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LE ROBOT ET LE CHEF D'ORCHESTRE par Vincent Ricouleau Graham

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Volga

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Peut-être que le milieu du droit n’emballe pas. Je comprends, il n’est pas fun comme on dit. Bien que tous les milieux professionnels, hermétiques ou nombrilistes, aux égos titanesques, méritent quand même d’être connus, histoire de comparer, d’envier ou de détester.

Même si on n’est pas attiré par le milieu juridique, personne ne peut ignorer le nombre de professeurs de droit, de juristes de tous poils, de journalistes, aux airs de Nostradamus, en mal de prédiction. Des prophètes à leur manière, pas malveillants mais quand même, juchés bien haut dans leur galaxie, si haut qu’ils ne voient plus les terriens.

En effet, l’intelligence artificielle mais aussi les légal tech, les start up, devraient, selon eux, tel un tsunami, révolutionner des pans entiers de l’exercice du droit. Les robots et les algorithmes pourraient ainsi à très brève échéance, remplacer les professionnels du droit, par exemple les avocats.

Stupeur et tremblements pour ces derniers, qui courent déjà à en perdre haleine après le client solvable ! Vont-ils disparaitre ?

Sauf que les clients d’un avocat resteront les clients d’un avocat. Des clients avec une tête, des bras, des jambes, des sentiments, des angoisses, des émotions, des peurs, des tentations et pas toujours les plus positives car souvent morbides.

Je me souviens d’un client au nom russe. On le tiendra secret, son nom. Je ne sais plus comment il est venu à moi. Un homme, hyper poli, la cinquantaine bien entamée. Une veste élégante en velours marron foncé. Distingué. Lourd et léger à la fois dans ses mouvements. Une barbe ni sauvage ni taillée.

En fait, le parfait sosie de Michael Lonsdale.

Le même timbre de voix. Le même ton aux fausses apparences débonnaires. Une voix semblant faire le tour de son cou pour venir se dissoudre autour de lui. Il fallait prêter l’oreille. Observer le gaillard. Prendre du temps car on ne comprenait pas ses fins de phrases. Comme Michael Lonsdale, vous dis-je, dans « Hibernatus ». Certaines scènes du film me revenaient lors de la consultation.

Le client avait un problème. Un gros. L’alcool. Trois fois, déjà, la gendarmerie l’avait verbalisé pour alcoolémie. Deux fois, un juge l’avait condamné. Le client m’avait tendu sa convocation, las et angoissé en même temps.

Une troisième audience s’annonçait. En situation de récidive. Un risque sévère de détention. Notre deuxième Michael, appelons-le ainsi, exerçait le métier de chef d’orchestre. Sauf que la dépression mâtinée d’alcool avait eu raison de sa santé psychologique et physique. Heureusement, son statut de fonctionnaire le mettait à l’abri du besoin. Le deuxième Michael m’avait expliqué qu’il était insomniaque. Alors il jouait de la musique la nuit tout en vidant une bouteille de whisky de bonne qualité.

Et cette fois, enfin, le matin du contrôle par la gendarmerie, il avait pris sa voiture pour acheter des croissants. Et bien sûr, il ne l’avait jamais fait avant, dixit le client.

J’avais été surpris par le nombre d’instruments qu’il jouait. La guitare, sèche, électrique, il savait. Le saxo, il savait. Le violon, il savait. La batterie, il savait. Composer, il savait. Mais qu’est-ce qu’il jouait la nuit ? Il m’avait répondu, en ponctuant ses mots de soupirs profonds : « du Beatles », toujours du « Beatles ! Pourquoi ? ».

Alors, la consultation d’avocat avait dévié sur le pouvoir de la musique. Sur les neurosciences. Sur les émotions. Sur Antonio Damasio. Bref, des clients cultivés, on aime bien parfois...

J’avais noté la date d’audience. Vérifié le nom du juge officiant ce jour-là. J’étais presque certain de l’issue positive, enfin d’une solution qui ne mettrait pas hors course notre deuxième Michael.

Car le juge était mélomane, et très porté aussi sur le whisky.

Notre deuxième Michael avait donc échappé à la détention, sans trop d’efforts de ma part, au profit d’un bracelet électronique, au terme d’une audience pénale où le procureur avait joué son rôle de méchant.

Notre deuxième Michael avait bien sûr continué de boire et de jouer de la musique la nuit. Je l’avais croisé peu après l’audience au volant de sa BMW 7.35 à essence. A un stop.

Il m’avait salué, avec le sourire de Michael Lonsdale.

On était bien loin des algorithmes, des legal tech et des robots et on le restera probablement...

On parie ?

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