le roi de l'omelette

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Longtemps je suis restée de l'autre côté du texte, celui où tout est déjà écrit, et je n'étais qu'une courroie de transmission auprès de mes étudiants. Désormais j'ai aussi envie d'explore  [+]

- Mais qui êtes-vous ? Que faites-vous ici ?
Il est assis dans le canapé, face à elle. Il est en train de tricoter, semble t-il. Oui c’est ça. Il s’interrompt et lui sourit. Il n’a pas l’air surpris, puisqu’il l’attendait. La surprise est pour elle. Elle se demande comment elle n’a pas poussé un cri, ne s’est pas évanouie, en tombant nez à nez avec cet inconnu dans son salon.
- Bonsoir, répond-il en se levant.
- Mais qui... qui vous a autorisé à entrer chez moi ? rétorque t-elle sans serrer la main qu’il lui tend.
- Personne. Votre portillon ferme mal, vous savez et la porte d’entrée n’était pas verrouillée.
Il prononce ces mots d’une voix calme, comme s’il n’y avait là rien d’incroyable.
- Que... que me voulez-vous ? demande t-elle en reculant un peu, le dos presque plaqué contre la porte.
- Aucun mal, rassurez-vous. Vous n’avez rien à craindre de moi. Vraiment rien. Asseyez-vous je vous en prie. Vous voulez boire quelque chose ? Vous avez l’air fatiguée. Vous rentrez tous les soirs aussi tard ?
Elle se ressaisit, fait un pas ou deux en avant, déboutonne son trench coat en tremblant un peu, va le suspendre au porte-manteau, pose son sac à main et s’assoit, fait comme si cette invitation n’était pas si folle que cela. Elle le regarde et attend. Il lui parle naturellement. L’incongruité de la situation ne semble pas lui apparaitre. Il ne voit aucune raison de se justifier d’être là. Elle s’entend lui répondre d’une voix blanche.
- Oui souvent. J’ai un travail très prenant. Je veux bien un porto. Il en reste je crois.
- Voyons voir, dit-il en se penchant vers la caisse en bois où elle entrepose ses bouteilles. Elle le suit du regard, sans réagir. « Mais oui, il en reste. Enfin juste pour ce soir. Il faudra en racheter assez vite. Je vais vous accompagner avec un verre de vin. J’aurais besoin d’un tire-bouchon... Ah, là, j’en vois un ! Avons-nous quelque chose à grignoter avec ça ? »
Elle répond machinalement. Elle est médusée.
- Je crois, oui. Regardez dans le placard en haut, au milieu.
L’homme revient de la cuisine avec un paquet de biscuits salés. Il se rassoit en face d’elle sur le canapé.
- C’est joli chez vous. On se sent tout de suite bien, comme chez soi.
Elle manque s’étouffer, le nez dans son verre, puis elle lève les yeux et le fixe un instant. Il s’est rassis. Il écarte les bras de part et d’autre des gros coussins du canapé, parfaitement décontracté.
- C’est la maison de mes parents. Ils vivent la moitié de l’année dans le Sud, alors j’ai cette maison pour moi toute seule pendant ce temps là, dit-elle, mue par un inexplicable désir de se justifier.
- Ah ? Toute seule ? C’est bien grand pour une femme toute seule, non ? Ce n’est jamais bon d’avoir trop d’espace. C’est même angoissant. On ne vous l’a jamais dit ? Vous n’êtes pas de cet avis ?
- Je ne sais pas. Je ne me suis jamais posé cette question. C’est la maison où j’ai toujours vécu, c’est tout.
- Je vois. Mais cela ne vous donne pas un peu l’impression que vos parents sont morts, d’y vivre toute seule maintenant ?
- Morts ? Quelle idée ! Vous avez de ces questions !
- Je vois, vous n’avez pas très envie de répondre.
Il dit cela avant de se resservir un verre de vin, et elle le fixe à nouveau. Il n’est pas désagréable à regarder. Elle se déchausse. Par habitude. Ils ne se disent rien pendant quelques minutes, puis l’homme se lève.
- Ca ne vous dérange pas si j’allume la radio ?
- Non, allez-y. C’est là.
Elle désigne la petite table dans le coin. Il se penche, et la musique se fait entendre. L’atmosphère se réchauffe encore. Il va bientôt lui demander si elle ne veut pas qu’il allume du feu dans la cheminée.
- Vous ne voulez pas qu’on se fasse un petit feu ? Ce n’est pas que j’aie froid mais c’est beau un feu de cheminée et puisque nous avons le temps...
Elle hoche la tête et termine d’un coup son porto avant de s’en resservir un deuxième. Elle le regarde s’activer, froisser le papier journal et disposer le bois. Le feu prend tout de suite et se met à crépiter joyeusement. La musique est joyeuse elle aussi.
- Si on dansait ? demande l’homme en se tournant vers elle après avoir frotté ses deux paumes sur ses cuisses.
Elle est légèrement ivre. Elle dit d’accord. Le rythme du morceau n’est ni très rapide, ni très lent, ce qui leur permet d’ajuster facilement leurs gestes. Il danse bien. Il a du style. Au bout d’une quinzaine de minutes pendant lesquelles ils ne font qu’échanger des regards, il reprend la parole.
- J’ai faim. Pas vous ?
- Si. Je dois avoir de quoi faire une omelette et il y a du pain dans le congélateur.
- Parfait. Vous allez voir, vous ne pouviez pas mieux tomber. Je suis le roi de l’omelette.
Elle le suit dans la cuisine et l’observe tandis qu’il ouvre tous les tiroirs, tous les placards sans rien lui demander. Elle a pris place sur une chaise et ne bouge plus, son verre à la main. Il sifflote, ou bien chantonne en la regardant de temps en temps pour obtenir son approbation, et en s’affairant avec adresse.
- Les repas les plus simples sont toujours les meilleurs, n’est-ce pas ? Et rien ne vaut l’improvisation.
- Qui vous a donné mon nom ? Comment me connaissez-vous ?
Il est surpris et se retourne pour lui faire face.
- Mais personne. Je ne connais pas votre nom. Et d’ailleurs, ai-je besoin de le connaître ? Voulez-vous connaître le mien ?
- Je ne sais pas.
- Voilà. Vous voyez ? J’ouvre une autre bouteille, ok ?
- Faites comme chez vous.
Elle passe un moment agréable et assez doux, c’est tout ce qui compte. Surtout ne pas lui poser de questions, ne pas s’inquiéter non plus. Faire exactement comme s’ils étaient de vieux amis, ou même un couple. Le laisser en venir au but de sa visite. Elle n’a pas l’énergie de résister. Elle est juste assez ivre pour ne plus avoir envie de connaître son nom. Elle se laisse aller, curieusement intriguée par le caractère imprévisible de la suite. Ce n’est pas l’homme qui l’attire, c’est l’inconnu qu’il représente. Toutes les questions qu’elle a en tête restent en suspens pendant ces quelques minutes où l’insolite occupe l’espace entier. Il y a deux façons de voir la scène : soit elle interroge cet homme, tente de le percer à jour, et résiste de la manière la plus rationnelle possible à la fascination qu’elle commence à éprouver, soit elle abdique et se laisse gagner par le charme mystérieux de ce visiteur sans nom et sans dessein.
Ils s’assoient l’un en face l’autre de chaque côté de la table basse devant la cheminée. Elle a replié ses jambes, et le tapis de laine est confortable. Il se déchausse à son tour. Ils trinquent et attaquent l’omelette. Il y avait aussi un pâté inentamé dans son frigo et de la salade. Il a soigné l’assaisonnement, elle l’a regardé faire. Le pain chaud croustille, les flammes s’agitent. C’est parfait. Quelques minutes s’écoulent. Ils dînent et se sourient à la dérobée.
- Tout de même, dit-elle enfin, en se secouant de sa torpeur mentale, que faites-vous dans la vie, à part entrer chez des gens que vous ne connaissez pas, pour leur préparer une omelette et un feu de bois ?
Il sourit.
- Eh bien, rien. Je ne fais rien d’autre que cela.
- Ah.
Elle avale une gorgée de vin rouge et repose son verre avec lenteur sur la table basse.
- Ça vous étonne ?
- Forcément. Comment voulez-vous que cela ne m’étonne pas ? Vous en connaissez beaucoup des gens comme vous ? Qui font le même métier je veux dire ?
- Non, personne. Enfin, ce n’est pas un vrai métier tout de même.
Elle a une petite moue ironique. Et s’en veut presque aussitôt pour cela. Il ne relève pas et lui propose de la resservir.
- N’est-ce pas que je suis le roi de l’omelette ? Je vous avais prévenue.
- C’est vrai. Alors si ce n’est pas ça, quel est votre métier ?
- Je n’en ai pas.
Elle réfléchis, puis a comme une illumination.
- Je comprends ! Vous êtes un comédien, une espèce d’artiste voué à créer des performances. Nous sommes filmés, ou enregistrés, en ce moment même, c’est ça ?
Elle jette un regard circulaire autour d’elle, scrute les angles du plafond.
- Pas du tout, je vous le promets. Non ma démarche n’a rien d’artistique.
- Alors vous vous prenez pour un altruiste. Vous pensez me faire du bien en venant de la sorte chez moi sans invitation, c’est ça ? C’est votre vocation ? Vous êtes une sorte de missionnaire vous, non ? Vous ne seriez pas témoin de Jéhovah ou quelque chose comme ça ? Parce que si oui, vous êtes gonflé d’avancer masqué. Ce n’est pas courageux, ah ça non, pas du tout courageux !
Elle s’emporte très légèrement.
- Non non, je n’ai rien à voir avec les Témoins de Jéhovah. Mais je comprends que vous ayez pensé à eux. Ce sont des gens particuliers. Quant à avancer masqué, je pensais que nous étions d’accord pour ne pas dévoiler notre état civil mais si vous y tenez, je vais vous dire mon nom. Cela ne vous avancera à rien du tout mais je vais vous le dire.
- Non !
Elle a répondu en criant presque. Comme si c’était une question de vie ou de mort. Il ne faut pas qu’il lui dise son nom, car alors tout le charme de ce moment va se dissiper d’un coup. Ils ne seront plus que deux amis de (très) fraiche date, et leur conversation se placera d’elle-même sur des rails. Il faut faire durer le mystère. Elle se lève pour mettre fin à la gêne et ajoute du bois dans la cheminée. Il propose de faire du café. Elle est d’accord et elle précise qu’elle a sûrement aussi du très bon chocolat en réserve. Ensemble, sans rien se dire, ils débarrassent les assiettes et attendent que l’eau boue pour le café. Ils sont à l’intérieur d’une parenthèse, s’en rend-il compte ? Elle évolue dans la pièce au ralenti, dans une espèce d’ouate douillette. Il lui a laissé entendre qu’il avait l’habitude de ce genre d’expérience. Elle lui en veut presque de ne pas être la première chez qui il s’est invité comme cela. Elle aurait aimé être la seule, la première ou la seule. Mais elle ne va tout de même pas lui demander depuis combien de temps il le fait.
- Depuis combien de temps faites-vous ça ?
- Ça quoi ?
- Eh bien passer des soirées chez des gens que vous ne connaissez pas ?
- Je ne sais pas. Je suppose que je n’ai jamais rien fait d’autre.
- Oui enfin, il a bien dû y avoir une première fois tout de même !
- Oui.
- On se rappelle toujours la première fois, même si on a oublié celles qui ont suivi.
- Je ne vois pas les choses exactement comme vous, en termes de début, ou de première fois. Pour moi ce qui compte, la seule fois qui compte voyez-vous, c’est celle que je suis en train de vivre.
- Evidemment, je peux comprendre ça. Elle réprime son envie de rire. Elle a la tête qui tourne et une grande mollesse dans tout le corps. C’est très bien, très joli, mais à moins d’être un amnésique profond, vous ne pouvez pas vous empêcher d’avoir des souvenirs, des repères dans le passé.
- Je vous assure que non. Je ne porte aucun regard sur mon passé, ni le proche, ni le lointain. Et pour être tout à fait clair sur le sujet, je ne me projette pas une seule seconde dans l’avenir non plus, ni le proche, ni le lointain.
- Vous voulez dire que vous ne savez pas du tout ce qui va se passer ensuite, par exemple lorsque nous aurons bu ce café.
- Je n’en ai pas la moindre idée et pour le moment ça ne m’intéresse pas. Goûtons plutôt ce bon chocolat, si vous voulez bien. Savourons l’instant présent.
Et il l’emmène avec douceur jusqu’au salon où ils se rassoient l’un à côté de l’autre devant le feu.
- Et le tricot ? C’est une habitude ?
- Oh je dirais plutôt que là encore, c’est une façon de voir la vie.
- Vraiment ?
- Oui chaque maille compte. Comme chaque jour de notre vie compte dans le grand maillage de nos destinées.
Là elle éclate de rire. C’est tellement bête !
- Hmmm, vous êtes philosophe, vous. Tendance bouddhiste peut-être ?
- Je suis ce que vous voulez. Peu importe. Je vous le répète, je ne suis là pour aucune autre raison que de passer un bon moment chez vous. D’ailleurs, vous permettez ? Je reprends mon ouvrage, pendant que nous discutons.
Elle se tait et elle l’examine. Il est habillé correctement, sans plus. Aucun luxe, aucun laisser-aller non plus. Il est difficile de lui attribuer un âge. Elle résume mentalement les choses, parce que son esprit s’embrume : Un inconnu pas laid du tout, entre deux âges, et dont elle ignore le nom, tricote (qui sait quoi ?) dans son canapé un vendredi soir, après lui avoir servi un apéritif et préparé un feu de cheminée puis une omelette. Voilà. C’est tout. Il y a quelque chose de familier dans cette situation. Si elle fait abstraction du fait qu’elle ne le connaît pas, et que ce n’est pas si habituel de voir tricoter un homme, tous les ingrédients de la scène domestique ordinaire sont réunis. Ce garçon qu’elle a pris au départ pour un individu nuisible serait même un peu popote.
A bien y réfléchir, elle n’aurait rien contre un soupçon d’érotisme entre eux. Le vin la rend lascive. Elle a pensé que les choses prenaient cette tournure tout à l’heure lorsqu’ils ont commencé à danser, mais non. C’est un peu gênant de lui faire des avances là tout de suite. Il tricote sagement, il a l’air satisfait. Rien chez lui ne laisse supposer qu’il soit d’humeur à lâcher ses aiguilles pour la renverser sur le tapis. Il est si calme que tout semble aller de soi. Elle s’en veut de ne pouvoir retenir ses interrogations.
- Est-ce que vous n’êtes pas curieux de savoir ce que je pense maintenant ? De connaître l’effet que cela me fait d’être en face d’un parfait inconnu comme ça chez moi ce soir ?
- Curieux ? Mais cela voudrait dire que j’attends quelque chose. Or je vous l’ai dit je n’attends rien. Je ne m’interroge sur rien. Je vis, c’est tout.
- C’est absurde. Vous êtes complètement fou, dit-elle soudain en se levant, dégrisée.
Le ton de sa voix laisse entendre qu’elle ne changera pas d’avis. Elle a bien voulu jouer le jeu pendant une heure, a laissé de côté ses préjugés, mais il faut se rendre à l’évidence : ce n’est pas normal de passer ainsi la soirée avec un type bizarre, sans connaître son nom ni ses intentions, à écouter des discours qui n’ont ni queue ni tête à propos de la vie !
- Voulez-vous que je m’en aille ?
L’homme fait mine de ranger son ouvrage. Il n’est même pas contrarié. Elle hésite. Est prise de remords.
- Non attendez, je... Je ne sais pas ce qui m’a prise. Je suis un peu fatiguée, c’est tout. J’ai un peu trop bu aussi.
- Mais justement, je ferais mieux de vous laisser.
Elle pose son bras sur le sien et dit la première chose qui lui passe par la tête.
- Non ne partez pas, pas encore. Je veux apprendre à tricoter ! J’ai toujours voulu et je n’ai jamais pris le temps. Montrez-moi, vous voulez bien ?
- Vraiment ? Mais bien sûr. C’est très facile, vous allez voir. Je vais vous montrer le b.a. ba : comment monter ses mailles et puis comment faire le point mousse.
Elle se rapproche de lui sur le canapé. Leurs corps se touchent. Il tire une paire d’aiguilles de son sac à ouvrage. Ainsi qu’une pelote de laine rouge. Elle l’écoute et l’observe, comme une petite fille appliquée.
- La première maille, ce n’est rien d’autre qu’une boucle. Vous placez la laine entre vos doigts comme ça, puis vous enfoncez l’aiguille dans la boucle et vous tirez doucement. Cela vient tout seul. Nous allons en monter vingt, pour commencer. A vous maintenant. Je vous laisse faire.
Elle se concentre. Elle oublie tout ce qui n’est pas cette petite boucle de laine rouge entre ses doigts, qui cherche à lui échapper. Elle écoute la voix chaude qui la conseille, la corrige. Elle est comme hypnotisée. Rien ne compte plus pour elle que cette petite boucle. Et chaque maille succède à la précédente, s’accroche à elle. Et les mailles apparaissent l’une après l’autre sur l’aiguille, retenant prisonnier le fil rouge qui cherche toujours à lui échapper. Une fois les mailles montées, il lui enseigne à les faire passer l’une après l’autre sur la seconde aiguille tout en croisant le fil.
- Il faut laisser reposer le fil sur le bout de l’index et le guider jusqu’à la pointe de l’aiguille. Il va former une nouvelle boucle à son tour. C’est tout simple. Ne tendez pas le fil, laissez le glisser.
Elle hésite, lâche le fil, ou l’aiguille, puis perd une maille, puis recommence. Mais elle ne s’impatiente pas. Il l’encourage. Elle ne sait pas depuis combien de temps ils sont là. Elle sent son épaule qui repose contre la sienne. Elle termine son troisième rang, et lui adresse un regard triomphal. Elle laisse tomber ses deux mains et son tricot sur ses cuisses et s’affaisse contre le dossier du canapé en poussant un grand soupir d’aise.
- Ouf ! Je souffle un peu. Il faut de la concentration tout de même.
- Oui. C’est une forme de méditation. Il faut parvenir au stade ou l’on sépare son esprit de ses mains, et vous verrez, à ce moment là, un grand calme surgit et votre pensée est totalement libérée. Comme si la répétition de ce geste précis canalisait parfaitement le surplus de votre énergie.
- Qui vous a appris ?
- Personne. J’ai eu besoin de me soustraire, à un certain moment de ma vie. Et je n’ai rien trouvé de mieux. J’ai essayé les puzzles de cinq mille pièces, mais j’étais trop impatient de voir le résultat de mon travail. Il fallait toujours obtenir une image à la fin. Je préfère les motifs secrets, les figures qui se cachent... Vous connaissez Henry James ?
- Oui, un peu. Mais vos tricots, vous ne les terminez pas ?
- Non. Je ne fabrique rien, je tricote c’est tout. Comme un écrivain qui ne ferait qu’aligner des mots sans se préoccuper du sens. Ou qui démarrerait une histoire sans en entrevoir la fin, et la poursuivrait jusqu’à ce que l’épuisement le gagne ou que la mort le surprenne. Est-ce que ce n’est pas cela vivre ?
Elle a envie de répondre que c’est vain. Qu’il perd son temps. Que vivre, c’est faire des projets, entretenir des souvenirs, que la vie ne se joue pas uniquement dans le présent. Qu’elle englobe tout ce que la mémoire et l’imagination permettent d’atteindre. Qu’il faut trouver un sens à la vie. Et qu’un écrivain qui ne sait pas où il veut en venir ferait mieux d’abandonner son travail.
- Je voudrais savoir une chose. Lorsque vous partirez de chez moi, où irez-vous ?
- Eh bien mais chez moi, quelle question !
- Et vous habitez loin ?
- Non pas du tout. J’habite à trois rues d’ici.
- Et pensez-vous chercher à me revoir ?
- Si vous le souhaitez. Je pourrais revenir et vous enseigner des points de tricots plus élaborés.
- Et... c’est tout ?
- Mais je ne sais pas. Nous verrons bien. Pourquoi êtes–vous si soucieuse de ce qui se passera plus tard ? Est-ce qu’il manque quelque chose à votre bien être là tout de suite ?
- Honnêtement oui, je crois que je ne peux pas me satisfaire de ça. Ne rien connaître de la minute qui va advenir. Ne pas savoir quelles sont vos intentions...
- Je n’en ai aucune, je vous le répète.
- Et moi je vous répète que je ne comprends pas comment cela est possible. Vous devez par exemple vous poser la question de l’heure à laquelle vous partirez d’ici.
- Je n’ai pas de montre, vous savez. Je partirai lorsque je sentirai que le moment est venu.
Elle se tait. Et s’il ne sentait pas ce moment venir ? S’il s’éternisait chez elle ? Ce n’est pas que sa compagnie soit désagréable, non. Sa conversation est même plutôt divertissante, rafraîchissante pour quelqu’un comme elle qui vit dans une course perpétuelle, qui cherche un sens, toujours un sens. Mais c’est comme cela que tourne le monde après tout ! Si tous les gens se comportaient et raisonnaient comme cette espèce de marginal, de doux excentrique, ce serait le chaos. D’ailleurs il doit être fou, légèrement timbré. Il doit souffrir d’une pathologie psychiatrique bien particulière, mais pas menaçante, non pas dangereuse. Un doux dingue, quoi !
La fatigue commence à se faire sentir. La magie de cet instant suspendu se dissipe peu à peu tandis qu’elle sent l’impatience la gagner de nouveau. Elle pose le tricot qu’elle a entamé sur la table basse et réfléchit à la façon d’aborder la question de son départ, sans passer pour une rabat joie, ou une parano. La seconde option serait de lui proposer de dormir ici, avec elle, de profiter de l’instant, sans se projeter. A entendre toutes ses théories sur la vie, elle prend peu de risques. Ce n’est pas le genre d’homme à s’accrocher, ni à faire des projets d’avenir, ni à vous encombrer de son lourd passé sentimental. L’affaire d’un soir idéale, somme toute. Comment lui signifier qu’elle n’a pas l’intention de se remettre à tricoter? Même si le voir tricoter est d’un érotisme total, ce qu’elle n’aurait jamais imaginé à l’avance. Cette manière qu’il a de déjouer les stéréotypes, cette posture d’anti James Bond la font frissonner. Elle a soudain envie de lui dire qu’elle entrevoit une autre façon de «canaliser son surplus d’énergie». Et si elle l’embrassait ? Tout de go ? Sans plus de préliminaires ? Il n’a pas besoin d’être averti. Il le dit lui-même : il reçoit ce que chaque instant lui donne, tricote une maille après l’autre. Alors elle se penche brusquement, trop brusquement, et elle plaque ses lèvres contre les siennes. Il lâche son tricot et se laisse faire. Devant une telle indifférence, au bout de quelques secondes, elle se reprend. Partagée entre la honte et la colère, elle s’éloigne de lui et détourne le visage.
- Vous devriez... vous devriez partir ! Je ne sais pas pourquoi vous restez ici. Je ne vous connais pas. Je ne sais pas ce que vous avez en tête. Laissez moi s’il vous plaît.
- Comme vous voulez, répond-il obligeamment.
C’est la pire humiliation de sa vie de femme. C’est plus qu’une rebuffade. Il ignore ses avances comme si elles étaient nulles et non avenues. Son attendrissement disparaît d’un coup. S’il n’est resté que dans le but de la mettre dans cette situation impossible, elle ne veut plus jamais le voir. Elle est exaspérée.
- Je ne vais pas supporter de vous croiser dans la rue, et de faire comme si de rien n’était, vous savez, lui dit-elle en se levant et en rabattant autour d’elle les pans de son gilet.
- Mais pourquoi ferions-nous comme si de rien n’était ? Si nous nous croisons, nous nous dirons bonjour, nous discuterons un moment, comme des amis, pourquoi pas ?
- Mais nous ne sommes pas des amis ! Je ne vous pardonnerai pas de m’avoir rendue ridicule de cette façon. Partez maintenant, sortez de chez moi s’il vous plaît.
- Je ne vois pas de quel ridicule vous voulez parler. Si c’est à ce baiser que vous faites allusion, il était très agréable. Même si c’était votre idée, et pas la mienne.
- Vous êtes fou. Partez, je vous le demande. Si vous ne partez pas, je jure que je vais appeler le commissariat et porter plainte contre vous, pour effraction.
Il se lève avec un soupir.
- Vous ne seriez pas la première. Les gens ont du mal à comprendre les choses les plus simples.
- Et cela vous étonne ? Vous êtes malade.
Mais elle sait bien qu’il est inutile d’insister. Cet homme ne raisonne pas comme elle, ni comme qui que ce soit d’ailleurs. Elle le regarde sans dire un mot. Il range ses aiguilles, décroche son blouson de la patère à côté de la porte et disparaît. Elle entend le petit claquement du portillon puis plus rien, sauf le feu qui crépite toujours et son cœur qui bat dans sa poitrine. C’est fini. Par précaution, et contrairement à ses habitudes, elle ferme les volets roulants, ainsi que le deuxième verrou. Elle range les restes de ce repas singulier et monte dans sa chambre. Demain elle sera plus vigilante en quittant la maison. Il ne faudrait tout de même pas qu’il revienne, qu’il prenne ses habitudes, ou pire encore qu’elle se mette à penser à lui, à l’attendre.
Elle se couche, la tête un peu lourde, et réfléchit. Sa colère fond doucement.
Et s’il n’était pas si fou ? Si vivre ne se résumait qu’à tricoter sans but, hormis celui de donner au fil du temps une forme et une couleur, peu importaient lesquelles, tout en vous maintenant les mains occupées et l’esprit libre ? Elle a envie d’en savoir plus, d’entendre encore ses élucubrations inoffensives et reposantes. Elle finira bien par le persuader qu’il existe aussi des façons moins sages de s’occuper les mains, même s’il n’a pas semblé particulièrement intéressé à les connaître. Pas intéressé pour le moment. Tout est affaire de volonté, d’opiniâtreté. Elle va s’employer dès demain à le retrouver. Elle n’aura besoin d’aucun prétexte. Il est disponible, n’a même que cela à faire. Et ensemble dès demain soir ils allumeront un autre feu, au coin duquel ils pourront manger de l’omelette et tricoter jusqu’à ce qu’il se lasse. Il finira bien par se lasser. Et alors là, elle reprendra le baiser de tout à l’heure au point exact où elle l’a laissé. Et si ce n’est pas encore demain soir, ce sera plus tard. Comme il l’a dit, nous verrons bien.
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Un petit mot pour l'auteur ? 5 commentaires

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M. Iraje · il y a
Une rencontre tout à fait désarmante ... ! Et j'aurais appris à tricoter ...
( De mon côté, je t'invite à une balade au coeur des paysages isèrois ... http://short-edition.com/oeuvre/poetik/d-isere-a-aujourd-hui)

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Élodie Torrente · il y a
Merci jolie Marie pour cette nouvelle pleine de bon sens et bien vue. Bises
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Pingouin · il y a
J'ai tricoté mais il y a très longtemps lorsque j'étais à l'école.
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Pingouin · il y a
Enfin l'histoire d'un homme non pressé. Bravo
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Marie Lauzeral · il y a
vous tricotez vous aussi Pingouin? Merci en tout cas.

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