange passa sur le visage laid de la fille de l'architecte.
– C'est d'accord, dit-elle.
– Quelle idiote, dit le roi quand elle fut partie. Elle ne trouvera jamais cette sorcière que j'ai cherchée en vain moi-même pendant des années. Me voilà débarassé pour toujours de cette fille hideuse.

Mais à la grande surprise du roi invisible, la fille de l'architecte revint le lendemain même, accompagnée de la vieille sorcière qu'il avait rencontré bien des années auparavant.
– C'est impossible ! s'exclama-t-il.
– Vieille sorcière, dit la fille de l'architecte, cet homme me doit un anneau d'or qu'il refuse de me remettre tant que tu le l'aura pas libéré de sa malédiction.
– Cet homme te doit bien plus qu'un anneau d'or ! s'exclama la sorcière en riant.
Le roi invisible se redressa, paniqué :
– Je n'ai rien promis de plus !
– Ah non ? dit la sorcière. N'avez-vous pas promis à votre père que vous vous marierez et aurez une descendance ?
Elle le regardait dans les yeux, ce qui incommodait beaucoup le roi. Depuis qu'il était invisible, en effet, personne ne l'avait jamais regardé dans les yeux.
– Cela n'a aucun rapport, protesta-t-il. Et de toute façon, cette promesse a été tenue il y a bien longtemps. Je ne vais tout de même pas épouser la fille de l'architecte, elle est bien trop laide.
La fille de l'architecte rougit violemment devant l'impolitesse du roi, puis elle se tourna vers la sorcière.
– Viens en au fait sorcière. Pourquoi dis-tu que le roi invisible me doit bien plus qu'un anneau d'or ?
– Parce qu'il est ton père, déclara la sorcière.
Le roi se mit à rire.
– C'est parfaitement absurde, dit-il.
– Vous avez bien eu une fille avec votre femme, dit la sorcière.
– Oui, peut-être, mais ce n'est pas elle. Ma fille à moi n'était pas une architecte, c'était une princesse et elle s'appelait Soleil.
– Je m'appelle Soleil, dit la fille de l'architecte.
Le roi ne se laissa pas démonter :
– De toute façon, ma fille à moi a été mangée par vous, horrible sorcière. C'était même le prix pour cet anneau d'immortalité.
– Je n'ai jamais mangé la princesse, expliqua la sorcière. J'en avais l'intention, mais après avoir discuté avec elle, nous nous sommes bien entendue. Elle m'a appris à cuisiner un délicieux tofu. Je suis végétarienne depuis. Ensuite, elle s'est enfuie, et je me suis moi-même cachée car vous me poursuiviez. Mais Soleil et moi sommes restées en très bons termes et nous nous rendons souvent visite.
La fille de l'architecte dut s'asseoir à ces mots, profondément choquée. Elle se souvenait qu'elle avait été enlevée dans son enfance au moulin de sa mère et emmenée chez la sorcière, mais elle ignorait que l'homme qui l'avait enlevée était son véritable père, et qu'il s'agissait en plus du roi.
– Je n'arrive pas à y croire, dit le roi invisible.
Il y eut alors un très long silence. Le roi était très embêté de se retrouver face à sa fille. « C'est pour cela que je ne voulais pas d'enfants, pensa-t-il. Ils finissent toujours pas vous réclamer des choses » Il décida de se débarasser d'elle sur le champs.
– Ma chère fille, s'exclama-t-il, tu me rappelles ton grand-père.
– Père, répondit Soleil, c'est bien regrettable que vous soyez invisible, nous aurions pu célébrer nos retrouvailles en nous embrassant.
Le roi invisible songea qu'elle était bien.sotte.
– Mais je suis là, dit-il en lui touchant le bras.
En même temps, il préparait un poignard pour la tuer. Soleil s'avança, et le roi invisible serra sa fille dans ses bras. Mais elle, de son côté, n'avait pas l'intention de se faire assassiner : elle saisit la main du roi et ses doigts se refermèrent sur l'anneau qu'il portait à l'index. Le roi comprit qu'elle allait le lui prendre et cria :
– Gardes ! A l'assassin !
Mais quand les gardes entrèrent, il était trop tard. Le roi gisait au sol, mort. Il était redevenu visible : c'était un très vieil homme, beaucoup plus vieux qu'un humain normal peut le devenir.
– Que s'est-il passé ? demanda le garde.
– Le roi est mort, dit Soleil avec aplomb. C'est la sorcière qui l'a tué.
A ces mots, la sorcière s'enfuit par la fenêtre. Les gardes partirent à sa poursuite, mais ils eurent beau la chercher pendant des semaines, elle demeura introuvable.

*

Soleil s'installa dans son palais, qu'elle aimait beaucoup. Elle gardait l'anneau d'or dans sa poche, mais hésitait à présent à l'enfiler. Cela ne la dérangeait plus tellement d'être laide, et elle n'avait pas envie qu'un bijou idiot ait pouvoir de vie et de mort sur elle. Par ailleurs, elle avait des choses à faire qui nécessitaient qu'elle soit visible. En effet, le royaume avait été très ébranlé par la mort du roi, qui régnait depuis si longtemps. Personne ne savait quoi faire. Il y eut des coups d'état, des meurtres, des vols. Une nuit, l'ancien château du roi brûla dans un terrible incendie. Soleil envoya des hommes pour éteindre le feu, elle se rendit dans les villages pour faire des déclarations, et elle renforça la sécurité sur les routes.
Au bout d'un an, elle fut couronnée reine. C'est alors qu'elle renonça définitivement à l'anneau d'invisibilité et d'immortalité. De toute façon, elle l'avait perdu le mois précédent en participant à un marathon. En revanche, elle retrouva la vieille sorcière et la nomma conseillère de la reine pour se faire pardonner de l'avoir accusée du meurtre du roi invisible. Toutes les deux demeurèrent très amies tout au long de leur vie et le règne de la reine Soleil demeura dans les mémoires comme une ère de paix, de justice et de sécurité.
1

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,
Image de Cyrano
Cyrano · il y a
J'ai vraiment bien aimé votre texte.
Le récit est bien construit et j'ai passé un bon moment.
Bravo.

·
Image de Cassandra
Cassandra · il y a
Merci beaucoup pour ce retour !
·