Le Rituel

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Lorsque l’on s’enfonçait au cœur du pays, au milieu des forêts inhabitées qui le traversaient, on trouvait une vieille ville qui, entourée de montagnes et de vallées, avait survécu aux guerres et aux Hommes. On racontait que là-bas, les gens vivaient très longtemps, plus que nul par ailleurs. En réalité peu de personnes savait exactement à quoi ressemblait le village ni où il se trouvait vraiment, perdu dans une nature qui semblait s’amuser à cacher le lieu et ses habitants. Tout au fond de la forêt à l’est, entre les grandes plaines vertes et les montagnes ocres du sud, si vous trouviez le bon chemin, dans la bonne forêt, près du bon lac, vous pouviez trouver l’entrée du fameux village, mais aucune carte n’existait à ce jour permettant de le trouver.

Et si toute fois vous y parveniez, alors vous vous retrouveriez devant deux grandes portes, constituées de longs troncs d’arbres attachés fermement les uns aux autres et coincées entre deux larges falaises. On pouvait apercevoir sur celle-ci de nombreuses strates colorées qui s’étaient déposées au fil des siècles, témoins silencieux du temps qui passe. Lorsque l’on s’approchait, on pouvait voir par endroit des traits ronds et courbés creusés dans la pierre, qui ornait les pourtours de l’accès formant de joyeuses formes. Il était impossible pour quiconque de passer les lourdes portes en bois sans y avoir était invité, mais si toutefois une personne y parvenait, elle se retrouverait, après de longs mètres à serpenter entre les hauts murs, devant une seconde porte plus petite et dont les troncs étaient cette fois taillés et décorés de petits dessins peu profonds.

Lorsqu’on pénétrait la ville, on était rapidement frappé par la beauté des lieux. Tout d’abord c’était l’herbe verte qui attirait l’œil. Elle s’étendait au loin pour disparaitre dans la forêt quelques kilomètres plus bas. Puis au milieu de cette verdure, il y avait un chemin de pierre qui menait au centre du village entouré de maison en bois sombre. Il y avait une vingtaine de petits chalets éparpillés et bordés par l’herbe. Au bout de l’allée on trouvait une large place avec de grandes tables en bois dispersées aléatoirement. Quelques mètres plus loin se trouvait une estrade entourée de grandes poutres auxquelles étaient suspendus de petits animaux taillés dans le bois et enroulés autour de cordelette en chanvre. On y distinguait de petits oiseaux, des chats et ce qui semblait être des poissons. Un vieil homme, assis contre une des poutres sur les marches de l’estrade, contemplait les petites guirlandes danser dans le vent. Son visage était constitué de traits francs et larges qui creusaient sa peau. Il semblait presque qu’un potier l’avait façonné de ses doigts comme on façonne une poterie. Son corps semblait maigre et frêle mais l’aisance de ses gestes lorsqu’il se leva pour marcher rendait à sa personne un aspect plus digne. L’homme se promena le long des chemins en observant les grandes maisons. Marchant lentement, il scrutait ainsi chaque détail dans une nostalgie qui le berçait doucement, perdu dans de longs songes. Il s’arrêta un instant pour réfléchir le regard perdu au loin et décida de continuer à droite quittant ainsi le petit chemin de pierre pour celui de terre. Il arriva près des petites parcelles de champs où l’on cultivait quelques fruits et légumes selon la saison. Mais ici, ce n’était qu’une petite partie des espèces que l’on faisait pousser, c’était seulement lorsqu’on traversait la forêt quelques mètres plus bas à gauche, que se trouvait les grands champs qui nourrissaient tout le village. L’homme regarda la terre fraichement retournée et souri tendrement. Il se rappela les enfants qui couraient près des champs massacrant parfois quelques plants. Ils fuyaient alors tout en riant et en traitant de méchant le vieil homme qui les réprimandait dès qu’il les apercevait. Après avoir fait le tour des grands rectangles de terre délimités par de petites galets colorées, il continua son chemin à travers la forêt pénétrant ainsi l’ombre fraiche des grands arbres. Il marchait doucement, ondulant entre les larges troncs et il lui paraissait presque que les hauts arbres s’étaient tous penchés pour le regarder déambuler dans leur domaine. Une légère brise soufflait dans ses oreilles et faisait trembler ses vêtements amenant à lui l’odeur si particulière de la forêt. Sa vue commençait à se troubler et quelques secondes plus tard, les larmes coulèrent sur sa peau plissée et vinrent se perdre dans les sillons de son visage. Sentant la fatigue commencer à peser sur son corps, il pressa le pas et traversa enfin la forêt se retrouvant de nouveau sous le soleil qui faisait briller les brins d’herbes sous les mouvements de l’air. Il lui sembla un instant être face à un océan d’émeraude et que le vent courait doucement à sa surface se perdant dans les bois dans un rire qui secouait joyeusement les feuillages. Il marcha doucement vers de grands rocher sur sa droite et en les contournant il arriva près d’une petite étendu d’eau à peine plus grande qu’une mare. L’eau était remplie de fleurs colorée et parfumée qui flottaient à sa surface et au centre se trouvait une statue en pierre dont les traits semblaient s’être effacés avec les années. L’homme ôta ses sandales de cuire et pénétra doucement dans l’eau. Les yeux larmoyants, il joignit ses mains calmement et après quelques minutes passa sur son visage un peu d’eau fraiche. Il finit sa prière en murmurant quelques mots que le vent emporta. Il remit ses sandales et continua sa longue marche à travers la plaine. On pouvait distinguer au loin une grande maison en pierre au toit rouge qui, sur sa face comportait un cadran solaire orné de bleu, d’orange et de rouge. Il se rapprocha et alla s’assoir sur le banc près de la maison en regardant l’ombre du cadran grandir lentement. Il ferma les yeux et resta là assis un long moment absorbant tout ce que le lieu pouvait lui transmettre. Il se leva et dans profonde émotion jeta un dernier coup d’œil au bâtiment avant de prendre le chemin du retour. Il marchait péniblement à travers les petites herbes et à mesure qu’il avançait, son dos se voutait de plus en plus comme écrasé par le poids de la fatigue qui l’accablait. Il traversa de nouveau la forêt mais cette fois-ci il se dirigea en son centre et arriva finalement devant un grand et beau chêne dont le tronc était entouré de grosses cordes nouées et desquels pendaient les mêmes petites amulettes que l’on trouvait au village. Le vieil homme se baissa doucement pour ramasser du muguet, et vint le déposer sur la grosse corde. Il reprit alors sa marche arborant un sourire satisfait. Il se rendit doucement vers une petite maison près de l’estrade. En ouvrant la porte, on découvrait un intérieur sombre et chaleureux, rafraichis par l’air du printemps qui soufflait à travers la fenêtre près du fauteuil. Il ôta ses chaussures délicatement et les rangea sous la petite table près de la porte. Après avoir fermé la fenêtre il s’assit par terre en face d’un meuble en acajou et déposa un brin de muguet devant la petite statuette colorée qui s’y trouvait. Il regarda tendrement la petite femme en bois et après de longues minutes plongées dans un silence qui semblait signifier mille mots, il sourit doucement. En se levant il sentit la fatigue alourdir son corps et chacun de ses membres commençait à se raidir. C’est avec difficulté qu’il monta les escaliers qui menaient à son lit et enfin arrivé en haut il poussa un long soupir de soulagement. Assis sur son lit, l’homme contemplait sa maison comme pour la première fois. Il s’allongea enfin et en regardant les grandes poutres entremêlées du plafond il sentit la fatigue embrassée son corps tout entier et il s’endormis dans le silence du village se demandant si ce long sommeil serait pour lui le dernier ou non. Dans cinq ans, tous les habitants se réveilleraient comme on se réveille d’une longue sieste et chacun reprendrait sa vie là où il l’avait laissé. Et au bout de ces cinq années chacun s’endormirait de nouveau dans un cycle immuable. C’était là le destin qui accablait ce peuple qui vivait plus longtemps que les autres.
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