5
min
Image de Napoléon Turc

Napoléon Turc

1044 lectures

146

Qualifié

Imaginez la forêt... la grande forêt des contes, celle que les oiseaux survolent le long de ces belles journées de l’automne naissant. En frôlant la cime des grands arbres, suivez cette vallée qui ressemble à celle du haut Veyton... Voilà, vous y êtes. Maintenant, prenez à gauche cette petite combe, à peine visible entre les hauts troncs des sapins. La lumière du soleil peine à traverser les branches serrées, il faut être attentif en remontant le ruisseau... Regardez bien, voyez-vous ce ru, ce mince filet d’eau, là, caché par ce gros rocher assis au bord de l’eau qui dévale la pente ? Pour savoir d’où il vient, vous devez vous faufiler entre les arbres, rapidement la pente s’élève, la terre humide glisse sous vos pas, la pénombre s’accentue, le souffle vient à manquer, les branches basses vous accrochent et vous retiennent comme si la forêt vous empêchait de parvenir en un lieu secret... Après un long effort voilà que le sol redevient plat, la végétation s’éclaircit et le jour revient : vous êtes à l’orée d’une minuscule clairière, à peine une trouée. Redressez-vous, respirez calmement et regardez, c’est là que l’histoire commence.

C’est un endroit coupé du monde, dont seuls quelques vieux hiboux se rappellent encore l’existence. Ce petit pays à lui tout seul a pour cœur la Source : de grands arbres l’entourent et la protègent en remerciement de ses bienfaits et ses petits habitants s’y retrouvent pour deviser ou pour une sieste dans la mousse la plus douce qui soit. C’est là que naquit un joli petit champignon. Ses parents l’affublèrent d’un drôle de nom car ils avaient des idées originales (comme en ont souvent ceux de leur espèce), aussi tout le monde le surnommait Manu pour faire plus simple. Manu grandissait de jour en jour et faisait l’admiration de sa mère et l’orgueil de son père, ce qui le confortait dans toute l’estime qu’il avait de sa personne. Un matin, aux premiers rayons du soleil, il vit dans l’eau claire de la Source le reflet de son large chapeau vert pâle et le blanc éclatant de son pied élancé orné d’un anneau, il s’en émerveilla et déclara aussitôt :
— Je suis le roi de la forêt !
Ses parents, d’abord surpris puis fiers, acquiescèrent en silence et relatèrent l’anecdote à leurs voisins qui firent de même et, rapidement, tous furent au courant. La chose fit beaucoup rire et quelques-uns présentèrent leurs hommages au « roi de la forêt » qui les accepta avec naïveté, aiguisant ainsi la curiosité des autres habitants qui vinrent à leur tour se prosterner devant Manu, le confortant de fait dans sa lubie. Ce n’était qu’un jeu pour tous, mais Manu ne le voyait pas, et sérieux, il répétait souvent :
— Je suis le roi de la forêt !
Cette plaisanterie finit par en agacer certains, et un frêne de peu d’années, encore plus prétentieux que Manu, déclara à qui voulait l’entendre :
— C’est moi le roi de la forêt ! Regardez comme mon tronc est lisse, droit et haut : je suis jeune et quand j’aurai l’age qu’il faut, je surpasserai tous les arbres de cette contrée !
—  Ridicule ! rétorqua son voisin l’épicéa, moi aussi je suis droit et bien plus haut que toi. Lequel à part moi reste vert et vif quand tous les autres semblent morts de froid ? Cet honneur me revient de droit !
Le grand châtaigner les fit taire :
— Bêtises ! bêtises... Vous ne parlez que de vous, pensez aux autres. À la mauvaise saison je donne mes fruits aux gens de poil et de plume, il serait juste que...
— Assez ! C’était le vieux chêne qui faisait entendre sa voix profonde et grave. Un roi se doit d’être sage : cela vient avec les années. J’étais déjà fort quand vous n’étiez encore que des graines qui prirent racine à abri de mes branches. S’il devait y avoir un roi, ce serait à moi de supporter cette charge.
Tout au long du jour ces chamailleries furent entretenues par le petit peuple, soutenant par jeu tel ou tel prétendant et rappelant à dessein que Manu était le seul et vrai roi.

Ce remue-ménage allait bon train lorsqu’un grand fracas venant de plus bas résonna entre les versants, s’amplifia et se rapprocha comme une menace. Des cris, des bruits bizarres étouffèrent la dispute avec force, tandis que des branchages étaient secoués de manière inquiétante. Soudain, deux êtres inconnus apparurent près de la Source, écrasant la mousse et les herbes fragiles de tout leur poids.
— Attention ! Vous nous faites mal ! s’écrièrent-elles.
Mais les nouveaux venus ne répondirent pas et continuèrent leur va-et-vient en saccageant tout sur leur passage, déclenchant peur et larmes.
— Hé là ! tonna quelqu’un, qui êtes-vous pour nous ignorer ainsi ?
Alors le vieux chêne balbutia d’une voix tremblante :
— Nous sommes perdus ! ce sont des bûcherons !
— Des bûcherons ? Pourquoi font-ils cela ? Quels sont ces animaux ? Les questions, les plaintes se pressaient et s’entremêlaient.
— Ce sont des hommes, pas des animaux, confia-t-il. J’étais à peine plus grand que Manu quand ils prirent mes parents, car s’ils sont là, c’est pour nous prendre, nous les grands arbres !
— Comment cela vous prendre ?
— Ils vont nous couper et nous emmener
— C’est affreux ! Nous devons leur dire que non !
— Impossible, ils n’entendent pas notre langage, celui de la forêt, et je ne comprends que trop peu le leur.

***

— Ben dis donc, Paulo ! vise un peu l’chêne ! Le dernier qu’est venu par ici y d’vait encore travailler à la cognée ! Y a du boulot pour nous, allez, on pose notre barda.
— T’as pas tort Totor, faut dire qu’c’est pas d’la tarte de r’monter ce ravin ! Puis pointant Manu du doigt, Paulo continua : t’as vu çui-là ? il est beau, ce soir c’est l’omelette aux champignons. C’est tout bon.
— En tout cas, à la tronçonneuse ça s’ra vite fait bien fait d’éclaircir le coin. Y s’mange, au moins ? Y’en a d’autres ?
— Sûr Arthur, enfin... je crois. Il y en a encore deux autres, mais tout vieux. Bon, tu la mets en route ta pétrolette ? On n’est pas là à perpette.
— Respire ! pis t’as vu l’heure ? on se rentre ! demain y fera jour.
— T’as raison Léon, j’vais marquer ceux qu’on descend : chêne, châtaigner et sapin, t’es certain ?
— Ouais ouais, dommage pour l’frêne et le reste, mais quand l’gros va tomber, y’ va raser tout l’coin, ça nous fera de la place pour ébrancher.
Paulo s’empara de sa hachette et par des coups secs et précis fit une entaille sur chacune des trois victimes, puis, tranquillement remballa tout son attirail. Son compagnon fit de même, mais au moment de partir il se dirigea vers la Source et s’empara de Manu qui appela à l’aide :
— Au secours, à moi, on enlève votre roi !
— Heureusement qu’t’es là, Nicolas, j’oubliais l’omelette !
Après avoir mis Manu dans leur sac et repris leur matériel, les deux hommes s’enfoncèrent dans les buissons et repartirent par où ils étaient arrivés.

Leurs voix résonnèrent quelque temps puis s’estompèrent et enfin un grand silence leur succéda. Les premiers à le rompre furent les parents de Manu :
—  Notre fils a été emporté ! Faites quelque chose, c’est votre roi !
— Arrêtez avec cette histoire de roi ! gronda le chêne d’une voix pleine de colère, nous aussi nous allons disparaître !
— Mais non ! intervint une reinette, regardez, les hommes sont partis et vous ont laissé.
— Ils reviendront demain, cela je l’ai bien compris et ce sera notre dernier jour, à tous ! Regardez les marques qu’ils nous on faites !
— Et notre fils ? Que vont-ils faire de lui ?
— Le manger.
En entendant ces mots, la mère de Manu se sentit mal, son chapeau changea de couleur et s’affaissa.
Il n’y avait plus rien à dire... Tous se regardèrent avec consternation en cette fin de journée. Tandis que les ombres grandissaient au rythme de cette menace, la dernière nuit s’installa dans un silence terrible, la fraîcheur habituelle faisant place à un froid de mauvais augure.
Quand l’aube suivante se leva, tous étaient éveillés, épuisés, en proie à une peur ancestrale, ravivée par les paroles échangées tout au long d’une nuit lugubre. Chacun tendait l’oreille, regardait en tous sens dans la crainte de l’arrivée des bûcherons. La matinée se passa dans une atmosphère lourde, chacun s’attendant à vivre ses derniers instants. Le temps passait et, le soleil étant déjà haut dans le ciel, certains se demandèrent si les hommes arriveraient vraiment. L’abattement faisait place au doute, puis un espoir insensé grandit au fur et à mesure que la clarté du jour faiblissait. Il fallut se rendre à l’évidence : la nuit allait revenir et tous étaient saufs !
— Ce sera pour demain, déclara fataliste, le vieux chêne.
— Ou peut-être jamais ! insista la reinette.
— Et mon fils ? sanglota la mère de Manu.
— Pour lui... dit un autre à mi-voix sans finir.
Pendant que la discussion continuait, la nuit s’installa :
— Mais pourquoi ne sont-ils pas revenus ? s’inquiéta un écureuil.
— Et si c’était Manu ? chuchota la mousse, sa plus fervente admiratrice.
— Comment aurait-il fait ? Pourquoi ne nous a-t-il pas rejoints ?
Le chêne eut beau rappeler que Manu n’était plus de ce monde, l’idée fit son chemin dans les esprits car il n’y avait pas d’autre explication.
Des jours passèrent sans que l’on ne revoie les deux hommes. Il devenait de plus en plus évident que Manu les avait retenus à tout jamais. Comment ? Là était le mystère.

Les habitants de la forêt décidèrent d’honorer sa mémoire en lui élevant un monument. Le sapin frissonna pour faire tomber ses aiguilles, formant ainsi un tapis parfaitement lisse. Le frêne laissa partir ses petites feuilles les plus tendres pour former le vrai nom de Manu, les fourmis se chargeant de les disposer. Pendant qu’elles s’affairaient, le châtaigner se secoua : les plus belles bogues se détachèrent et l’écureuil les disposa autour du tapis pour former une barrière. Le chêne étendit une de ses branches basses pour protéger le tout. Quand ce travail fut terminé on put lire :

« À Manite, le roi de la forêt. »

PRIX

Image de Printemps 2019
146

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Napoléon Turc
Napoléon Turc  Commentaire de l'auteur · il y a
Mon tout premier texte, à partir duquel j'ai développé deux séries "Vues d'en haut" et "Scènes de palais".
·
Image de Silvie DAULY
Silvie DAULY · il y a
J'avais déjà lu cette histoire il y a quelques mois. Je n'ai plus la possibilité de voter, mais je m'en délecte encore.
·
Image de Napoléon Turc
Napoléon Turc · il y a
Gare à l'overdose !
·
Image de F. Gouelan
F. Gouelan · il y a
Belle histoire.
·
Image de Napoléon Turc
Napoléon Turc · il y a
Heureux qu'elle vous ait séduit, merci.
·
Image de Marie
Marie · il y a
Un régal !
·
Image de Napoléon Turc
Napoléon Turc · il y a
merci !
·
Image de Fred Deuhm
Fred Deuhm · il y a
Votre excellent récit me rappelle un film passionnant : L'Intelligence des arbres.
·
Image de Napoléon Turc
Napoléon Turc · il y a
Merci pour votre appréciation et votre soutien. Puisque vous semblez sensible à ce sujet, je vous conseille de lire "une famille d'arbres" de Jules Renard, disponible dans la rubrique "classiques" (une vingtaine de lignes). Pour moi, c'est une cime.
·
Image de JACB
JACB · il y a
C'est très bien écrit et la chute (fatale) n'est que morale ! Merci pour cette délicieuse histoire Napolèon.*****
·
Image de Napoléon Turc
Napoléon Turc · il y a
Vous vous êtes régalé ? c'est le (plat) principal !
·
Image de Silvie DAULY
Silvie DAULY · il y a
Quel beau conte, merveilleusement bien écrit, et quelle chute! De plus, la morale est édifiante, car vous montrez avec brio la force de l'union entre les êtres, au-delà de la jalousie et de la rivalité des egos. Bravo Napoléon Turc, je m'abonne et j'attends avec impatience vos prochains textes.
·
Image de Napoléon Turc
Napoléon Turc · il y a
Merci, mais soyez patiente, je n'écris vite que très rarement. je vous propose "Le hallier" en publication libre, si vous ne l'avez pas déjà lu.
·
Image de Gina Bernier
Gina Bernier · il y a
l'amanite phalloîde dans une bonne omelette..pour passer de vie à trépas en très peu de temps.Pas de chance d'autres étaient comestibles. Elle est jolie votre forêt et ses habitants.+5
·
Image de Napoléon Turc
Napoléon Turc · il y a
Merci pour votre commentaire.Si cette ambiance vous plait, je vous suggère "Le hallier" paru depuis peu en publication libre.
·
Image de De margotin
De margotin · il y a
Très beau
·
Image de Napoléon Turc
Napoléon Turc · il y a
Merci.
·
Image de Gabriel Epixem
Gabriel Epixem · il y a
Nature, belle écriture, poésie, j'aime. Mon vote.
JE vous invite à découvrir ma page aussi.

·
Image de Napoléon Turc
Napoléon Turc · il y a
Grand merci pour vos compliments.
·

Vous aimerez aussi !

Du même auteur

NOUVELLES

En voyant l’épaisseur de neige durcie enserrant le bas de la porte extérieure entrouverte, l’inspektør Lars comprit qu’elle l’était depuis bien longtemps. Il la repoussa d’un coup ...

Du même thème